DOR1XE
Oui, mais on dit qu’elle met du blanc.
LUCIE
Bon !...
DORINE
Je n’en crois rien... Cependant elle a le front bien luisant.
LUCIE
C’est drôle! dès qu’on a le front luisant...
TOIXETTE .
Oui, on met du blanc... C’est une chose bonne à retenir. Par exemple, monsieur votre grand oncle met certainement du blanc...
LUCIE
Quelle folie !...
TOIXETTE.
La règle est donc fausse? car il a le front encore plus luisant que celui de madame de Bercy.
DORINE, à Lucie.
Qu’a-t-on dit de vos dessins?
LUCIE
On les a trouvés charmants, la tête de vieillard surtout...
COMÉDIE
TOINETTE
Qui est entièrement l’ouvrage de mademoiselle Dorine.
DORINE
Point du tout; j’ai mis l’ensemble, j’ai donné quelques coups de force...
TOINETTE
C’est vrai, vous n’avez fait que l’ébaucher et la finir.
LUCIE, avec un sourire forcé.
Toinette ne me gâte pas.
TOINETTE
Flatter, c’est tromper ; doit-on tromper ceux qu’on aime?
LUCIE
Si vous pensez ainsi, Toinette, vous aurez toujours le droit de me tout dire.
DORINE
Madame de Surville est-elle au salon ?
Oui, avec sa fille, de plus en plus roide et apprêtée.
DORINE
Mademoiselle Flore? Oh! elle doit être bien fié re d’assister à une lecture.
26 L’ENFANT GÂTÉ
Ll'CIE.
Je vous en réponds ! Elle n’a cependant que deux ans plus que moi, elle est d’une pédanterie !...
TOINETTE
On la dit un prodige d’instruction.
DORINE, ironiquement.
Un prodige!... Qui est-ce qui dit cela?
TOINETTE
Ce n’est pas sa gouvernante, mais quiconque la connaît. Pour moi, je lui crois beaucoup de modestie; car elle ne parle jamais d’elle, et cherche toujours à faire valoir les autres.
DORINE
Il est vrai, elle distingue mademoiselle Toinette, et toutes les fois qu’elle vient ici, elle la loue sur ses grands talents!...
TOINETTE
Non, mademoiselle ; elle ne me donne point de louanges exagérées ou ridicules : elle a l’esprit trop droit pour être obligeante aux dépens de la vérité.
LUCIE
Ma chère Toinette, mademoiselle Flore est assurément une personne remplie de mérite; mais elle a le malheur d’être pédante, je ne puis vous le dissimuler.
COMÉDIE
DOR1NE, riant.
Pédante est le mot. Pédante à seize ans!... que cela promet pour P avenir !
TOINETTE, à Lucie.
Mademoiselle, oserais-je vous demander en quoi elle est pédante?
LUCIE
En quoi? mais en tout.
TOINETTE
Encore, ayez la bonté de me citer quelques traits.
LUCIE
Je vous en citerai mille.
TOINETTE
Un seul?
Elle a un maintien affecté, une certaine manière de pincer la bouche, quand elle entre dans un salon. Tenez, VOulez-VOUS la voir?... (Elle contrefait Flore.)
DORINE, riant.
Parfait, parfait! c’est elle-même... Encore, je vous prie... Ab! c’est ravissant...
LUCIE
Et puis, dès qu’elle est assise, voilà comme elle se tient... sur le bord de sa chaise... sérieuse, se
L’ENFANT GATE, retournant tout d’une pièce... et de temps en temps une petite toux...
DORIXE.
Oh! la petite toux est charmante !... c’est cela même... Je crois la voir... excepté qu’elle n’a ni cette taille, ni ce visage-là.
LUCIE
Toinette est fâchée, elle ne rit pas.
TOÏXETTE.
