‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 9 sur 106 · SCÈNE II. — LUCIE, DORINE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — LUCIE, DORINE

DORINE

Eh bien, mademoiselle, vous avez tourné toutes les têtes ; on ne parle au salon que de vos talents, de vos grâces... Mais pourquoi cet air triste et rêveur; qu’avez-vous?

LUCIE

Si vous saviez ce que j’ai entendu, et ce que le hasard m’a fait découvrir!

DORINE

Comment!

LUCIE'

Après avoir joué du clavecin et chanté, je suis descendue dans le jardin ; en passant le long de la grande charmille, j’ai entendu prononcer mon nom : je me suis arrêtée.

COMÉDIE

Vous avez écouté la conversation?...

LUCIE

Je n’en ai pas perdu un mot, mais sans le vouloir, et même malgré moi.

DORINE

Eh bien, que disait-on de vous?

LUCIE

Tout ce que la critique la plus mordante peut inspirer de plus amer ; ces mêmes personnes qui venaient de m’accabler d’éloges dans le salon, me déchiraient et se moquaient impitoyablement de moi. Une seule cependant a pris généreusement mon parti. Vous ne devineriez jamais qui?

DORINE

Je meurs d’envie de le savoir.

C’est mademoiselle de Surville.

DORINE

Bon !... Mais êtes-vous bien sûre qu’à travers la charmille elle ne vous ait pas entrevue?

LUCIE

Oh! très-sûre ; elle n’était pas de mon côté. Je l’avoue, cette bonté de sa part m’humiliait; et

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Réprouvais je ne sais quoi de pénible que ne me causait pas la méchanceté des autres personnes. Leur fausseté m’inspirait moins de colère et d’émotion que de mépris; tant de générosité de la part de mademoiselle de Surville m’indignait contre moi-même; à mesure qu’elle parlait, je sentais mes larmes couler. Il est apparemment plus cruel d’être convaincue de sa propre injustice que de ressentir celle des autres.*

DOlilNE.

Mademoiselle Flore a certainement bien açi; mais n’y aurait-il pas dans sa conduite un peu de désir de se faire valoir auprès des autres, d’affecter un bon caractère?

LUCIE

S’il en est ainsi, elle a toujours le mérite d’avoir saisi le vrai moyen de se faire valoir; et c’est beaucoup.

DORINE

Il faut pourtant, mademoiselle, songer à prendre nos leçons. Par où commencerons-nous?

Mais, je ne sais... Jamais je ne me suis sentie

aussi découragée, aussi triste...

DOIUXE.

C’est cette conversation qui vous cause ce pe-

COMÉDIE. 37

tit mouvement d’humeur. Eli bien, mademoiselle, voulez-vous que je vous parle franchement?

LUCIE

Parlez .

DORINE

Tout ce déchaînement dont vous étiez l’objet, n’est au fond qu’un triomphe très-flatteur pour vous.

LUCIE

Comment ?

DORINE

Oui, cette critique est un effet de leur jalousie, soyez-en sûre.

LUCIE

Vous croyez?

DORINE

Je vous en réponds. Si vous étiez moins jolie, moins aimable, moins spirituelle, on rendrait plus de justice aux talents que vous annoncez.

Oh ! la vilaine chose que l’envie !...

DORINE

Vous en verrez bien d’autres. Attendez-vous à la haine des femmes, qui ne vous pardonneront pas votre supériorité sur elles.

LUCIE

Mais les femmes en général ont donc bien peu

il. 3

L’ENFANT GÂTÉ, d’esprit?... Si j’étais susceptible du vice humiliant dont vous me parlez, je mettrais, il me semble, tous mes soins à le cacher, et, par vanité, je serais juste.

DOR1NE

Ne vous affligez point d’un mal inévitable. La haine des envieux est le témoignage de leur admiration secrète, leur méchanceté sert à relever l’éclat du mérite qu’ils veulent rabaisser.

LUCIE

La haine !... Je ne puis me faire à l’idée d’inspirer la haine... Je ne haïrai jamais personne, je le sens.

DORINE

Consolez-vous, vous ne serez haïe que des méchants, les coeurs sensibles vous aimeront toujours.

LUCIE, l’embrassant.

Que vous êtes bonne, ma chère amie! Vous dissipez ma tristesse, on n’en peut conserver avec vous.

DORINE

Allons, ne pensons plus aux envieux, ne songeons qu’à l’Opéra ; et pour ne pas manquer d’y aller, débarrassons-nous de nos leçons. Voulezvous jouer du clavecin?

COMÉDIE

LUCIE

Je ne m’en soucie pas aujourd’hui.

DORINE

Aussi bien il n’est pas d’accord. Si nous chantions?

LUCIE

Volontiers... Mais j’ai bien mal à la gorge. (Elle

tousse.)

DORINE

Et moi aussi; et rien n’est plus dangereux que de chanter lorsqu’on est enrouée ; on risque de gâter sa voix.

J’ai un commencement d’extinction... Mais cependant, si vous voulez...

DORINE

Non, non, je ne souffrirai point que vous chantiez; décidément je ne le veux pas. Mais nous pouvons dessiner.

LUCIE

J’y consens... Pourtant, je suis habillée, et je crains bien de tacher ma robe avec ces vilains crayons noirs et rouges.

DORINE

Ce serait dommage, car elle vous sied à ravir. Allons, vous avez raison... Reposons-nous aujourd’hui.

L’ENFANT GÂTÉ

LUCIE

J’en suis bien tentée; mais que dira ma tante? Elle ne voudra peut-être pas me mener à l’Opéra.

DORINE

Oli ! n’avez poinld’inquiétude, je m’en charge. . . On vient... C’est Toinette.

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