‹ Théatre d'éducationChapitre 112 sur 130 · ACTE IL · texte numérisé non relu

ACTE IL

SGENE PREMIERE.

LA MARQUISE, JULIETTE

Jlliette, préparez ma robe verte brodée 5 je m'habillerai bientôt.

JULIETTE

Quoi , madame , pour souper ici tête à tête avec madame votre tante !

LA MA H ouïs E.

Eh, mon Dieu, j'étois engagée depuis huit jours à un souper d'ambassadeur 5 la vicomtesse me Ta rappelé.

JULIETTE

Mais, madame, vous avez donné votre parole à madame Dorizée de l'attendre ce soir^ et en vérité vous pouvez bien lui sacrifier un souper de cent personnes ,

4i4 LES DANGERS DU MONDE,

dont la plus légère excuse vous de'gagera

facilement.

LA MARQUISE

Oui, mais la vicomtesse ne me le pardonneroit jamais.

JULIETTE

Madame votre tante sera fort en droit de vous pardonner encore moins.

LA MARQUISE

Je le crains^ car je suis persuade'e qu'elle trouvera ma raison très-mauvaise.

Oh, détestable, soyez-en sûre.

LA MARQUISE

Cela est fort embarrassant... Assure'ment je serois au de'sespoir de déplaire à ma tante, et aucune crainte pour moi ne peut être comparée à celle-là^ mais, Juliette, vous Favouerai-je, Tidée de ce tête à tête avec elle , que je désirois si vivement ce matin , maintenant me trouble et m'inquiète...

JULIETTE

Quoi ! se peut-il...

LA MARQUISE

Ah ! ce changement ne vient point de mon cœur... clans tout autre temps je sacrifierois tous les plaisns du monde au bonheur si doux de passer une soire'e seule avec ma tante. Oui, Juliette, il est bien vrai que la sagesse et la raison s'expriment par sa bou" che. Quel plaisir je goùtois à Técouter quand je suivois ses conseils! A pre'sent elle me persuade toujours , mais en même temps ses chscours me font e'prouver une confusion secrète et des regrets dont je ne puis vous de'peindre famcrtume. He'las ! il faut sans doute ne s'être jamais e'gare'e pour jouir de tout le charme des leçons de la vertu.

JULIETTE

Il est vrai qu'autrefois en vous détaillant tous les devoirs d'une femme , on vous offi'oit l'image fidèle de votre vie.

Ah! .Juliette , et j'ai pu négliger et perdre un semblable bonheur !...

JULIETTE

Yous le -retrouverez, et l'expérience y

4i6 LES DANGERS DU MONDE, joindra une vertu de plus, la méfiance de

vous-même ( Un valet-de-chambre

paroi t. )

LA MARQUISE

Que voulez-vous ?

LE VALET-DE-CHAMBRE

C'est un peintre qui apporte à madame trois portraits.

LA MARQUISE

Ah ! je sais ce que c'est. Allez les placer dans mon cabinet, à la suite des autres. ( Le valet- de-cJiamhre sort. )

JULIETTE

Neuf et trois font douze... L'on n'a commune'ment que les portraits de ses amies intimes ^ ainsi, madame, vous avez douze amies intimes^ je vous en fais mon compliment.

LA MARQUISE

Non, je n'ai d'amie intime que la vicomtesse , les autres ne sont que des liaisons.

Cependant je vous vois pour toutes ces dames les mêmes attentions ^ vous leur ren-

COMÉDIE. /ei7

dez les mêmes soins , à peu de chose près : elles sont sur la petite liste 5 vous les accablez de caresses 5 dans la moindre absence vous leur e'crivez ^ quand vous les rencontrez , vous avez toujours quelques secrets à leur dire à loreille 5 si Tune d'elles est malade , vous paroissez e'prouver les plus vives inquiétudes et vous courez vous enfermer avec elle. Si ce n'est pas là de Familié, quel nom, madame, doit-on donner à de telles démonstrations? Ah! ma chère maîtresse, permettez-moi devons le dire, votre ame et votre esprit devroient vous pre'server du travers de suivre cette mode ridicule, et vous faire me'priser ces vaines et pue'riles affectations. Pardonnez à mon zèle , il m'emporte :^ mais mon devoir est de vous offrir la vérité, je vous crois digne de l'entendre.

