‹ Théatre d'éducationChapitre 113 sur 130 · LA VICOMTESSE, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LA VICOMTESSE, LA MARQUISE

LA VICOMTESSE

Comment, mon cœur, vous n'êtes pas encore habille'e ? mais quelle paresse ! LA marquise.

J'ai un mal de tête inouï.

LA vicomtesse.

Il faut sortir, cela le dissipera... Le pharaon le fera passer, jeu suis sûre.

LA marquise.

En vérité , il m'est impossible de m'ha- ^'Mer et de souper dehors.

Et que dira Tanibajsadeur ?

LA MARQUISE

Mon cœur, vous voudrez bien vous charger de mes excuses, n'est-ce pas?

LA VICOMTESSE

Mais je suis très-capable de lui manquer de parole aussi, moi , d'autant mieux que je ne suis pas en bonne disposition aujourd'hui.... j'ai mal aux nerfs.... et puis je suis coiffée à faire horreur... Allons je vous tiendrai compagnie ^ nous causerons , nous nous coucherons de bonne heure ^ cela vaut beaucoup mieux.

LA MARQUISE

J'en suis outre'e ^ mais je ne peux vous offrir à souper, parce que restant chez moi, ma tante viendra sûrement passer la soirée ici.

LA VICOMTE s s E.

Ah ! par exemple , le procède' est nouveau : je ne m'engage à ce souper d'ambassadeur que pour y être avec vous ^ vous n'y voulez plus aller,, j'y consens^ jîiais il faut crue vous avez la bonté de

/,zS LES DANGERS DU MONDE, m'admettre en tiers entre madame votre tante et vous^ il me semble que cela est juste.

LA MARQUISE

Mais vous vous ennuierez à la mort....

Il est certain que madame votre tante ne ine'gaiera pas^ elle est assure'ment trèsrespectable , mais elle a un air de se'vërité qui m'impose , je vous l'avoue... Je parie que je ne lui plais pas ?

LA MARQUISE

Quelle ide'e !...

LA VICOMTESSE

J'en suis certaine 5 toutes les tantes et toutes les belles-mères me prennent en aversion dès la première vue. Mais, e'coutez, il me vient une ide'e excellente^ il faut absolument que nous passions la soire'e ensemble, parce que , plaisanterie à part, j'ai re'ellement les choses du monde les plus importantes à vous dire. Voici ce que j'imagine : écrivez à madame votre tante que je suis malade, et que je vous ai demandé en grâce de venir souper avec moi.

LA MARQUISE

Ah !' dispensez-moi de cet artifice^ je ine suis promis de n'en employer jamais avec une personne à qui je dois autant de reconnoissance que de tendresse.

LA VICOMTESSE

Voilà une très-belle phrase ^ mais elle n'a pas le sens commun : il n'y a point d'artifice là-dedans , car je vous jure que je suis très-malade, et j'exige que vous soupiez avec moi 5 ainsi vous ne direz que la vérité.

Quelle* folie !... Mais vous n'êtes point malade.

LA VICOMTESSE

Mais ne vous disois-je pas tout à l'heure qne j'avois mal aux nerfs?... D'ailleurs, tout ce thé que j'ai pris ce matin me cause un mal de cœur.... Enfin , pour mettre votre conscience en repos , je vous promets de ne prendre ce soir que de l'eau de fleurs d'orange. Etes-vous contente? vous reste-t-il encore quelques scrupules?... Vous riez^ allons, je prends ce sourire pour un con-

4bo LES DANGERS DU MONDE, sentement. Dormez-moi celle preuve d'amitie', mon cœur, je vous en conjure.

( Elle V embrasse. ) J'j serai ve'rilablement sensible... J'ai des conseils à vous demander: je veux vous confier loutes mes peines... Vous me guiderez, vous me consolerez, et je ne puis diiïerer cet entretien , car ma situation est véritablement pressante ^ il faut que je prenne un parti , et votre opinion seule peut me décider.

LA MARQUISE

On ne peut vous résister. Allons , je vais donc e'crire à ma tante : ce mensonge me coûte beaucoup, je ne vous le cache pas.

