‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 3 sur 106 · SCÈNE III. — DORINE, LUCIE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — DORINE, LUCIE

LUCIE

Je croyais ma tante avec vous.

DORINE

Elle sort à l’instant, et m’a chargée de vous dire que, si vous preniez bien vos leçons elle vous mènerait à l’Opéra.

LUCIE

Aujourd’hui?

DORINE

Oui.

COMÉDIE

LUCIE

Et c’est l’opéra nouveau? Ah! que je suis contente!... Mon Dieu, si je l’avais su plus tôt!...

DORINE

Pourquoi ?

Oh ! c’est que je suis coiffée à faire peur... Et ma robe neuve. . . je ne l’aurai que demain.

DORINE

Quelle que soit votre mise, n’êtes-vous pas toujours sûre de plaire?

LUCIE

Du reste, j’attache si peu de prix à toutes ces choses-là!... Trouvez-vous cette robe bien garnie?

DORINE

Elle est charmante.

LUCIE

Oui, mais elle a un peu perdude sa fraîcheur. J’aime mieux celle que j’avais hier. Qu’en pensezvous?

DORINE

Celle-ci me semble plus jolie.

LUCIE

J’aurai le temps de faire une autre toilette avant le dîner.

L’ENEANT GATE.

DORINE

Et nos leçons?

C’est vrai... Allons, je resterai comme je suis; c’est autant de peine d’épargnée... Eh bien, que ferons-nous?

DORINE

Votre maître de danse va venir; quand vous aurez dansé, nous dessinerons; ensuite nous jouerons du clavecin.

LUCIE

Oh ! danser aujourd’hui, cela m’est impossible; j’ai mal dormi, je suis d’une lassitude!... je ne puis me tenir sur les jambes.

DORINE

Asseyez-vous. (Elle approche un fauteuil; Lucie s’assied, et s’étend nonchalamment.)

LUCIE

J’ai une courbature affreuse.

DORINE

En effet, vous avez l’air abattu.

LUCIE

Tout de bon, vous me trouvez changée?

Extrêmement.

DORINE

COMÉDIE

Cela tient peut-être aussi à la manière dont je suis fagotée... Décidément je me ferai recoiffer pour aller à l’Opéra... Ma tante ne donne-t-elle pas à déjeuner ce matin ?

DORINE

Oui. Il y a une lecture.

LUCIE

Oh ! quand je serai mariée, j’aurai des lectures aussi, et des déjeuners... C’est charmant, un déjeuner !...

DORINE

Oui, cela vous occupe depuis midi jusqu’à quatre heures.

LUCIE

Et puis le spectacle, le souper, le bal... voilà ce qui s’appelle jouir de la vie ! Que ma tante est heureuse!... Patience! j’aurai mon tour.

DORINE

En attendant, il faudrait acquérir des talents : on se lasse des spectacles, des bals, on se dégoûte du grand monde : il est doux alors de pouvoir se distraire soi-même.

LUCIE

Mais, voyez ma tante : elle a conservé tous les

goûts de sa jeunesse; pourquoi n’aurais-je pas la même constance? et faut-il aujourd’hui me condamner à un ennui certain afin de me procurer un jour des ressources dont je n’aurai peut-être pas besoin?

DORINE

Mais madame votre tante se plaint tous les jours d’avoir reçu une éducation négligée. Elle se livre à la dissipation par habitude plutôt que par goût. . .

LUCIE

Elle bâille, il est vrai, à la comédie; après le déjeuner elle a des vapeurs, et sa migraine quand elle revient de l’Opéra. Je sens bien que les talents et l’instruction peuvent être de quelque utilité... Et puis passer pour ignorante, c’est humiliant, je l’avoue...

DORINE

Vous êtes rêveuse?

LUCIE

Oui, je fais parfois des réflexions qui m’attristent ; ce que vous venez de me dire m’a frappée. . . Pourquoi, chère amie, ne m’avez-vous pas toujours parlé ainsi?