J’écoute, je regarde... et je m’instruis. Je me faisais une tout autre idée de la pédanterie : je croyais qu’elle consistait surtout à chercher les occasions de briller, de faire des citations et de décider hardiment ; mais votre définition est beaucoup plus simple... se pincer la bouche et s’asseoir sur le bord de sa chaise, c’est être pédante... Je m’en souviendrai.
LUCIE, riant.
Toinette est piquée... Allons, puisque vous aimez tant mademoiselle de Surville, je vous promets de ne plus me moquer d’elle ; il m’en coûtera, mais je m’y engage... Voyons, ne boudez plus.
TOINETTE
Dites-moi, mademoiselle, que vous a-t-elle fait pour la haïr?
COMÉDIE
LUCIE
Je ne la liais point.
TOINETTE
Vous en dites pourtant tout le mal que vous en savez; et même, convenez-en, vous exagérez ses prétendus ridicules : que ferait de plus la haine ?
LUCIE
Le croyez-vous, Toinette?... Ce que vous me dites là me fait de la peine... Je suis loin de vouloir attaquer sa réputation. . .
TOINETTE
Et le pourriez-vous, quand même vous seriez capable d’une pareille noirceur? mademoiselle de Surville n’est- elle pas un modèle de douceur, de modestie, de bonté? Serait-on écouté si on disait le contraire?...
LUCIE, à Donne.
Mais, ma chère amie, elle m’effraie... Mon Dieu, ce que j’ai fait est-il donc si criminel?...
DOKIXË.
Quel enfantillage de vous reprocher une innocente plaisanterie, qui ne peut paraître blâmable qu’auxyeux de mademoiselle Toinette ! Vous vous moquez de mademoiselle Flore, le grand mal ! Elle n’a qu’à vous le rendre, vous ne vous en formaliserez pas.
L’ENFANT G A TL
LUCIE
Oh! non; au contraire, j’en serais charmée; oui, je voudrais qu’elle me le rendît, afin que nous fussions quittes ; car cette plaisanterie, je ne sais pourquoi, me pèse à présent...
TOINETTE
Pour mademoiselle de Surville, je vous assure qu’elle vous la pardonne de tout son cœur.
LUCIE
Comment ! elle sait que je la contrefais?
TOINETTE
Plusieurs personnes l’en ont avertie ; elle m’en a parlé, et je n’ai pu le nier.
LUCIE
Eli bien?...
Eh bien, elle en a beaucoup ri.
LUCIE
Elle en a ri?...
DOHINE.
Ob ! du bout des lèvres, je crois.
TOINETTE
Et puis die se l’est reproché; car, m’a-t-elle dit, cela doit faire pitié : cette pauvre demoiselle, qui croit ne faire qu’une plaisanterie, donne une
COMÉDIE
mauvaise opinion de son esprit et de son cœur : et les mêmes personnes qui ont l’air de s’en amuser, la jugent, sur ce petit tort, avec autant de rigueur que si elle avait un âge raisonnable.
LUCIE
Elle a dit cela?. . . elle le pense ?. . .
TOINETTE
Oh ! elle est la franchise même.
LUCIE
Je veux avoir une explication avec elle... je me justifierai, ou du moins je réparerai ma faute... Elle ne croit pas que j’ai un mauvais cœur? Qu’en pensez-vous, Toinette?
DORINE
Mademoiselle, finissons cet entretien, qui, en vérité, n’a pas le sens commun. Il faut aller dîner, et ne pas perdre un moment, car nous avons nos leçons à prendre avant l’Opéra. (A Lucie.) Allons, mademoiselle, venez. . . A quoi rêvez-vous donc?
LUCIE
Je suis triste... Tenez, ma chère amie, je n’ai pas faim, je ne dînerai point.
DORINE
Si vous êtes réellement indisposée, il faut vous coucher; vous n’irez point à l’Opéra.
Allons, je vais me mettre à table. Toi nette, donnez-moi le bras. (Elle sort avec Tomette.)
DORINE, les regardant aller.
Mademoiselle Toinette, vous gâtez tout ce que je fais; mais je vous le revaudrai. (Elle sort.)