‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 38 sur 106 · SCÈNE IX. — PAULINE, ROSE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX. — PAULINE, ROSE

ROSE, accourant.

Mademoiselle ! Bonne nouvelle !...

PAULINE

Mon frère?... achevez...

ROSE

Où êtes-vous? Il fait si noir !...

Par ici... (Elle fait quelques pas.) Mon frère, où est-il?...

ROSE

Tout est fini, tout est raccommodé...

PAULINE

Est-il possible? Ne m’abusez-vous point?

LA CURIEUSE

ROSE

Ils sont tous dans la joie. . . J’ai vu de mes deux yeux M. le baron de Sénanges embrasser en pleurant M. le chevalier...

PAULINE

Mon frère?...

ROSE

Oui, lui-même. Ce n’est pas tout... Mais vous chancelez. . . Mon Dieu ! vous allez tomber !...

PAULINE

Ah! ma chère Rose, embrassez-moi ; hélas! je n’ai que vous avec qui je puisse partager ma joie et ma douleur !...

ROSE

Asseyez-vous, mademoiselle... Vous êtes toute tremblante...

Le baron de Sénanges, dites-vous, a embrassé mon frère?... Quelle est la cause de cet heureux changement?

ROSE

Le fils de M. le baron n’est pas tué... tout au contraire, il se porte mieux que M. le chevalier; il est arrivé tout d’un coup au moment même où son père allait partir, malgré les pleurs et les gémissements de Madame. . .

COMÉDIE. 137

PAULINE

Dieu!... ce jeune homme est ici?...

ROSE

Pardi, sûrement qu’il y est !... et le plus beau de l’histoire, c’est que c’est notre écrivain.

PAULINE

Comment ?

ROSE

Eli oui vraiment ! c’est lui qui écrivait à mademoiselle Sophie; il l’aime. Il en avait entendu dire tant de bien à Valenciennes, qu’il ne pensait plus qu’aux moyens d’obtenir sa main. Obligé de se battre en duel ici près, et laissé sur la place sans connaissance pendant je ne sais combien de temps, il fut aperçu par des paysans qui l’emmenèrent chez eux. Il leur a donné bien de l’argent pour garder le secret ; et puis là, on a parlé devant lui de mademoiselle Sophie. Enfin, sa blessure n’était pas dangereuse, il s’est bientôt rétabli ; dès qu’il a pu marcher, il s’est mis à courir les champs pour rencontrer mademoiselle Sophie. Il l’a vue, lui a écrit, et puis il est venu se jeter aux pieds de son père, et lui conter tout.

PAULINE

O ciel! quel heureux événement!... Mais comment avez-vous pu savoir tous ces détails?...

LA CURIEUSE

ROSE

J’ai questionné tout le inonde; je suis entrée jusque dans le salon, où j’ai vu et entendu tout ce que je vous raconte. Les portes sont toutes grandes ouvertes ; les maîtres, les domestiques, toute la maison est là rassemblée... J’ai vu mademoiselle Sophie et mademoiselle Constance pressant dans leurs bras Madame, qui était près de se trouver mal de joie; M. le baron de Sénanges et son tils embrassant M. le chevalier. On dit qu’il a été bien surpris en apprenant qu’il s’était battu contre le frère de mademoiselle Sophie; il en pleurait comme un enfant. Enfin à présent il est heureux, car Madame et M. le baron ont donné leur consentement, et la noce se fera demain.

PAULINE

Ma mère !... Croyez-vous, Rose, qu’elle vous ait remarquée?...

ROSE

Oh ! non. . . j’étais derrière tout le monde, et puis elle ne voyait que ses enfants et leur disait : « Ah! que je suis une heureuee mère !... »

Elle oublie son autre fille!... Ah! mon cœur est déchiré... A présent je suis la seule à plaindre ! Je suis délivrée des inquétudes mortelles qui

COMÉDIE

m’assiégeaient, et pourtant mes larmes coulent avec la même amertume?... Ma mère, dans les bras de Sophie et de Constance, ne se souvient plus que la malheureuse Pauline existe !... Elle est heureuse, dit-elle, et elle laisse sa fille sans secours et mourante... C’est ainsi que je me suis aliéné par mes fautes la plus indulgente, la meilleure des mères !... Affreuse leçon !... Maintenant, oubliée, délaissée, je suis une étrangère pour ma famille !... Hélas! je dois gémir de mes malheurs; mais je ne puis m’en plaindre, ils sont mon ouvrage.

SCÈNE XIII.— PAULINE, ROSE, SOPHIE, LA MARQUISE, le chevalier DE VALCOUR, CONSTANCE, plusieurs domestiques portant des flambeaux.

SOPHIE

Où est-elle, où est-elle?...

PAULINE

Ah ! ma sœur !...

SOPHIE, courant à elle et l’embrassant.

Chère Pauline, tous nos maux sont finis : venez, mon frère est impatient de vous presser dans ses bras ; ma mère vous demande. . .

PAULINE, l’embrassant.

Ma bonne sœur, je sais tout... Ma mère me demande, dites-vous?...

140 LA CURIEUSE

SOPHIE

Venez, ma sœur; elle vous attend...

PAULINE

Hélas! oserai-je me présenter devant elle?...

SOPHIE

Tout est oublié; notre mère ne se rappelle que votre douleur... Elle frémit en songeant à tout ce que vous avez dû souffrir... et croit à votre repentir.

PAULINE

Ah ! je justifierai ses espérances; je vivrai désormais pour réparer mes fautes et mériter ses bontés. Allons, chère Sophie, conduisez-moi près de ma mère... Je crois entendre sa voix, celle de mon frère!...

SOPHIE

C’est elle-même...

PAULINE

Dieu !...

(La marquise paraît, accompagnée du chevalier de Yalcour et de Constance. Pauline court embrasser son frère* et se jette aux pieds de sa mère, qui la relève avec bonté. La toile se baisse.)

FIN

Page 1