SCÈNE IV. — LUCIE, TOIXETTE
LUCIE, à part.
Elle va mentir à ma tante, elle va la tromper; cela me fait une peine affreuse.
COMÉDIE
TOINETTE
Mademoiselle, vous paraissez triste; est-ce que vous êtes fâchée contre moi?
[LUCIE
Non, ma chère Toinette... mais j’ai du chagrin, et depuis bien longtemps.
TOINETTE
Allons, voilà que vous m’affligez...
LUCIE
Vous m’aimez donc, Toinette?
TOINETTE
Oh! oui!... mais je n’aime pas mademoiselle Dorine.
LUCIE
Pourquoi?
TOINETTE
Elle ne dit pas la vérité ; et c’est si vilain de mentir!
LUCIE
Je vous ferais bien une confidence ; mais il faut me promettre de n’en parler à personne, pas même à ma tante.
TOINETTE
Madame ne dit-elle pas elle-même qu’il ne faut jamais trahir un secret?. . .
LUCIE
Je puis donc compter sur vous?. . .
TOINETTE
Entièrement.
LUCIE
Eli bien, Toinette, j’aime Dorine; mais, je vous l’avoue, depuis quelque temps je m’aperçois qu’elle me flatte trop.
TOINETTE
Je l’ai découvert avant vous.
LUCIE
Ses louanges ne peuvent être sincères...
TOINETTE
Encore tout à l’heure !...
LUCIE
Je l’ai remarqué. Et puis elle trompe ma tante sur mes leçons. Ordinairement j’en passe la moitié à ne rien faire, et elle le lui cache.
TOINETTE
Je le vois tous les jours.
LUCIE
Ce n’est rien cependant, en comparaison de ce qui est arrivé aujourd’hui.
Quoi donc?
TOINETTE
COMEDIE
LUCIE
Quand elle dit à ma tante que j’ai été bien appliquée, que j’ai bien pris mes leçons, ce n’est pas tout à fait vrai ; mais du moins j’ai toujours un peu travaillé...
TOINETTE
Oui, tant bien que mal.
LUCIE
Eh bien, imaginez-vous qu’aujourd’hui... En vérité je n’ose achever.
TOINETTE
Continuez, mademoiselle.
LUCIE
Aujourd’hui, Toinetle, je n’ai rien fait du tout. . .
TOINETTE
Quoi! ni chanté, ni dessiné, ni joué du clavecin ?
LUCIE
Pas seulement essayé. Et dans cet instant, elle conte à ma tante que j’ai fait des merveilles.
Ob ! que c’est malin !...
LUCIE
Voilà un affreux mensonge !
L’ENFANT GÂTÉ
TOINETTE
Mademoiselle, avouez tout à madame.
LUCIE
Je ne le puis, je ferais renvoyer Dorine.
• TOINETTE
La belle perte, une menteuse !
LUCIE
Avec tous ses défauts, elle m’aime, et j’y suis attachée.
TOINETTE
Si elle vous aimait, vous flatterait-elle? vous passerait-elle toutes vos fantaisies? ne tâcheraitelle pas de vous en corriger?
LUCIE
C’est vrai . . . Mais puis-je croire qu’elle n’ait pas de l’amitié pour moi? elle me le répète si souvent.
Ne savez-vous pas que les mensonges ne lui coûtent rien?
LUCIE
Celui-là serait si noir!
TOINETTE
Pas plus noir que de tromper madame, qui se fie à elle.
COMÉDIE
LUCIE
Enfin, il me faudrait une preuve bien évidente pour que je fusse convaincue qu’elle ne m’aime point du tout ; en attendant je ne veux pas la faire renvoyer : Toinette, vous me promettez de bien garder mon secret.
TOINETTE
Comptez-y. . . Mais j’entends la voix de madame. C’est elle-même ; mademoiselle Dorine la suit.