LA CURIEUSE
J’eus tort, il est vrai, dans cette occasion; j’étais loin de prévoir ce qui est arrivé.
SOPHIE
Vous n’avez jamais l’intention de faire une méchanceté, j’en suis bien certaine ; mais, ma sœur, une curiosité excessive entraîne toujours avec elle les indiscrétions les plus dangereuses. Maman vous l’a dit tant de fois !
PAULINE
Aussi pourriez-vous vous épargner la peine de me le répéter. Pour revenir à ce que nous disions tout à l’heure, j’ai cru entrevoir, que vous êtes personnellement intéressée dans ce secret dont vous me faites un mystère ; voilà pourquoi, de mon côté, je désire tant le savoir... Pour ce qui est d’être curieuse, je suis tout à fait corrigée.
SOPHIE
Vous me l’assurez, je dois vous croire. Eh bien, ma sœur, tranquillisez-vous, ce secret, s’il est vrai qu’il y en ait un, ne me concerne nullement.
PAULINE
S’il est vrai... parlez plus clairement.
SOPHIE
L’assurance que je vous donne doit détruire vos inquiétudes.
COMÉDIE
Enfin ce secret ne vous intéresse point?...
SOPHIE
Toujours ce secret !...
PAULINE
J’ai des yeux : depuis hier au soir toutes vos chuchoteries avec ma cousine !... et quand je parais, vos signes, votre air embarrassé !... Tenez, en ce moment même vous attendez Constance, j’en suis sûre et je vous gêne en restant ici ; vous m’avez brusquée, sermonnée, afin de me faire quitter la place ; eh bien je tiendrai bon, je vous en avertis. (D’un ton moqueur.) Ma chère petite sœur, je vous aime trop pour me séparer un instant de vous.
SOPHIE
(A part.) Quelle patience il faut avoir! (Haut.) Croyez-vous, Pauline, m’engager ainsi, à vous accorder toute ma confiance?...
PAULINE
Vous me poussez à bout! Oh ! vous êtes d’une ingratitude!...
SOPHIE
Que vous êtes injuste !
PAULINE
Vous me préférez Constance ; vous en faites
LA CURIEUSE
votre confidente, et je ne suis pour vous deux qu’un tiers incommode, importun, moi plus âgée qu’elle, et qui suis votre sœur! N’est-ce pas cruel?
SOPHIE
Si vous étiez moins curieuse, moins indiscrète, je n’aurais jamais eu rien de caché pour vous; mais cette confiance que vous me demandez, vous l’avez trahie tant de fois !...
PAULINE
Je vous le répète, je suis tout à fait changée; faites-en l’épreuve, confiez-moi votre secret.
SOPHIE
Fort bien, ma sœur !... et vous prétendez n’être plus curieuse?
PAULINE
Je badine... Si l’envie vous prenait de me dire votre secret, je vous jure que je ne voudrais pas l’écouter. D’ailleurs, je le saurai bien malgré vous, si je l’ai mis dans ma tête; je devine juste quelquefois. Vous pourriez vous en souvenir.
SOPHIE
Plus d’une fois votre pénétration s’est trouvée en défaut.
PAULINE
Elle me servira bien dans cette occasion, j’en ai
C( IMED1E.
le pressentiment. . Tenez, je suis certaine qu’il est question d’un mariage... Nous sommes ici trois personnes à marier, vous, ma cousine et moi; il s’agit de deviner à laquelle on songe en ce moment.
SOPHIE
Si c’était à vous, vous croyez donc qu’on vous le cacherait, et que vous seriez la seule de nous trois pour qui ce secret en fût un?
PAULINE
J’en suis sûre ; maman vous le confierait avant de m’en parler, et je ne l’apprendrais que lorsque la chose serait tout arrangée. . .
SOPHIE
Vous vous rendez vous-même justice. Comment cette persuasion où vous êtes que vous inspirez une défiance aussi injurieuse, humiliante, ne vous engage-t-elle pas à vous corriger de vos défauts?
PAULINE
Vous convenez presque que j’ai deviné !...
SOPHIE
Quoi?...
PAULINE
Qu’il s’agit de mon mariage...
Comment, ma sœur, vous croyez qu’on va vous marier?
PAULINE
Vous me l’avez fait entendre.
SOPHIE
Moi?...
PAULINE
Il est vrai que vous êtes mon aînée... mais d’un an seulement... Ah! il me vient une idée... peutêtre va-t-on nous marier toutes deux en même temps.
SOPHIE
Sans doute; et Constance aussi : trois noces en un jour ! voilà le secret; vous l’avez découvert!
PAULINE
Vous plaisantez ; mais pour un mariage, il y en a un en l’air, cela est sûr. . . Ce baron de Sénanges qui est arrivé hier, et qu’on n’a jamais vu ici, vous ne me nierez pas, par exemple, qu’il ne soit du secret?.. . Ses longs entretiens avec maman, ses distractions, sa préoccupation, tout le prouve... Cependant il est bien triste et bien vieux... j’imagine que ce n’est pas lui qui songe à se marier... Mais peut-être a-t-il un fils, ou du moins des neveux. . . Oh ! je débrouillerai tout cela. Mon Dieu,
que mon frère n’est-il ici! Il m’aime, lui... ce n’est pas lui qui me ferait des cachotteries. Enfin, il doit bientôt revenir de son régiment... Sophie, qu’avez-vous donc, vous êtes rêveuse? Vous ne m’écoutez pas...
SOPHIE
Je n’ai rien à répondre à toutes les folies que vous débitez depuis une heure.
PAULINE
Des folies !... Il n’y a que vous de raisonnable ! Vous vous croyez un petit modèle de perfection... et puis quand vous avez bien prêché, d’un ton bien sentencieux, vous gardez un dédaigneux silence, et l’on ne peut plus obtenir de vous une seule parole... Oh! votre société est tout à fait aimable !
SOPHIE
Pauline, vous voulez me mettre en colère; vous ne réussirez qu’à m’affliger, en aggravant vos torts.
PAULINE
Je ne sais comment vous faites ; vous trouvez toujours le secret d’avoir raison.
SOPHIE
Vous qui aimez tant les secrets, vous devriez apprendre celui-là.
72 LA CURIEUSE
PAULINE
Ah ! Sophie, si vous m’aimiez davantage, que je vous admirerais de bon cœur!... Quelqu’un vient... C’est Constance.