‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 80 sur 122 · SCÈNE II. — SOPHAR, ÉLIPHAS · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — SOPHAR, ÉLIPHAS

SOPHAR.

Grâce au ciel, vous voilà de retour après trois mois d’absence ! Que mon maître sera content !

ÉLIPHAS

Où est-il, Tobie? Je n’ai trouvé personne dans la maison.

SOPHAR.

Il est allé avec Anne, sa femme, se promener sur le grand chemin, sur la route qu’a prise le jeune Tobie en nous quittant.

ÉLIPHAS

Et toujours aucune nouvelle de son fils?

SOPHAR.

Aucune.

ÉLIPHAS

Mon ami doit être bien affligé. . .

■ SOPHAR.

Il l’est, en effet ; mais le Seigneur le soutient et

COMÉDIE

le console. Et puis, quoiqu’il n’ait pas de fortune et qu’il soit aveugle, il ne laisse point passer de jour sans faire quelque bonne action. Quand on songe à ce qu’il possède, on le trouve bien pauvre; lorsqu’on voit ce qu’il donne, on est tenté de le croire plus à son aise que beaucoup de gens qui passent pour être riches. D’ailleurs, vous savez comme il est aimé, respecté : tous ses voisins viennent le consulter; il empêche les procès, apaise les querelles, entretient la paix, l’union : on ne peut s’empêcher de suivre ses conseils, et pourtant il n’a pas l’air de réprimander. Il parle avec tant de douceur, si simplement...

ÉLIPHAS

Il n’exhorte pas, il inspire ; et tel sera toujours l’heureux privilège de la vertu.

SOPHAR.

Tout cela le distrait.

ÉLIPHAS

Il peut éprouver de vives afflictions ; il est homme, il est sensible; mais la douleur n’accablera jamais sa grande âme. Tobie ne saurait être entièrement malheureux. Parle-moi de ta maîtresse : je crains bien que sa vivacité naturelle, surtout en de telles circonstances, n’ajoute encore aux peines de mon ami. . .

240 LE RETOUR DE TOBIE

SOPMAR.

Vous ne vous trompez pas, je vous l’assure : Anne, à ce qu’on (lit, a toujours tourmenté Tobie; quoiqu’elle soit bonne au fond, elle se fâche et s’emporte si facilement...

ÉLIPHAS

Son cœur est excellent; mais sa violence est extrême.

SOPHAR.

Vous ne savez pas tout. Le chagrin que lui cause l’absence de son fds la rend si déraisonnable, qu’il faudrait avoir la patience de mon maître pour pouvoir la supporter. Elle pleure , elle gémit, elle accable mon maître de reproches, elle me gronde; voilà comment la journée se passe. Ce n’est rien encore : elle n’est pas plus tranquille durant la nuit; c’est le temps de ce qu’elle appelle ses pressentiments, et toujours des pressentiments terribles qui nous réveillent en sursaut. Il faut se relever, rallumer la lampe. Alors elle crie, se désole, elle prie Dieu , et puis recommence ses lamentations, ses reproches. Elle veut qu’on l’écoute, défend qu’on lui réponde, et se plaint de notre silence. Personne, dit-elle, ne cherche à la consoler; on l’abandonne à son désespoir... Elle a tout perdu ; il ne lui reste qu’un mari in-

COMÉDIE. 241

sensible à sa douleur, et une servante imbécile... Elle quittera l’un, chassera l’autre, et se retirera dans un désert pour y mourir en paix. . . C’est ainsi que toutes les nuits elle nous entretient jusqu’au jour.

ÉL1PHAS.

Mais que peut-elle reprocher à Tobie?

SOPHAR.

D’avoir laissé partir son fils, et surtout de l’avoir confié à cet inconnu, à ce jeune Àzarias...

ÉLIPHAS

Je n’ai point vu ce jeune homme; mais Tobie m’en a dit tant de bien...

SOPHAR.

Il faut être juste, la conduite de mon maître à cet égard est singulière. Tenez, vous connaissez le jeune Tobie; eh bien, Azarias est tout au plus de son âge, et avec cela il a un teint frais, des couleurs... enfin il est beau comme un ange. Et quand ma pauvre maîtresse se rappelle cette figure si jeune, si rose, elle en frémit de la tête aux pieds; c’est naturel. S’il avait la mine sévère et refrognée, nous serions cent fois moins inquiets...

ÉLIPHAS

Dis-moi, Sophar, penses-tu que ton maître

LE RETOUR DE TOBIE

doive tarder beaucoup à revenir de sa promenade?

SOPHAR.

Anne l’aura conduit sous le grand saule, et quand une fois elle le tient là tête-à-tête, c’est pour longtemps.

ÉLTPHAS.

Sous le grand saule, dis-tu?

SOPHAR.

Ce futjusque-là qu’Anne et Tobie conduisirent leur fds lorsqu’il partit avec Azarias. Ma maîtresse ne peut revoir cet arbre sans éprouver un redoublement de douleur, et cependant elle y va tous les jours...

ÉL1PHAS.

Pauvre Tobie !

SOPHAR.

Ce qui me fait le plus de peine, c’est qu’il ne se plaint point, et moi-même je n’oserais, en sa présence, murmurer des emportements de sa femme. Souvent il en a l’air touché, et jamais il n’en paraît surpris... Mais j’entends du bruit dans la maison... Quelqu’un m’appelle, je crois... J’y vais!... Si c’est mon maître, je reviendrai vous avertir...

(Sophar rentre dans la maison.)

COMÉDIE

Page 1