LA VICOMTESSE

Bon, elle ne le saura jamais.

LA MARQUISE

Cela est impossible, car je suis bien sûre de le lui avouer demain.

Mais c'est de la folie que cela... Où donc est votre e'critoire ?...

LA MARQUISE

La voici.

LA VICOMTESSE

Allons, mon coeur, écrivez. ( La mar-

COMÉDIE. /,3i

quise s'assied et écrit ^ la vicomtesse y pendant ce temps- là , se regarde dans un miroir et s'ajuste. ) Comme je suis ébouriffée!... Il faut que je fasse encore baisser le siège de ma voiture.... Mon cœur , aimez-vous la couleur de ma robe?... Je la trouve un peu fade... d'ailleurs , elle est médiocrement bien garnie... C'est pourtant de mademoiselle le Doux. Ah! mon Dieu, à propos de mademoiselle le Doux, comment ai-je pu oublier de vous parler d'une chose dont je suis réellement affectée jusqu'au fond de fàme?

LA MARQUISE

Quoi donc?

LA VICOMTESSE

Vous'connoissez ma sensibilité, et vous allez juger du chagrin que je dois ressentir. Vous vous rappelez bien l'histoire de la baronne , que j'ai contée ce matin devant mademoiselle le Doux.

LA MARQUISE

Oui , ces deux mille louis perdus au pharaon.

LA VICOMTESSE

Hé bien , celte pauvre baronne doit à mademoiselle le Doux beaucoup d'argent ^ mademoiselle le Doux , d'après ce qui m'est e'cbappé ce matin , a craint pour son mémoire ^ elle a été trouver les parens de la baronne , et leur a tout conté.

LA MARQUISE

Cela est horrible.

LA VICOMTESSE

Pour comble de malheur, la baronne a une belle-mère qui ne joue qu'au loto, et un beau-père qui ne joue qu'aux échecs , de manière que sa faute a paru un crime impardonnable. La famille a tenu conseil : il s'agissoit d'une absence de deux ans • de partir pour un vieux château dans, le fond du Limousin... de passer là deux étés... enfin des horreurs que je ne vous détaillerai pas, car cela fait frémir. Au milieu de tout ce Irain^ la baronne, au désespoir, m'a écrit, et m'a instruite de cette cruelle histoire.

LA MARQUISE

Et savoit-elle que vous étiez la cause de son malheur?

LÀ VI COMTESSE

Eh , vraiment oui ^ mademoiselle le Doux Tavoit dit^ de manière que ce billet m'a percé Tâme. J'ai été sur-le-champ chez la baronne , pour l'engager à tout nier à sa famille, parce que je me serois chargée de lui trouver l'argent dont elle avoit besoin^ mais elle avoit fait des aveux si formels , que nous n'avons pu employer ce moyen.

Alors j'ai été chez la belle-mère ^ j'ai tout rejeté sur moi ^ je lui ai dit que j'avois entraîné la baronne, que j'étois seule coupable de sa faute 5 enfin je lui ai parlé avec une telle éloquence, que j'ai obtenu son pardon. Il est vrai que la baronne n'aura plus la permission de me revoir, c'est un des articles du raccommodement^ mais je m'y soumets sans peine, puisqu'il ■assure sa tranquillité.

LA MARQUISE

, Voilà une désagréable aventure !

LA VICOMTESSE

Je suis d'autant plus impardonnable d'en avoir parlé devant mademoiselle le 2- 19

434 LES DANGERS. DU MONDE, Doux , que je savois qu'elle connoissoit la baronne, car je Tai vue chez elle vingt fois ^ mais j'ai toujours la tête si occupe'e , si remplie crafFaires... et cela me donne une telle distraction...

LAMARQUISE.

Mon cœur, j'imagine qu'après cet événement vous quitterez mademoiselle le Doux.

LA VICOMTESSE

Ah! je suis furieuse contre elle. Assure'ment elle m'a compromise de la manière la plus affreuse^ mais, il faut être juste, il n'y a qu'elle qui sache faire des pouffs et garnir un petit habit.

LA MARQUISE

Qui vient nous interrompre f ...

C'est Juliette,

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