‹ Théatre d'éducationChapitre 2 sur 130 · AMÉLIE ET ROSINE · texte numérisé non relu

AMÉLIE ET ROSINE

Nous ne vous attendions que ce soir...

ZÉLIS

Oh! nous sommes venues sans nous arrêter!... ma mère avoit tant d'impatience de revoir la vôtre! car elle Taime comme nous nous aimons. Pendant qu'elles sont enfeime'es ensemble , causons en liberté : on a tant de choses à se dire après une absence aussi longue !

AMÉLIE

D'abord , vous nous conterez vos voyages.

ZÉL I s.

Oh, ce sera le sujet de plus d'un entretien.

ROSINE

Combien avez-vous fait de lieues f...

ZÉLIS

J'en ai fait le calcul sur mon journal... je vais vous le dire , attendez... Il y a d'ici à Paris quarante lieues : quaranls

COMEDIE. i5

lieues pour aller, quarante lieues pour revenir, cela fait quatre-vingts lieues.

ROSINE ET AMÉLIE, ensemble.

Vous avez fait quatre-vingts lieues f...

ZÉLIS

Tout autant...

ROSINE

Gela est prodigieux....

AMÉLIE

Quatre-vingts lieues en six mois ! vous devez être bien fatigue'e f ...

ZÉLIS

Non , pas trop.

ROSINE

Ah çà , parlez-nous donc un peu de Paris : comment Favez-vous trouvé r*...

ZÉLIS

Ah! je Tai trouvé... bien bruyant... c''est un train !...

AMÉLIE

Vous avez vu les Tuileries, FOpéra?...

ZÉLIS

Oui 5 mais je n'aime pas TOpéra , il y

fait trop chaud j et puis, Ton est enferme là comme dans une prison : il n'y a que les demoiselles qui chantent et qui dansent qui soient aux bonnes places.

ROSINE

Et les Tuileries f ... on dit que c"'est une si belle promenade !

ZÉLIS

Pas trop. De grandes alle'es toutes droites, un grand rond d'une eau salel... et puis pas une fleur : imaginez-vous que j'y ai cherche' tout un jour de la violette, sans en trouver un seul brin,

PlOSI NE.

Oh ! j'aime mieux notre allée de saules sur le bord de la rivière.

ZÉLIS

Et moi aussi, je vous assure.

AMÉLIE

Voyez un peu comme les voyageurs mentent, avec tous leurs beaux re'cits des Tuileries !...

ZÉLIS

Moi , qui suis vraie , vous pouvez m'en

COMÉDIE. ly

croire^ le séjour que nous habitons vaut mille fois mieux que Paris. Ici Fair est si pur , si parfumé... la campagne si fleurie , si riante !... J^étois triste à Paris ^ toujours des murs, des maisons, point de verdure au mois de juin- si vous saviez comme cela serre le cœur!.«

ROSINE

Oh, je Timagine facilement...

AMÉLIE

Vous serez donc bien aise de revoir toutes nos anciennes promenades f ...

ZÉLIS

Oh, demain je me lève avant le jour... Mais par où commencerons-nous?

ROSINE

Nous irons à la prairie.

ZÉLIS

Oh, la prairie !... Que j'y sauterai de bon cœur... Ah! j'oubliois de vous dire... Il est défendu de sauter aux Tuileries!...

A. M É LIE

Bon!...

i8' LA COLOMBE,

ZÉ LIS

Oui, réellement défendu... 11 faut s'y promener d'un pas bien grave, comme cela... ( Elle se promène avec une gravité ridicule. )

Ah, juste ciel, quel pays!... j'espère que je ny voyagerai jamais...

ZÉL is,

Oli, vous en verrez bien d'autres quand je vous lirai mon journal... vous y trouverez le détail de tout ce que j'ai souffert...

A3IÉLIE.

Ah , mon Dieu !

ZÉLIS

Et cela dès le lendemain de mon arrivée à Paris...

ROSINE

Comment donc ?

ZÉLI s.

Le premier jour on m'arracha deux dents ^ le lendemain on me mit deux mille papillottes j le troisième on m'essaya un

corps qui m'etoufFoit , et le huitième... ah ! ce fut là le vrai supplice...

AMÉLIE

Pvëellement vous m'iùquie'tez.

ZÉLIS

Le huitième on me mena au baî.

ROSINE

Comment! ce n'est que cela^ mais, je me faisois du bal une ide'e délicieuse...

