AMÉLIE ET ROSINE
Nous ne vous attendions que ce soir...
ZÉLIS
Oh! nous sommes venues sans nous arrêter!... ma mère avoit tant d'impatience de revoir la vôtre! car elle Taime comme nous nous aimons. Pendant qu'elles sont enfeime'es ensemble , causons en liberté : on a tant de choses à se dire après une absence aussi longue !
AMÉLIE
D'abord , vous nous conterez vos voyages.
ZÉL I s.
Oh, ce sera le sujet de plus d'un entretien.
ROSINE
Combien avez-vous fait de lieues f...
ZÉLIS
J'en ai fait le calcul sur mon journal... je vais vous le dire , attendez... Il y a d'ici à Paris quarante lieues : quaranls
COMEDIE. i5
lieues pour aller, quarante lieues pour revenir, cela fait quatre-vingts lieues.
ROSINE ET AMÉLIE, ensemble.
Vous avez fait quatre-vingts lieues f...
ZÉLIS
Tout autant...
ROSINE
Gela est prodigieux....
AMÉLIE
Quatre-vingts lieues en six mois ! vous devez être bien fatigue'e f ...
ZÉLIS
Non , pas trop.
ROSINE
Ah çà , parlez-nous donc un peu de Paris : comment Favez-vous trouvé r*...
ZÉLIS
Ah! je Tai trouvé... bien bruyant... c''est un train !...
AMÉLIE
Vous avez vu les Tuileries, FOpéra?...
ZÉLIS
Oui 5 mais je n'aime pas TOpéra , il y
fait trop chaud j et puis, Ton est enferme là comme dans une prison : il n'y a que les demoiselles qui chantent et qui dansent qui soient aux bonnes places.
ROSINE
Et les Tuileries f ... on dit que c"'est une si belle promenade !
ZÉLIS
Pas trop. De grandes alle'es toutes droites, un grand rond d'une eau salel... et puis pas une fleur : imaginez-vous que j'y ai cherche' tout un jour de la violette, sans en trouver un seul brin,
PlOSI NE.
Oh ! j'aime mieux notre allée de saules sur le bord de la rivière.
ZÉLIS
Et moi aussi, je vous assure.
AMÉLIE
Voyez un peu comme les voyageurs mentent, avec tous leurs beaux re'cits des Tuileries !...
ZÉLIS
Moi , qui suis vraie , vous pouvez m'en
COMÉDIE. ly
croire^ le séjour que nous habitons vaut mille fois mieux que Paris. Ici Fair est si pur , si parfumé... la campagne si fleurie , si riante !... J^étois triste à Paris ^ toujours des murs, des maisons, point de verdure au mois de juin- si vous saviez comme cela serre le cœur!.«
ROSINE
Oh, je Timagine facilement...
AMÉLIE
Vous serez donc bien aise de revoir toutes nos anciennes promenades f ...
ZÉLIS
Oh, demain je me lève avant le jour... Mais par où commencerons-nous?
ROSINE
Nous irons à la prairie.
ZÉLIS
Oh, la prairie !... Que j'y sauterai de bon cœur... Ah! j'oubliois de vous dire... Il est défendu de sauter aux Tuileries!...
A. M É LIE
Bon!...
i8' LA COLOMBE,
ZÉ LIS
Oui, réellement défendu... 11 faut s'y promener d'un pas bien grave, comme cela... ( Elle se promène avec une gravité ridicule. )
Ah, juste ciel, quel pays!... j'espère que je ny voyagerai jamais...
ZÉL is,
Oli, vous en verrez bien d'autres quand je vous lirai mon journal... vous y trouverez le détail de tout ce que j'ai souffert...
A3IÉLIE.
Ah , mon Dieu !
ZÉLIS
Et cela dès le lendemain de mon arrivée à Paris...
ROSINE
Comment donc ?
ZÉLI s.
Le premier jour on m'arracha deux dents ^ le lendemain on me mit deux mille papillottes j le troisième on m'essaya un
corps qui m'etoufFoit , et le huitième... ah ! ce fut là le vrai supplice...
AMÉLIE
Pvëellement vous m'iùquie'tez.
ZÉLIS
Le huitième on me mena au baî.
ROSINE
Comment! ce n'est que cela^ mais, je me faisois du bal une ide'e délicieuse...
ZÉLIS
Ah, juste ciel! dans quelle erreur vous étiez... La préparation seule en dégoîiteroit pour la vie... Si vous saviez ce que c'est qu'une toilette pour le bal , c'est la chose la plus douloureuse , et en même temps la plus comique...
