SCÈNE I. — LA COMTESSE, Madame DUFHAIGNE
LA COMTESSE
Oui, ma chère madame Dufraigne, tout est convenu. Emilie elle-même est soumise et résignée. Le comte de Moncalde doit revenir dans une heure. Nos parents sont avertis, le notaire est mandé, et le contrat se signera ce soir.
MADAME DUFRAIGNE.
Ah ! madame, quel sacrifice !... Mais, mon Dieu, pourquoi tant de précipitation?
LA COMTESSE
Que gagnerais-je à différer?... Je n’ai plus qu’un désir à former, c’est que votre tendresse pour ma fille soit assez forte pour vous engager à la suivre en Portugal.
MADAME DUFRAIGNE.
Madame, il y a quinze ans que je vous sers; mon attachement pour vous...
LA BONNE MÈRE
Eh ! pouvez-vous m’en donner une plus grande preuve qu’en ne quittant point ma fille?
MADAME DUERAIGNE.
J’ose croire, madame, que je vous suis utile; vous avez d’autres enfants...
LA COMTESSE
Je sais qu’on ne peut espérer de vous remplacer ; aussi ne me reposerai-je sur personne que sur moi-même pour les soins à donner à mes enfants.
MADAME DUERAIGNE.
Eh bien, madame, je suis à vos ordres; décidez. S’il ne fallait consulter que mon inclination, je balancerais entre vous et cette chère enfant, qui ne sortit de vos bras que pour passer dans les miens : une gouvernante n’est-elle pas une seconde mère?... Pardonnez-moi cette expression, madame, j’eus toujours pour Emilie l’attachement le plus vif.
LA COMTESSE
Bonne et honnête femme!... vous me pénétrez d’attendrissement!... Vous n’aimez point une ingrate, je sais tout ce que je vous dois. . . La manière dont vous avez secondé mes soins vous a bien mérité le titre de mère de mes enfants... Je sens
COMÉDIE
combien doit vous coûter un pareil sacrifice : quitter ma maison, c’est quitter vos amis, votre famille; mais vous suivrez notre Emilie, notre enfant... Vous la consolerez , vous lui donnerez des conseils ; vous lui parlerez de sa mère : il me sera si doux de penser que tous les jours vous lui prononcerez mon nom !... Vous m’écrirez longuement de tout ce qui la touche.
MADAME DUFRAIGNE, lui baisant la main.
Oh! madame, que ne ferait-on pas pour vous! Recevez ma parole. . . Oui, je partirai, vous y pouvez compter.
LA COMTESSE
Embrassez-moi, ma chère amie... Vous me donnez la première consolation que j’aie reçue aujourd’hui. J’entends du bruit... ce sont mes filles peut-être. Cachons à tous les yeux notre émotion ; donnons l’exemple du courage... Quand tout le monde sera couché, vous viendrez ce soir; nous causerons et nous pleurerons sans contrainte.
MADAME DUFRAICNE.
Croyez -vous que notre départ soit prochain?
LA COMTESSE
J’ai lieu de craindre que des affaires pressantes ne rappellent le comte en Portugal; et je ne veux
L A BONNE MÈRE
pas perdre un moment pour vous donner, ainsi qu’à ma fille, toutes les instructions que je crois nécessaires... Mais on vient...
MADAME DUFRAIGNE.
Permettez-moi de me retirer, madame ; car dans cet instant je ne me sens pas en état de paraître au salon. (Elle sort.)