‹ Théatre d'éducationChapitre 102 sur 130 · D O RI ZÉ E · texte numérisé non relu

D O RI ZÉ E

Et comment ne m'avez-vous pas mandé cela ?

JULIETTE

Parce qu'aj^ant peu d'occasions de la voir, quoique nous logions chez elle, je ne l'ai su que très-tard, et dans le temps où nous vous attendions tous les jours.

11 est vrai que mon retour a été différé.

JULIETTE

Madame , séparée de vous et de M. le marquis , livre'e à elle - même , n'ayant qu'une demi-expe'rience ( peut-être plus funeste qu'une ignorance entière , parce qu'elle donne de la confiance et de la présomption), madame, enfin, bonne, honnête, sensible, mais foible et légère, n'a pu résister au danger des mauvais conseils ^ elle se ruine en folles dépenses, achète tout, ne paie rien, perd le goût de l'occupation, néglige ses talcns pour se livrer à une dissipation qui ne famuse même pas. Je la vois revenir le soir, se repentant de l'usage qu'elle a fait de sa journée , le cœur et l'esprit également vides, excédée, fatiguée, et le lendemain , sans plaisir , mais par habitude , recommençant le même genre de vie.

DORIZÉE.

Juste ciel! que m'apprencz-vous? et que dira son mari , lui qui avoit une idée si parfaite de son caractère et de sa raison:^ lui qui, craignant pour elle l'ennui de vivre dans une terre éloignée de Paris, l'amena ici, la déposa entre les bras de sa mère, et

partit, en ordonnant à son intendant de lui donner tout Fargent quelle pourroit de'sirer? Eh quoi! tant de confiance et d'estime n'ont pu la retenir? ignore-t-elle donc qu'en abuser, c'est, en se de'slionorLxit , s'en rendre à jamais indigne f

JULIETTE

x\li! madame, n'accusez point son cœur.

DOR I ZÉE.

Mais à quoi sert un bon cœur , si la conduite et les actions de la vie en de'mentent les sentimensf*

JULIETTE

A ge'mir de ses fautes , à les reparer,

D ORIZÉE.

Les réparer! eli! le peut-on toujours?

Non : celui qui peut en commettre de graves ne refléchit guère à la possibiHté de la réparation^ ou, pour mieux dire, la supposition dun tel calcul est chimérique : entraîné, séduit, égaré, conscrvet-on encore Tusage de la raison et la faculté de réfléchir ? Comment ces idées SI simples, que j'ai si souvent présentées

à ma nièce, ont-elles pu s'effacer de son souvenir ?

Enfin , madame , peut-être que mon attachement m'exagère les dangers de sa situation^ je ne suis pas entièrement au fait de ses affaires, le de'sordre est peutêtre moins grand que je ne fimagine.

DORIZÉE.

Il faut toujours y reme'dier promptement, et avant le retour de M. de Germini , qui doit être prochain.

JULIETTE

Ah! madame, pourquoi fa-t-il diffe'ré si long-temps P

D o mzÉE.

Hélas! il comptoit n'être absent que six mois : la même fatalité' qui me fixoit dans mes terres le retenoit en Allemagne , où vous savez qu'il fut appelé' pour la succession de son oncle. Enfin il me mande que ses affaires sont finies, et qu'heureusement quille de tout embarras, il se flatte de pouvoir êlre ici sur la fin du mois.

JULIE TTE

Quelle re'volution va causer ce retour!,.. Madame le craint et le de'sire.

DORI ZÉE.

L'inconséquence , le repentir et les regi'ets, voilà les fruits de l'imprudence et de la le'gèreté. Il semble , ma chère Juliette , que, malgré la fragilité de fespèce humaine, notre état naturel soit d'être raisonnables : si nous cessons de Fêtre , le trouble et l'agitation nous tourmentent et nous dévorent; nous ne sommes plus d'accord avec nousmêmes ^ sans la raison, enfin, il n'est plus pour nous de bonheur et de tranquillité, et le dégoi^it suit toujours les faux plaisirs qu'elle réprouve. ( Elle regarde à sa montre.) Mais 1 heure s'avance; ma nièce va bientôt venir nous trouver, et j'ai encore mille questions à vous fiire. Dites-moi , Juliette, quel est le caractère de la vicomtesse Dorothée? elle a fair bien étourdie, et sa liaison avec ma nièce...