LA MARQUISE

Vous ne vous trompez pas , Juliette ^ je sais du moins connoitre le prix de vos conseils et de votre amitié • croyez même qu'il y a des momens où je suis tout aussi choquée que vous l'êtes des ridicules que vous me dépeignez. La vie que je mène

4t8 les dangers du monde ,

me déplaît^ mais die m'a fait malheureusement contracter l'habitude de Tindolence et de la paresse ^ j'ai perdu le jioût de roccupation , j'ai ne'gligé de cultiver ces talens qui m'attiroient autrefois tant de louanges , et je suis effra\'ée du travail et du temps qu'il me faudroit pour me remettre au point où jVtois. Voilà ce qui m'arrête , Je vous Tavoue.

JULIETTE

Il est vrai , madame , que si vous balancez encore long-temps , vous pourriez bien à la fin vous aviser trop tard de vous remetfre à l'e'tude. Mais , de bonne foi , pensez-vous que dix-huit mois de de'sœuvrement aient pu vous faire perdre le fruit de quinze ans de travail et d'application P Enfin, madame, si la tête vous tournoit de celte dissipation dans laquelle vous vivez , si vous ne trouviez rien de comparable au bonheur de taire des visites, d'aller aux spectacles et de jouer au pharaon , je concevrois qu'il doit vous en coûter pour (aire à la raison

un tel sacrifice^ mais le monde vous fatigue, vous excède...

LA MARQUISE

Souvent cela est vrai mais cependant , Juliette , c|uoique j'aie naturellement autant d'aversion que de me'pris pour la coquetterie , je ne suis pas toujours insensiijle au plaisir de plaire.

JULIETTE

Fort bien , j''entends : vous n''êtes pas fâchée de vous montrer, et de remarquer qu'on vous a trouve'e jolie, n'est-ce pasT...

LA MARQUISE

Oui ^ mais c'est un plaisir si court et si peu vif!...

JU LIETT E.

x\li! cela doit être, car vous partagez ce triomphe avec tant d'autres , que , pour peu que vous ayez cVamour-proprc, vous ne devez pas vous contenter de celui-là. Il fiuit que je vous conte à ce sujet ce que j'entendis dire l'autre jour, à cette belle lête que donna M. l'ambassadeur • vous y étiez avec madame la vicomtesse, et vous fixiez sur vous. Tune etl'auire, une grande

f,20 LES DANGEPxS DU MONDE , partie des regards. J'etois dans la foule, et j'ecoulois les jugemens qu'on faisoit sur vous deux ^ je ne vous déguiserai point qu'ils furent presque tous à l'avantage de madame la vicomtesse. L'on vous comparoit Tune à l'autre , et Téclat, la re'gularité, la noblesse de la figure de votre amie , réunirent tous les suffrages. J'en e'tois outre'e \ car moi , madame , je vous trouve plus jolie. Mais j'e'prouvai bien une autre colère : tout à coup , auprès de ce groupe d'hommes dont j'ecoulois l'entretien, passe €t s'arrête cette nouvelle mariée qui est toujours si parée, si peu jolie, et qui fait tant de mines • je ne me souviens plus de son nom...

LA MARQUIS E

Madame d'Ervignac f

JULIETTE.'

Justement. Hé bien donc, madame d'Ervignac, après avoir fait à ces messieurs cent minauderies plus de'sagréables les unes que les autres , et tous ces tortillemens de tête que vous lui coniioissez 5 passa, et suivit sa belle -mère

CO^kEDIE. {21

clans uneautre pièce. Elle laissa mon groupe dans une telle admiration de ses charmes, qu'il ne fut plus question que de la louer. On vanta sa grâce , sa physionomie ^ on convint unanimement qu'elle e'toit mille fois plus agréable , plus piquante ( pardonnez-moi ma since'rité ) que vous , madame , et même que madame la vicomtesse Dorothée , qu'on avoit trouvée si charmante Tinstant d'auparavant.

LA MARQUISE

Mais cela nest pas croyable^ madame d'Ervignac est véritablement laide.

JULIETTE

Oh! j'en conviens 5 mais le récit que je vous fais n'en est pas moins fidèle. Tenez, j'étois avec le maître-d'hôtel de M. l'ambassadeur , qui se. divertit aussi beaucoup de cette conversation.

LA MARQUISE

Je parierois que votre groupe étoil composé de la plus mauvaise compagnie.