ZÉLIS

Ah, juste ciel! dans quelle erreur vous étiez... La préparation seule en dégoîiteroit pour la vie... Si vous saviez ce que c'est qu'une toilette pour le bal , c'est la chose la plus douloureuse , et en même temps la plus comique...

ROSINE

Ah! contez-nous donc cela...

ZÉ LIS

Moi , j'étois charmée d'aller au bal

hélas! je ne le connoissois pas. On m'avoit seulement parlé de danses et de collations, je n'en avois pas demandé davantage, et j'altendois le jour du bal avec in>

»o LA COLOMBE,

patience^ enfin il arrive, et Ton me dit qu'on va m''liabiller en bergère.

AMÉLIE

En bergère ? Thabit du moins e'toit bien choisi ^ il doit être commode pour danser...

ZÉL I s.

Oui , commode , joliment. Ils ont à Paris une drôle d'ide'e des bergères ^ vous allez voir : d'abord on commence par m'e'tablir sur la tête un e'norme coussin...

Un coussin f...

Z É LIS

Oui. Ils appellent cela une toque

et puis on attache cette toque avec de grandes épingles longues comme le bras ; ensuite on mit là-dessus je ne sais combien de faux cheveux...

AMÉLIE

De faux cheveux? et vous en avez de si beaux !

ZÉLIS

N'importe, il faut des faux cheveux;

ils aiment tant Fart, qu''ils remploient même quand il n'est bon à rien, et trèssouvent quand il enlaidit : c'est ainsi qu'avec leur maudit hérisson ^ ils me firent une tête monstrueuse.. Et par-dessus cela on plaça un grand diapeau ^ et pardessus le chapeau , de la gaze et d-es rubans 5 et par-dessus les rubans , un boisseau de fleurs- et par-dessus les fleurs, une demi-douzaine de plumes, dont la plus petite avoit au moins deux pieds de hauteur...

ROSINE

Mais finissez donc , vous exagérez , ma -chère Zëlis ^ comment pouviez-vous avoir la force de porter tout cela f ...

ZÉLIS

Aussi e'tois-je accable'e sous le faix ; je ne pouvois ni remuer, ni tourner la tête 5 car le moindre mouvement me faisoit perdre l'e'quilibre et m'entraînoil... Ensuite on mliabilla , on me mit mon corps neuf, qui me serroit à m'ôter la respiration, on me passa une considération...

AMÉLIE

Qu'est-ce que c'est que cela?

ZÉL is.

C'est une espèce de panier rempli de crin, et fait avec du fer, et excessivement lourd : on me para d'un liabit tout couvert de guirlandes , et puis on me conduisit au bal 5 et l'on me dit : Prenez garde cUôler votre rouge, de vous décoiffer y et de chiffonner votre habit, et dii^ertissez-çous bien.

ROSINE

Ah , pauvre malheureuse !... Et pûtesvous danser f*

ZÉLIS

He'las ! je pouvois à peine marcher...

AMÉLIE

Cependant on vous lâcha dans le bal.

ZÉLIS

Oh , vous ny êtes pas. On m'e'tablit sur une banquette , où l'on m'ordonna d'attendre qu'on vînt me prier. J'attendis long-temps j j'avois l'air si triste et si malheureux, que personne ne s'avisoit de

penser que j'eusse la moindre envie de danser. A la fin pourtant je fus priée ^ mais la place e'toit prise , et je revins à ma banquette.

ROSINE

Comment , la place e'toit prise ?

ZÉLIS

Et vraiment oui : à ces bals , les demoiselles qui courent le mieux sont celles qui dansent le plus ^ elles vont retenir leurs places...

AMÉLIE

Comment ! il ny en a pas pour tout le monde ?...

ROSINE

Mais , d'ailleurs , cela est bien impoli d'empêcher les autres de danser.

ZÉLIS

Oh! j'ai trouvé au bal des demoiselles qui e'toient bien pis qu'impolies , car elles e'toient cruelles : elles se moquoient de mon air souffrant et embarrasse ^ elles me regardoient de la tête aux pieds avec une mine... une vilaine mine , je vous

as3ure ^ et puis elles rioient entre elles , et aux grands e'clats.

Fi donc! Hé bien, de tout ce que vous nous avez raconté, voilà ce que je conçois le moins.

ZÉLIS

J'étois sans doute ridicule^ mais j^avois i'air timide et mal à mon aise, n'auroient- . elles pas dû me plaindre et m'excuser ?