JULIETTE

Ah] mada'Me, c'est cette maudite liaison qui cause tous nos malheurs. Madame la

vicomtesse a le cœur assez bon , elle à naturellement de riionnêteté ^ elle est franche , incapable d'envie et d'aucun sentiment bas • mais elle a tous les défauts que peuvent donner une mauvaise e'ducation , le manque d'esprit et une excessive légèreté'. Toujours désœuvrée, voulant toujours s'amuser , n'ayant pas d'idée de ce qui peut rendre véritablement heureuse , elle cherche le bonheur oii jamais on n'a pu le trouver. Des projets de fêtes , de spectacles , de bals, le désir de se montrer, d'être mieux mise qu'une autre, d'inventer une mode , de passer enfin pour la personne la plus recherchée de la société , la plus magnifique , la plus agréable ^ voilà les seules idées dont elle soit occupée. Elle joint à ces travers mille prétentions ridicules ^ elle affiche une sensibilité passionnée , un goijt décidé pour les arts : la musique y la peinture , lui tournent la tête ^ elle passe, dit-elle, les nuits à lire ^ elle se pique aussi de pïiilosophie et de bienf aisance y ces deux grands rctots sont continuellement dans sa bouche 5 elle fait des

cours de pbj^sique , de chimie , manque toutes ses leçons , n'apprend rien , ne sait rien 5 parle de tout, de'cide impérieusement, en impose quelquefois aux sots, et fait pitié à tous les gens raisonnables.

DORÏZÉE.

Quel portrait!

JULIETTE

Malgré tous ces ridicules , comme elle a un beau nom et deux cent mille livres de rente , elle est à la mode : on s'amuse, on se moque de sa folie ^ on calomnie même sa conduite ^ mais elle a une bonne maison , des loges à tous les spectacles, elle est belle et jeune. Ces avantages ne suffisent pas pour être estimée et pour obtenir une vraie considération 5 mais en les possédant, on est sûre d'être recherchée , et c'est tout ce que désire madame la vicomtesse^ elle réfléchit trop peu , elle n'a pas assez d'esprit, d'élévation et de délicatesse pour porter , à cet égard , ses prétentions plus loin.

DORIZÉE.

Et voiîà l'amie dont ma nièce a fait choix!

JULIETTE

Elle s'est jetée à la tête de madame , qui ne l'eût jamais recherche'e, mais qui a ce'dé à ses avanjces. La réputation de madame , parfaite alors en tous points , ce qu'on disoit de son esprit, de son instruction, de ses talens , les éloges qu'on donnoit à sa conduite , à son caractère , tous ces avantages réunis inspirèrent à la vicomtesse le désir de se lier avec elle, non qu'elle eût de quoi les sentir et les apprécier , mais parce qu'elle pensa que devenir Famie intime de madame de Germini seroit un bon air de plus. Madame , flattée des avances de la vicomtesse, kii sut gré du motif, qu'elle pénétra facilement ^ et cependant elle feignit de s'y méprendre, et de les attribuer à l'amitié , afin d'avoir le droit d'y répondre. D'ailleurs, madame la vicomtesse Dorothée , malgré tous ses travers , ses caprices et ses folles prétentions , n'est pas sans agrémens^ quand elle oublie les différens rôles qu'elle veut jouer, elle a du naturel, de la franchise et de la gaîté. Elle n'attachera ja-

mais personne , mais elle est quelquefois aimable 5 et si elle n'inte'resse pas , du moins souvent elle amuse. Madame a d'abord été vivement frappée de ses ridicules, ensuite l'habitude les lui a fait paroître moins grands ^ et , ce qui est incroyable , elle a fini par en adopter plusieurs.

DORIZÉE.

Je crois entendre ouvrir une porte....

C'est elle peut-être qui vient.... Ecoutez moi , Juliette 5 cachez-lui bien cette conversation , tâchez d'acquérir une connoissance détaillée de ses affaires, dès aujourd'hui , s'il est possible ^ vous m'en rendrez compte ce soir. D'ailleurs , peut-être ellemême me confiera-t-elle son embarras.

Ah ! madame , sa reconnoissance et sa tendresse pour vous sont extrêmes ^ mais son âme est si fière ! elle vous doit tant ! Non, la crainte seule des secours que vous pourriez lui offrir fempêchera de vous témoigner la confiance dont vous êtes digne.

DORIZÉE.

Elle n'a pas craint d'abuser de celle de son mari , et n'ose , dans cette extre'mité , recourir à moi ! Ah ! Juliette , ne confondons point avec Torgueil la vraie délicatesse : Tun e'gare et conduit à Tingratitude 5 l'autre est le guide le plus siir et le plus e'clairé que l'esprit et la raison puissent choisir. Eh quoi ! dédaigner les bienfaits de l'amitié, avoir la coupable et folle inconséquence de rougir d'accepter ce qu'on voudroit pouvoir offrir ! Risquer de se perdre plutôt que de s'adresser à sa véritable amie , à celle qui lui tint toujours lieu de mère 5 redouter de lui avouer ses fautes.^ de lui demander des conseils , des secours ^ ah , ciel ! est-ce là de la délicatesse, de la justice, de la reconnoissance ?. ..

JULIETTE

De grâce , madame , cahnez-vous , je crois l'entendre.

DORIZÉE.

Oui, c'est elle. Comme elle a l'air triste!

JULIETTE

L'entretien de M. l'intendant ne Faura pas e'gaye'e.

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