SCÈNE VI. — ANNE, TOBIE
ANNE, regardant sortir Éliphas.
Il s’en va, grâce au ciel!... Je n’ai jamais pu souffrir cet homme dont vous faites tant de cas... il est dur, insensible, grossier... Yenir dans une maison remplie de tristesse, pour y étaler sa joie, pour s’y vanter d’un bonheur dont nous ne jouirons jamais!... M’inviter à des noces, moi malheureuse mère!... Ah, c’est insulter trop cruellement à mon désespoir !...
TOBIE
Mais, ma femme. . .
ANNE
Prétendez-vous l’excuser? vous y perdrez votre éloquence et vos peines... Je trouve ce procédé inouï, monstrueux, et j’en conserverai toujours le souvenir. Je vous le déclare, je ne veux plus revoir cet homme. . . (Tobie s’assied sur un banc de gazon,
COMÉDIE
et Anne continue.) Je ne doute pas qu’il n’ait le projet de revenir bientôt avec son fils et sa belle-fille, quand ce ne serait que pour me braver, car il a toujours eu de l’aversion pour moi. Il y a entre nous une véritable antipathie ; vous le savez depuis longtemps, et cependant vous le chérissez ; je ne vous ai jamais vu d’attachement que pour lui. Eh bien, il faut choisir entre nous : s’il remet le pied dans cette maison, je la quitterai sans retour. Il est inutile de vouloir me dissuader de cette résolution, c’est un parti pris; non, vous dis-je, tous les raisonnements sont superflus...
Mais je ne dis rien...
ANNE
Et voilà ce que je ne puis supporter : votre indifférence cruelle, votre silence dédaigneux... Il n’y a plus moyen de vivre avec vous... L’état où je suis, l’excès de ma douleur, rien ne vous touche...
TOBIE
Je vous assure, ma femme, que vous me faites beaucoup souffrir.
ANNE
Je vous entends. Fort bien, employez la raillerie. . .
LE RET OUR DE TOBIE
TOBIE
Je ne parle que trop sérieusement. . .
ANNE
Vous me poussez à bout. Loin de me plaindre, vous ne cherchez qu’à m’irriter; et cependant toutes mes peines sont votre ouvrage! C’est vous qui m’avez privée de mon fds... Si du moins, en consentant à ce fatal voyage, vous l’aviez remis en des mains sûres et prudentes; mais donner toute sa confiance à un inconnu, à un enfant !...
J’ignore , il est vrai, l’âge d’Azarias; mais je connais sa raison...
ANNE
Sa raison!... Un enfant, vous dis-je; quinze ans, tout au plus !
TOBiE.
S’il est ainsi, Azarias est donc un être surnaturel ; une profonde sagesse éclate dans tous ses discours; vous-même vous l’écoutiez, vous m’en parliez avec admiration...
ANNE
Je me souviens à peine de ses discours, je ne me rappelle que ses traits, son air de jeunesse... et l’inquiétude me dévore et me tue... Je n’ai jamais ressenti la tristesse que j’éprouve aujour-
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d’hui... un sinistre pressentiment m’agite... Quelle nuit j’ai passée! un sommeil interrompu, des songes effrayants, des présages terribles!... Trois fois, du haut des toits, un cri plaintif s’est fait entendre ; trois fois la lampe s’est éteinte d’elle-même; et quand le jour a paru, le ciel était sombre, chargé de nuages... O mon fds! c’en est fait, je ne te verrai plus... Mon enfant!...
(On entend un grand bruit du côté de la maison.)
TOBIE, se levant.
Quel bruit ! quel tumulte !
ANNE
Je reconnais la voix d’Éliphas... Ne l’avais-je pas dit?...
Anne, j’entends des cris de joie... j’entends prononcer le nom de Tobie...
ANNE
Que dis-tu?... Se pourrait-il?...
(Elle se précipite vers la maison.)