‹ Théatre d'éducationChapitre 103 sur 130 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

JULIETTE, DOPvIZEE, LA MARQUISE,

en robe du matin.

LA MARQUISE

Juliette... Ali! ma tante, vous voila! je vous chercliois. Pourquoi donc ne m'avezvous pas fait avertir?

DORIZÉE.

On m'a dit que vous aviez affaire.

LA MARQUISE

Eli ! ne dois-je pas tout quitter pour vous ? ( Elle lui baise la main. Dorizée la regarde un moment en silence. ) Yous regardez ma coiffure, vous la trouvez ridiculement haute , pcut-ctre.

DORIZÉE.

Non , je n y pensois pas. Qu'importe la manière dont on est coiffe'e; mais je

38o LES DANGERS DU MONADE,

lemarquois avec peine que vous êtes étonnamment maigrie et cliange'e.

Ah ! pour cela , oui.

DORÎZÉE.

Vous veillez beaucoup , je parie î'

LA MARQUISE

II le faut bien, quand on vit dans le monde.

DORIZÉE.

J'y ai ve'cu aussi 5 ce temps même n'est pas fort e'ioigne' , et je ne veillois pas.

LA MARQUISE

Cependant le bal...

DORIZÉE.

Et... ne veillez-vous qu'au bal f

JULIETTE

Un peu aussi pour le pharaon 5 un peu dans les petits soupers donne's à madame la vicomtesse... Mais avec cela , madame communément est toujours dans son lit à cinq heures du matin.

LA MARQUISE

Une autre fois , Juliette , vous répondrez quand ou vous questionnera^ et, je

COMÉDIE. 38i

TOUS prie, que ce soit avec moins d'exagération. Sortez. ( Juliette sort. )

Vous la traitez bien mal.

LA MARQUISE

Quoi ! lorsqu'elle cherche à me calomnier près de vous?

DORIZÉE.

Eh! que vous importe? n'êtes-vous pas toujours sûre que je vous croirai de preTërence à toute autre? Dites-moi positivement que vous ne jouez ni ne veillez d'habitude , malgré la bonne opinion que j'avois de Juliette , je serai certaine qu'elle n'a pas dit la vérité • quoiqu'elle soit fort au-dessus de son état, je ne puis cependant balancer un moment entre Tassurance d'une femme-dechambre et la vôtre. Tous ne répondez point.

LA jHARQuiSE,^ après un moment de

silence.

Ma tante , Juliette n'a dit que l'exacte vérité.

DORIZÉE.

Et sans cette explication , vous l'accusiez cependant de vous calomnier.

LA MARQUISE

Jai eu tort • mais vous voyez du moins que je le re'pare sans détour. J'ai cédé au premier mouvement dimpatience qu'a dû m'inspirer cet empressement de vous apprendre des choses qu'elle étoit sûre que vous blâmeriez.

Puisque vous les faites sans scrupule, en sachant vous-même qu'elles peuvent me déplaire , pourquoi craindre que j'en sois instruite? n'êles-vous pas votre maîtresse? Je n'ai sur vous que les droits que votre amitié peut me donner^ quand vous vous 3^ refuserez, je n'ai plus ni reproches à vous faire sur vos fautes, ni conseils à vous offrir.

LA MARQUISE

Ah! ne me parlez point ainsi, vous me percez l'âme. Pourriez-vous me soupçonner d'oublier ce que je vous dois, et de ne pas avoir pour vous tout le respect et tout rattachement de la fille la plus tendre'' Combien de fois j'ai gémi de cette longue absence qui m'a séparée de vous! Ah! plut au ciel que vous ne m'eussiez jamais quit-

tee ! Non , ma tante , mon cœur est toujours le même 5 vous y conserverez à jamais tous vos droits ^ et croyez que la crainte de vous affliger pourroit seule mettre des bornes à ma confiance.

DORizÉE, r embrassant.