ROSINE

Oh bien, sïl en vient jamais ici avec leurs toques, leurs considérations , leurs perruques et leur rouge , je me moquerai d'elles aussi , et je les défierai à la course ^ nous verrons si elles pourront m'atteiudre , et si elles sauteront un fosse mieux que moi.

AMÉLIE

Non , ma scieur , n'imitons jamais ce que nous condamnons : être Tobjet d'une moquerie , est un petit malheur ^ et c'en est un grand de se livrer à ce penchant dangereux, puisqu'on prouve par là qu'on est injuste et cruel.

ROSINE

Il est triste pourtant qu'il faille être Topprimé pour avoir le beau rôle.

AMÉLIE

Oui, mais Topprimé, dans ce cas , gagne rinte'rêt de tous les bons cœurs ^ comptez-vous cela pour rien?

Oh , non ^ car j'aimerois mieux le suffrage d'Ame'Iie que les applaudissemens de toutes ces me'cliantcs petites demoiselles qui rioient de la peine et du maintien de Zélis. Maisenfm, achevez donc, Zélis, le récit de votre bal, finîtes-vous par danser?

ZÉLIS

Mon Dieu non , la place e'toit toujours prise ^ et bientôt je fus entièrement de'laisse'e par tous les danseurs.

ROSINE

La malheureuse ! quelle pitié' cela fait !... Et la saUe du bal e'toit-elle bien belle ?

ZÉLIS

Point du tout ^ et il y faisoit un chaud

si insupportable , que , quoique immobile sur ma banquette, j'e'lois en nage.

AMÉLIE

Et voilà ce qu'ils appellent un grand plaisir, une fête !... Ah, quelle différence de cela à nos bals champêtres sur la grande pelouse , où Ton n étouffe point , où Ton danse tant qu'on veut, et où Ton est si'gai 1...

ZÉLIS

Oli, je suis d'une joie de me retrouver ici!... Mais revenons à nos projets pour demain : je serois bien tenle'e d'aller à la ferme : il y a de si bon lait !... A propos , comment se porte la bonne mère Nicole?

n'est-elle pas bien vieillie?

AMÉLIE

Non, toujours de même, toujours de bonne humeur...

ZÉLIS

Et le petit agneau blanc qu'elle m'avoit

promis ?

AMÉLIE

Ali ! Zélis , il est mort,..

ZÉLIS

Ah Dieu ! hé bien , j^en avois un

pressentiment quand je le quittai, vous en souvenez-vous?

ROSINE

Oui , je me le rappelle. .. Mais Nicole vous en élève un autre.

ZÉLIS

Et vous , Piosine , avez-vous bien des fleurs cette année?

ROSINE

Le myrte que vous m''avez donné est plus joli que jamais^ il m'a causé de linquiétude pendant deux jours 5 un vent du nord Tavoit frappé ^ mais , grâce aux soins de Colin , il a repris sa ("raîcheur.

ZÉLIS

Ah, Colin, je serai charmée de le revoir...

AMÉLIE

Vous le trouverez prdigieusement grandi,

ZÉLIS, à Amélie.

El la volière ?

AMÉLIE

Ail, Zélis, depuis trois mois j'ai une colombe charmante, elle me fait négliger tous mes autres oiseaux ^ elle m'entend , me conuoît, vient à moi... et elle est jolie!... z É L I s.

Blanche, je parie !...

AMÉLIE

Oui...

ZÉLIS

Un collier noir?

AMÉLI E.

Justement.

ZÉLIS

Oh! je meurs d'envie de la voir.

AMÉLIE

Je vous y mènerai tout à Tlieure.

ZÉLI s.

Et elle vous est attachée ?

AMÉLIE

Oh! d'une manière surprenante.

ZÉLIS

Prenez bien garde de la perdre.

AMÉLIE

Je n'ai pas eu le courage de lui couper les ailes . ce qui me laisse un peu crinquiétude. ROSINE, à part.

Yollà une conversation bien intéressante!

ZÉLIS

La menez-vous à la promenade f...

AMÉLIE

Oh , je m'en se'pare le moins qu il m'est

possible.

ROSINE, à part.

Ne diroil-on pas qu'elle parle d'une amie ? Je n'y puis plus tenir. ( Elle fait quelques pas pour sortir. )

AMÉLIE

Où allez-vous donc, Rosine?...

Je vais cliercber des fleurs que je veux donner à Ze'lis.

AMÉLIE

Venez nous rejoindre à la volière, j'y

vais conduire Zélis.

3o LA COLOMBE,

ROSINE

H sufiil. ( A part. ) J'y serai avant elles. ( Elle sort en courant. )

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