DORINE

Je ne veux ni vous attrister ni vous contrarier.

COMÉDIE

En étudiant aussi peu que je le fais, croyezvous que je puisse acquérir quelques talents?

DORIXE.

Ne passez-vous pas déjà pour en avoir?

LUCIE

Oui ; mais, entre nous, je ne sais rien.

DORIXE.

Vous êtes trop modeste; ne jouez-vous pas très-joliment du clavecin?

LUCIE

Cela se borne à trois ou quatre morceaux que je sais de routine.

DORIXE.

Le dessin va très-bien ; votre dernière tète est charmante.

LUCIE

Grâce à vous!

DORIXE.

C’est à peine si j’y ai retouché.

LUCIE

L’histoire et la géographie, par exemple, je n’en sais pas un mot.

DORIXE.

Vous connaissez beaucoup de livres par leurs

L’ENFANT GÂTÉ, titres; c’est tout ce qu’il faut pour le monde : dites hardiment que vous les avez lus. Avec cela, ayez toujours un livre sur votre toilette; soutenez que vous aimez la lecture avec passion, et vous passerez pour la personne la plus instruite.

LUCIE

Voilà une singulière manière d’être savante, et qui me convient beaucoup. Allons, je m’en tiens à votre conseil ; et puis, chère amie, restant toujours avec moi, vous corrigerez mes dessins. .. mes tableaux, quand je peindrai ; ainsi voilà encore un talent de plus.

DORINE

Je vous garantis que vous aurez tous ceux qu’on a communément dans la société : les vrais, les grands talents sont si rares chez les personnes de votre rang !

LUCIE

Voilà précisément pourquoi il est si flatteur d’en avoir... Toinette, par exemple, en aura tout de bon ; eh bien, je voudrais lui ressembler.

DORINE

Voilà un souhait bizarre !

LUCIE

J'aime Toinette; je ne suis point jalouse de sa

COMEDIE

supériorité sur moi; cependant il y a des instants où je m’en afflige.

DORINE

C’est être également aveugle sur son compte et sur le vôtre. Vous êtes remplie d’esprit, vous avez les plus heureuses dispositions. Toinette est une petite fille capable d’assez d’application, mais au fond très-bornée, malgré son petit air sournois, son ton caustique et moqueur.

LUCIE

Ne vous y trompez pas, Toinette cache de l’esprit sous sa mine douce et naïve.

DORINE

J’en crois votre jugement; mais vous êtes si indulgente!... La comparaison que je fais sans cesse d’elle à vous a pu déterminer mon opinion ; mais cette petite fille me déplaît extrêmement.

LUCIE

J’en suis fâchée; car j’aime Toinette.

DORINE

Elle a cependant une certaine grossièreté, une rudesse de caractère, avec lesquelles vous ne devriez guère sympathiser.

LUCIE

Elle dit, il est vrai, les choses un peu crûment;

je m’en fâche quelquefois, et puis je lui pardonne... C’est singulier, sa sincérité me choque; moins franche, Toinette me serait sûrement plus agréable; mais peut-être aurais-je moins de confiance en elle. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que plus elle me contrarie, plus je m’v attache.

DORINE

Dans ce cas, mademoiselle, je suis fort à plaindre de vous aimer au point de chercher à vous épargner la moindre contrariété.

LUCIE

Aussi, ma chère amie, je vous aime plus encore que Toinette; vous me paraissez mille fois plus aimable qu’elle : je voudrais la consulter quelquefois ; mais c’est avec vous que je voudrais passer ma vie.

DORINE

Allons, je suis contente de mon partage; mais je crains cependant qu’il ne soit pas le plus solide...

LUCIE

Croyez que mes sentiments pour vous sont aussi durables qu’ils sont tendres. . . Mais qui vient nous interrompre? Ah ! c’est Toinette.

COMÉDIE

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