ROSINE
Ah! contez-nous donc cela...
ZÉ LIS
Moi , j'étois charmée d'aller au bal
hélas! je ne le connoissois pas. On m'avoit seulement parlé de danses et de collations, je n'en avois pas demandé davantage, et j'altendois le jour du bal avec in>
»o LA COLOMBE,
patience^ enfin il arrive, et Ton me dit qu'on va m''liabiller en bergère.
AMÉLIE
En bergère ? Thabit du moins e'toit bien choisi ^ il doit être commode pour danser...
ZÉL I s.
Oui , commode , joliment. Ils ont à Paris une drôle d'ide'e des bergères ^ vous allez voir : d'abord on commence par m'e'tablir sur la tête un e'norme coussin...
Un coussin f...
Z É LIS
Oui. Ils appellent cela une toque
et puis on attache cette toque avec de grandes épingles longues comme le bras ; ensuite on mit là-dessus je ne sais combien de faux cheveux...
AMÉLIE
De faux cheveux? et vous en avez de si beaux !
ZÉLIS
N'importe, il faut des faux cheveux;
ils aiment tant Fart, qu''ils remploient même quand il n'est bon à rien, et trèssouvent quand il enlaidit : c'est ainsi qu'avec leur maudit hérisson ^ ils me firent une tête monstrueuse.. Et par-dessus cela on plaça un grand diapeau ^ et pardessus le chapeau , de la gaze et d-es rubans 5 et par-dessus les rubans , un boisseau de fleurs- et par-dessus les fleurs, une demi-douzaine de plumes, dont la plus petite avoit au moins deux pieds de hauteur...
ROSINE
Mais finissez donc , vous exagérez , ma -chère Zëlis ^ comment pouviez-vous avoir la force de porter tout cela f ...
ZÉLIS
Aussi e'tois-je accable'e sous le faix ; je ne pouvois ni remuer, ni tourner la tête 5 car le moindre mouvement me faisoit perdre l'e'quilibre et m'entraînoil... Ensuite on mliabilla , on me mit mon corps neuf, qui me serroit à m'ôter la respiration, on me passa une considération...
AMÉLIE
Qu'est-ce que c'est que cela?
ZÉL is.
C'est une espèce de panier rempli de crin, et fait avec du fer, et excessivement lourd : on me para d'un liabit tout couvert de guirlandes , et puis on me conduisit au bal 5 et l'on me dit : Prenez garde cUôler votre rouge, de vous décoiffer y et de chiffonner votre habit, et dii^ertissez-çous bien.
ROSINE
Ah , pauvre malheureuse !... Et pûtesvous danser f*
ZÉLIS
He'las ! je pouvois à peine marcher...
AMÉLIE
Cependant on vous lâcha dans le bal.
ZÉLIS
Oh , vous ny êtes pas. On m'e'tablit sur une banquette , où l'on m'ordonna d'attendre qu'on vînt me prier. J'attendis long-temps j j'avois l'air si triste et si malheureux, que personne ne s'avisoit de
penser que j'eusse la moindre envie de danser. A la fin pourtant je fus priée ^ mais la place e'toit prise , et je revins à ma banquette.
ROSINE
Comment , la place e'toit prise ?
ZÉLIS
Et vraiment oui : à ces bals , les demoiselles qui courent le mieux sont celles qui dansent le plus ^ elles vont retenir leurs places...
AMÉLIE
Comment ! il ny en a pas pour tout le monde ?...
ROSINE
Mais , d'ailleurs , cela est bien impoli d'empêcher les autres de danser.
ZÉLIS
Oh! j'ai trouvé au bal des demoiselles qui e'toient bien pis qu'impolies , car elles e'toient cruelles : elles se moquoient de mon air souffrant et embarrasse ^ elles me regardoient de la tête aux pieds avec une mine... une vilaine mine , je vous
as3ure ^ et puis elles rioient entre elles , et aux grands e'clats.
Fi donc! Hé bien, de tout ce que vous nous avez raconté, voilà ce que je conçois le moins.
ZÉLIS
J'étois sans doute ridicule^ mais j^avois i'air timide et mal à mon aise, n'auroient- . elles pas dû me plaindre et m'excuser ?
ROSINE
Oh bien, sïl en vient jamais ici avec leurs toques, leurs considérations , leurs perruques et leur rouge , je me moquerai d'elles aussi , et je les défierai à la course ^ nous verrons si elles pourront m'atteiudre , et si elles sauteront un fosse mieux que moi.
