SCÈNE II. — LUCIE, DORINE
DORINE
Eh bien, mademoiselle, vous avez tourné toutes les têtes ; on ne parle au salon que de vos talents, de vos grâces... Mais pourquoi cet air triste et rêveur; qu’avez-vous?
LUCIE
Si vous saviez ce que j’ai entendu, et ce que le hasard m’a fait découvrir!
DORINE
Comment!
LUCIE'
Après avoir joué du clavecin et chanté, je suis descendue dans le jardin ; en passant le long de la grande charmille, j’ai entendu prononcer mon nom : je me suis arrêtée.
COMÉDIE
Vous avez écouté la conversation?...
LUCIE
Je n’en ai pas perdu un mot, mais sans le vouloir, et même malgré moi.
DORINE
Eh bien, que disait-on de vous?
LUCIE
Tout ce que la critique la plus mordante peut inspirer de plus amer ; ces mêmes personnes qui venaient de m’accabler d’éloges dans le salon, me déchiraient et se moquaient impitoyablement de moi. Une seule cependant a pris généreusement mon parti. Vous ne devineriez jamais qui?
DORINE
Je meurs d’envie de le savoir.
C’est mademoiselle de Surville.
DORINE
Bon !... Mais êtes-vous bien sûre qu’à travers la charmille elle ne vous ait pas entrevue?
LUCIE
Oh! très-sûre ; elle n’était pas de mon côté. Je l’avoue, cette bonté de sa part m’humiliait; et
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Réprouvais je ne sais quoi de pénible que ne me causait pas la méchanceté des autres personnes. Leur fausseté m’inspirait moins de colère et d’émotion que de mépris; tant de générosité de la part de mademoiselle de Surville m’indignait contre moi-même; à mesure qu’elle parlait, je sentais mes larmes couler. Il est apparemment plus cruel d’être convaincue de sa propre injustice que de ressentir celle des autres.*
DOlilNE.
Mademoiselle Flore a certainement bien açi; mais n’y aurait-il pas dans sa conduite un peu de désir de se faire valoir auprès des autres, d’affecter un bon caractère?
LUCIE
S’il en est ainsi, elle a toujours le mérite d’avoir saisi le vrai moyen de se faire valoir; et c’est beaucoup.
DORINE
Il faut pourtant, mademoiselle, songer à prendre nos leçons. Par où commencerons-nous?
Mais, je ne sais... Jamais je ne me suis sentie
aussi découragée, aussi triste...
DOIUXE.
C’est cette conversation qui vous cause ce pe-
COMÉDIE. 37
tit mouvement d’humeur. Eli bien, mademoiselle, voulez-vous que je vous parle franchement?
LUCIE
Parlez .
DORINE
Tout ce déchaînement dont vous étiez l’objet, n’est au fond qu’un triomphe très-flatteur pour vous.
LUCIE
Comment ?
DORINE
Oui, cette critique est un effet de leur jalousie, soyez-en sûre.
LUCIE
Vous croyez?
DORINE
Je vous en réponds. Si vous étiez moins jolie, moins aimable, moins spirituelle, on rendrait plus de justice aux talents que vous annoncez.
Oh ! la vilaine chose que l’envie !...
DORINE
Vous en verrez bien d’autres. Attendez-vous à la haine des femmes, qui ne vous pardonneront pas votre supériorité sur elles.
LUCIE
Mais les femmes en général ont donc bien peu
il. 3
L’ENFANT GÂTÉ, d’esprit?... Si j’étais susceptible du vice humiliant dont vous me parlez, je mettrais, il me semble, tous mes soins à le cacher, et, par vanité, je serais juste.
DOR1NE
Ne vous affligez point d’un mal inévitable. La haine des envieux est le témoignage de leur admiration secrète, leur méchanceté sert à relever l’éclat du mérite qu’ils veulent rabaisser.
LUCIE
La haine !... Je ne puis me faire à l’idée d’inspirer la haine... Je ne haïrai jamais personne, je le sens.
DORINE
Consolez-vous, vous ne serez haïe que des méchants, les coeurs sensibles vous aimeront toujours.
LUCIE, l’embrassant.
Que vous êtes bonne, ma chère amie! Vous dissipez ma tristesse, on n’en peut conserver avec vous.
DORINE
Allons, ne pensons plus aux envieux, ne songeons qu’à l’Opéra ; et pour ne pas manquer d’y aller, débarrassons-nous de nos leçons. Voulezvous jouer du clavecin?
COMÉDIE
LUCIE
Je ne m’en soucie pas aujourd’hui.
DORINE
Aussi bien il n’est pas d’accord. Si nous chantions?
LUCIE
Volontiers... Mais j’ai bien mal à la gorge. (Elle
tousse.)
DORINE
Et moi aussi; et rien n’est plus dangereux que de chanter lorsqu’on est enrouée ; on risque de gâter sa voix.
J’ai un commencement d’extinction... Mais cependant, si vous voulez...
DORINE
Non, non, je ne souffrirai point que vous chantiez; décidément je ne le veux pas. Mais nous pouvons dessiner.
LUCIE
J’y consens... Pourtant, je suis habillée, et je crains bien de tacher ma robe avec ces vilains crayons noirs et rouges.
DORINE
Ce serait dommage, car elle vous sied à ravir. Allons, vous avez raison... Reposons-nous aujourd’hui.
L’ENFANT GÂTÉ
LUCIE
J’en suis bien tentée; mais que dira ma tante? Elle ne voudra peut-être pas me mener à l’Opéra.
DORINE
Oli ! n’avez poinld’inquiétude, je m’en charge. . . On vient... C’est Toinette.