SCÈNE II. — LA COMTESSE, ÉMILIE, AGATHE, HENRIETTE, LUCETTE
HENRIETTE
Maman, maman, je vous prie de me permettre de donner un louis à la pauvre fille aveugle.
LA COMTESSE
Volontiers. Vos sœurs m’ont demandé la même permission. Émilie donne trois louis, et Agathe deux. Mais je vous préviens que chacune de nous s'impose un sacrifice : moi, je me prive d’un tableau ; Émilie se refuse un portefeuille ; et Agathe, un chapeau. J’espère, Henriette, que vous ferez de même...
HENRIETTE
Mais, maman, je n’ai point à m’imposer de sacrifice, moi, je n’ai envie de rien...
LA COMTESSE
Vous aviez hier, il m’en souvient, le projet d’acheter un fort joli pupitre, que nous vîmes chez un marchand...
COMÉDIE. 21 1
HENRIETTE
C’est vrai... Mais il me restera un louis... Le pupitre ne coûte que trente-six francs; Emilie me prêtera douze francs, et je pourrai l’acheter.
LA COMTESSE
Comment emprunter pour une bagatelle dont vous pouvez vous passer si facilement ! D’ailleurs, il ne faut jamais s’endetter, à moins d’une nécessité absolue. En empruntant d’un côté pour donner de l’autre, on dérange sa fortune, et l’on usurpe le titre de bienfaisant. Soyez donc conséquente : achetez le pupitre, ou secourez la pauvre femme; mais ne prétendez pas satisfaire toutes vos fantaisies, et goûter en même temps le bonheur d’être utile aux infortunés... c’est impossible.
HENRIETTE
Puisqu’il fout choisir, je n’hésiterai sûrement pas. Je renonce au pupitre de grand coeur...
LA COMTESSE
Alors vous n’en aurez que plus de mérite, puisqu’il vous en coûtera une privation. Sans cela, de quel prix serait votre bonne action?
HENRIETTE
Vous avez raison, chère maman. Toutes les fois que je regretterai mon pupitre, je penserai à la pauvre aveugle, et je serai consolée. . .
LA BONNE M ERE
LA COMTESSE
Et vous pourrez dire : « Si je n’avais pas été compatissante, j’aurais un pupitre dont je neme soucierais plus à présent; au lieu de cela, le souvenir d’une bonne action me reste, une honnête et pauvre femme me bénit, et maman m’en aime davailtage. . . » (Elle l’embrasse.)
HENRIETTE
Eh bien je ne pense plus au pupitre, je vous assure ; et ce que je croyais d’abord un sacrifice, n’en est point un... au contraire.
Fort bien, chère Henriette... Mais allez avec Agathe rejoindre votre bonne... Vous, Emilie, restez...
ÉMILIE
Quelqu’un vient...
AGATHE
C’est ma cousine.
LA COMTESSE, à part.
Fâcheux contretemps... (Haut.) Allez, mes enfants. Quand ma nièce sera sortie, Emilie, vous reviendrez... (Elles sortent.)
COMÉDIE