He'Ias! est-il rien de plus affligeant pour moi que de vous en voir manquer? Achevez donc de me faire lire dans ce cœur naturellement si sensible et si vrai, et qui

vient peut-être de ne s'ouvrir qu'à demi.

LA MARQUISE, ai^ec embarras.

Qu'exigez- vous r... D'ailleurs, je n'ai point de secrets.... Il est vrai que depuis quelque temps je me suis livre'e à un genre de vie trop fatigant pour moi^ mais j'y renoncerai sans peine, et je sens que l'occupation et la solitude conviennent mieux à mon caractère que toute cette vaine dissipation.

DORIZÉE.

La solitude n'est faite ni pour votre âge ni pour votre e'tat? Ne sauricz-vous re-

38; LES DANGERS DU MONDE, noilcer aux abus d'une dissipation excessive sans devenir sauvage ? ce ne seroit , mon enfant , que changer de folie. Vous devez vivre dans le monde : jouissez des plaisirs iimocens qui s'y trouvent^ donnez à la socie'té sept heures de. la journe'e , mais du moins employez le reste à cultiver votre esprit et vos talens. Yoilà tout ce que j'avois exigé de vous , et ce que vous m'aviez promis. Nous étions convenues aussi que vous ne joueriez point aux jeux de hasard.

LA MARQUISE

Tout cela est vrai ^ mais j'ai toujours joué un jeu si médiocre!...

DORIZÉE.

Les jeux de hasard sont toujours chers et dangereux, surtout lorsqu'ils conduisent jusqu'à cinq heures du matin : d'ailleurs , ce sont eux qui donnent à une femme la réputation de joueuse^ et je vous ai parlé tant de fois des inconvéniens affreux d'une telle réputation!

LA MARQUISE

Vous m'avez quittée, je me suis égarée ; vous revenez , je retrouve mon

guide : je me corrigerai , n en doutez pas...

DORIZÉE.

Je vois du moins que votre cœur n'est point changé... tout peut se re'parer, j'en suis sûre à pre'senl.. Que faites- vous ce soir T

LA MARQUISE

Je n'ai point d'engagement. J'attends du monde ce matin, mais ce soir je serai libre.

DORI ZÉE.

Voulez-vous me donner à souper ?

LA MARQUISE

Si je le veux! Est- il rien que je

puisse préfe'rer jamais au bonheur d'être avec vous? Je serai seule.

DORIZÉE.

Puis-je y compter?

LA MARQUISE

Ah! soyez-en si'ire^ il n'y a point de tiers avec vous qui ne me fût importun.

DORIZÉE.

Vous m'aimez donc toujours?

Autant que ma vie, et je le sens plus que jamais.

DORIZÉ E.

Vous avez un moyen bien facile de me le prouver.

LA MARQUISE

Ah! comment?

DO RIZÉE.

En m''accordant une confiance entière...

mais nous causerons ce soir. Prometlezmoi seulement- de répondre sans détour à toutes les questions que je vous ferai,

LA MARQUISE

Ah! je pourrois désirer que vous ignorassiez mes fautes ^ mais mentir , et surtout avec vous, non ma tante, vous ne le craignez pas.

DORIZÉE.

Il suffit, je suis parfaitement tranquille et contente... mais il faut achever votre toilette. Adieu, ma chère fille 5 à ce soir, nous reprendrons cet entretien. ( Elle Vembrasse. )

LA MARQUISE

Que vos bontés me rendent heureuse!...

JULIETTE, survenant.

Madame, voilà un billet, et l'on attend la réponse.

DORIZÉE.

Allons, mon enfant, je vous laisse. A ce soir. ( La marquise conduit Dorizée j elles s' embrassent au bout du salon. )

JULIETTE, les regardant.

Madame est tout attendrie.,.. Je suis tente'e de croire qu'elle aura tout avoue'. Ah! que je le voudrois!

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