SCÈNE III. — PHÉDIME, PHANOR
PHÉDTME, sans être aperçue.
Zirphée m’a dit qu’il était ici. . . ah ! le voilà !
PHANOR, se levant.
Phédime, que fait Zirphée?
PHÉDIME
Je viens de sa part, vous dire qu’elle s’afflige de la manière brusque dont elle vous a quitté.
PHANOR
Et pourquoi n’est-elle pas venue elle-même?
PHÉDIME
C’est tout à fait aimable pour moi !...
PHANOR
Pardonnez, Phédime; je sais tout ce que je vous dois : sans vous que deviendrais-je?
PHÉDIME
Allons, allons, je vous pardonne; je n’ai point de rancune; et, pour vous le prouver, je vous dirai que votre entretien avec Zirphée a fait des merveilles.
PHANOR
Comment! puis-je vous en croire, après l’aversion qu’elle m’a montrée en me quittant?
PHÉDIME
Mais elle s’en repent; n’est-ce pas déjà beaucoup ?
PHANOR
Vaincra-t-elle jamais l’effroi que lui fait éprouver ma vue ?
PHÉDIME
Huit jours à peine se sont écoulés depuis que vous nous avez enlevées; et, franchement, il faut
COMÉDIE
un plus long temps pour s’accoutumer à votre figure. Si vous ne m’aviez pas mise dans votre confidence et dans vos intérêts bien avant notre enlèvement, quoique je ne sois pas aussi timide que Zirphée, c’est à peine si j’oserais vous regarder.
PHANOR
Vous êtes depuis votre enfance l’amie de Zir— pliée, vous connaissez son cœur, ses sentiments, eh bien dites-moi, charmante Phédime, l’espoir que vous m’avez souvent donné n’est-il pas chimérique ?
PHÉDIME
Il faut donc sans cesse vous répéter la même chose? Eh bien, encore une fois, Zirphée est sensible ; elle est douée d’un esprit délicat, d’un cœur reconnaissant : le mérite et la vertu doivent produire de vives impressions sur une âme telle que la sienne. Espérez tout du temps.
PHANOR
J’ai beau prodiguer les fêtes, les plaisirs, rien ne paraît la distraire de l’ennui qui la poursuit dans ce palais.
PHÉDIME
Croyez qu’elle est charmée d’y être. Orpheline et tyrannisée par des parents injustes, elle allait être sacrifiée à leur ambition quand vous nous avez enlevées.
PHANOK.
Devais-je laisser unir Zirphée à un être indigne d’elle etqu’elie n’estimait pas? Mais depuis qu’elle m’a vu, peut-être le regrette-t-elle?
PHÉD1ME.
Elle s’applaudit chaque jour, au contraire, du bonheur d’en être délivrée; et cependant celui qu’elle haïssait possédait tous les charmes de la figure la plus séduisante ; mais il était sans esprit, insensible, grossier, ignorant... enfin Zirphée le trouvait détestable.
PHANOR
Et vous savez, Phédime, quelles sont les causes de mon attachement pour Zirphée; ce n’est point à ses charmes que je dois le sentiment profond qui remplit mon âme. Grâce à mon pouvoir, un jour, jour à jamais présent à ma pensée ! je m’arrêtai, invisible à tous les yeux, dans cette prairie où les jeunes compagnes de Zirphée célébraient le jour de sa naissance! La mélancolie répandue sur les traits de votre amie me frappa d’abord et m’attendrit; s’écartant de la foule , seule avec vous, elle s’assit au pied d’un palmier et vous ouvrit son âme.
PHÉDIÏIE.
Et vous écoutâtes notre entretien?
COMÉDIE. 295
PHANOR
Je n’en perdis pas un mot. Zirpliée se plaignait de son sort, de l’union mal assortie à laquelle on voulait la forcer de consentir. « Mon père et ma mère ne sont plus, disait-elle : orpheline, je dépends maintenant de parents insensibles à mon infortune; mais je suis jeune et sans expérience, je dois respecter leur autorité, car le premier devoir de mon âge est celui de l’obéissance. »
PHÉDIME
Zirphée me disait tout cela?
PHANOR
Mais d’une manière mille fois plus touchante. Des larmes inondaient son visage. Puis elle resta quelques instants sans parler. . .
PHÉD1ME.
J’admire votre mémoire; car enfin deux grands mois se sont écoulés depuis cet entretien, et vous vous souvenez des plus petites circonstances... N’entends-je pas du bruit? On vient... C’est elle.
PHANOR
Je vous laisse.
PHÉDIME
Allez, mais 11e vous éloignez pas, je vous rappellerai bientôt.
PHANOR
Phédime, souvenez-vous que je dépose en vos
mains l’intérêt le plus cher de ma vie... Aclieu, j’aperçois Zirphée. (il sort.)
PHÉDIME
Pauvre Phanor!... Qu’il me fait de peine! Quand on songe à sa bienfaisance, à son esprit, on oublie sa difformité.