JULIETTE

Mais c'étoient des hommes que j 'ai vus très-souvent chez madame : par exemple ,

/,22 LES DANGERS DU MONDE, M. le vicomte d'Elbi et son frère , M. de Royanne, M. le chevalier d'Herbaiii, et cinq ou six autres. .

Le chevalier d'Herbain en étoitP...

JULIETTE

Ah, mon Dieu, oui! et c'e'loit un des plus passionnés pour madame la vicomtesse , et ensuite pour madame d'Ervignac , malgré toutes les fadeurs qu'il vous dit quelquefois à votre toilette : mais voilà, madame, comme sont tous les hommes, et voilà pourquoi il est si malheureux d'attacher un grand prix à la beauté. Quelque jolie qu'on puisse être, il est possible d'être eiracée par une autre ^ et ce qui est plus piquant encore, et cependant très-commun , c'est de se voir préférer la figure la plus médiocre. Ainsi un succès universel dans ce genre est une chimère^ le caprice sans raison le donne aujourd'hui , et de même le ravira demain ^ mais le triomphe qui ne tient ni à la fantaisie ni à la mode, et qui, dans tous les temps, à tous les âges, peut véritablement satisfaire Famour-pro-

pre , c'est celui crinte'resser par son caractère et par sa conduite, de plaii^^r les grâces, par Fesprit et par les charmes des talens...

LA MARQUISE

Allons, Juliette, voilà qui est décide, je vais me remettre à l'e'tude^ dès demain je commencerai. Faites accorder mon pianoforle^ ma liarpe^ préparez mon chevalet, mes couleurs ^ placez dans ma bibliothèque tous les livres d histoire que ma tante m'avoit donne's, et brûlez tous mes romans.

JULIETTE

Ah! quelle bonne résolution, pourvu qu'elle soit durable !

LA MARQUISE

Elle lésera, n'en doutez pas.... Mais que nous veut-on f

UN LAQUAIS, à la marquise.

Madame, cette pauvre femme d'une de vos tenes, qui est déjà venue hier, demande à vous parler.

LA MARQUISE

Dites-lui qu'elle attende. (Ze laquais sort. )

JULIETTE

C'est sans cloute cette femme dont la maison a ete' brûlée?

LA MARQUISE

Eh, mon Dieu, oui !... Elle a grand besoin de secours , et je suis bien malheureuse de ne pouvoir lui en donner dans ce moment.

JULIETTE

La bonté du cœur, sans une sage e'conomie , ne peut causer que de vains regrets : vous 1 éprouvez, madame;^ il n'est pas possible d'être en même temps prodigue et bienfaisante.

LA MARQUISE

Toute réflexion faite, je jouerai ce soii au pharaon; si je gagne, j'aurai le plaisii de tirer cette pauvre femme de Tétat où elle est.

JULIETTE

Et si vous perdez ?...

LA MARQUISE

Ah, je gagnerai , j'en suis sûre ^ mon motif me portera bonheur.

JULIETTE

En soulageant cette femme, vous ferez

une action satisfaisante pour vous, mais non pas une bonne action.

LA MARQUISE

Comment ?

JULIETTE

N'avcz-vous pas des cre'anciers !* peut-on être véritablement ge'néreux si l'on manque de justice f est-il permis de jouir du plaisir si noble de donner, quand on ignore comment ou pourra payer ses dettes ?

LA MARQUISE

Ah ! vous avez raison, Juliette, et vous me faites cruellement sentir l'horreur de ma situation. Quoi ! je ne puis offrir aux infortunés qu'une compassion infructueuse pour eux et déchirante pour moi! ainsi je dois me défendre de la pitié ^ je dois repousser loin de moi ce mouvement si naturel, ou du moins je n'y dois pas céder 5 ce qui seroit une vertu dans une autre ne scroit pour moi qu'une foiblcsse. J'ai des dettes, il Huit les acquitter^ voilà mon premier devoir, je le sais, je le sens- mais, quoi <]u il en soit, il faut secourir celte femme. Juliette, informez-vous positivement de sa

situation... Quelqu'un vient* que je suis fâche'e de n'avoir pas fait défendre ma porte !...

JULIETTE

Mais, c'est madame la vicomtesse.

LA MARQUISE

Tout m'est à charge en ce moment.

( Juliette sort. )

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