AMÉLIE
Non , ma scieur , n'imitons jamais ce que nous condamnons : être Tobjet d'une moquerie , est un petit malheur ^ et c'en est un grand de se livrer à ce penchant dangereux, puisqu'on prouve par là qu'on est injuste et cruel.
ROSINE
Il est triste pourtant qu'il faille être Topprimé pour avoir le beau rôle.
AMÉLIE
Oui, mais Topprimé, dans ce cas , gagne rinte'rêt de tous les bons cœurs ^ comptez-vous cela pour rien?
Oh , non ^ car j'aimerois mieux le suffrage d'Ame'Iie que les applaudissemens de toutes ces me'cliantcs petites demoiselles qui rioient de la peine et du maintien de Zélis. Maisenfm, achevez donc, Zélis, le récit de votre bal, finîtes-vous par danser?
ZÉLIS
Mon Dieu non , la place e'toit toujours prise ^ et bientôt je fus entièrement de'laisse'e par tous les danseurs.
ROSINE
La malheureuse ! quelle pitié' cela fait !... Et la saUe du bal e'toit-elle bien belle ?
ZÉLIS
Point du tout ^ et il y faisoit un chaud
si insupportable , que , quoique immobile sur ma banquette, j'e'lois en nage.
AMÉLIE
Et voilà ce qu'ils appellent un grand plaisir, une fête !... Ah, quelle différence de cela à nos bals champêtres sur la grande pelouse , où Ton n étouffe point , où Ton danse tant qu'on veut, et où Ton est si'gai 1...
ZÉLIS
Oli, je suis d'une joie de me retrouver ici!... Mais revenons à nos projets pour demain : je serois bien tenle'e d'aller à la ferme : il y a de si bon lait !... A propos , comment se porte la bonne mère Nicole?
n'est-elle pas bien vieillie?
AMÉLIE
Non, toujours de même, toujours de bonne humeur...
ZÉLIS
Et le petit agneau blanc qu'elle m'avoit
promis ?
AMÉLIE
Ali ! Zélis , il est mort,..
ZÉLIS
Ah Dieu ! hé bien , j^en avois un
pressentiment quand je le quittai, vous en souvenez-vous?
ROSINE
Oui , je me le rappelle. .. Mais Nicole vous en élève un autre.
ZÉLIS
Et vous , Piosine , avez-vous bien des fleurs cette année?
ROSINE
Le myrte que vous m''avez donné est plus joli que jamais^ il m'a causé de linquiétude pendant deux jours 5 un vent du nord Tavoit frappé ^ mais , grâce aux soins de Colin , il a repris sa ("raîcheur.
ZÉLIS
Ah, Colin, je serai charmée de le revoir...
AMÉLIE
Vous le trouverez prdigieusement grandi,
ZÉLIS, à Amélie.
El la volière ?
AMÉLIE
Ail, Zélis, depuis trois mois j'ai une colombe charmante, elle me fait négliger tous mes autres oiseaux ^ elle m'entend , me conuoît, vient à moi... et elle est jolie!... z É L I s.
Blanche, je parie !...
AMÉLIE
Oui...
ZÉLIS
Un collier noir?
AMÉLI E.
Justement.
ZÉLIS
Oh! je meurs d'envie de la voir.
AMÉLIE
Je vous y mènerai tout à Tlieure.
ZÉLI s.
Et elle vous est attachée ?
AMÉLIE
Oh! d'une manière surprenante.
ZÉLIS
Prenez bien garde de la perdre.
AMÉLIE
Je n'ai pas eu le courage de lui couper les ailes . ce qui me laisse un peu crinquiétude. ROSINE, à part.
Yollà une conversation bien intéressante!
ZÉLIS
La menez-vous à la promenade f...
AMÉLIE
Oh , je m'en se'pare le moins qu il m'est
possible.
ROSINE, à part.
Ne diroil-on pas qu'elle parle d'une amie ? Je n'y puis plus tenir. ( Elle fait quelques pas pour sortir. )
AMÉLIE
Où allez-vous donc, Rosine?...
Je vais cliercber des fleurs que je veux donner à Ze'lis.
AMÉLIE
Venez nous rejoindre à la volière, j'y
vais conduire Zélis.
3o LA COLOMBE,
ROSINE
H sufiil. ( A part. ) J'y serai avant elles. ( Elle sort en courant. )