LA FÉE , MÉLINDE
LA FÉE
Ah ! ma chère Mélinde , depuis trois mois que je ne vous ai vue , les enfans que vous m'avez confie's m'ont fait éprouver bien des chagrins.
MELINDE
Quoi , mes filles !...
LA FÉE
Ne vous effrayez pas , le mal n'est pas sans remède : vous savez que je pre'sidai à leur naissance 5 mais comme mon pouvoir est borné, je ne pus leur faire qu'un seul don. Il m'étoit permis de choisir, je n'hésitai pas : je leur donnai un cœur tendre et reconnoissant...
MELINDE
C'étoit en même temps travailler pour
go LES FLACONS,
vous et pour elles 5 ce don vaul tous les autres.
LA FÉE
Je ne me repens point de ce que j'ai fait^ les vertus valent mieux que les charmes ^ et les vertus même , que sont-elles sans un bon cœur? Mais pour être heureuse,.pour être aime'e, il ne suffit pas d'être sensible. J'ai consulte' pour vos filles le livre des destine'es, et j'ai vu que leur bonheur à Tune et à l'autre de'pend uniquement de pre'fërer les qualités du cœur et de l'esprit à tous les avantages de la figure.
MELINDE
Elles sont élevées par vous , je dois donc être tranquille.
LV FÉE
Je donne à leur éducation tous les soins dont je suis capable 5 mais je vous avoue qu'elles n'y répondoient pas à mon gré. Génie a de la douceur , d'heureuses dispositions pour apprendre ^ mais elle est entêtée , indolente , et rarement appliquée.
COMÉDIE. gi
MELINDE
El sa sœur f
Iphise, elle est franche, sensible et gaie, mais elle est ëlourdie , légère et violente. Avec cela 7 elles ont déjà beaucoup d'amour-propre : on leur a dit qu'elles ëloient jolies , et au lieu de ne voir dans ce compliment qu'une honnêteté d'usage , elles l'ont pris pour une vérité. Elles ne sont pas désagréables , mais elles sont fort loin d'être charmantes... Jugez de l'avenir qu'elles se préparent.
MELINDE
Eh mon Dieu ! de quoi pourroient-elles être vaines ? La nature leur a donné de grands défauts , et elles ne doivent qu'à vous seule ce qu'elles ont de bien.
LA FÉE
Cependant j'en suis parfaitement contente depuis deux mois ^ j'ai trouvé le moyen de les réduire et de les punir.
MELINDE
Gomment f...
LA FÉE
Je leur ai fait croire que je les avois rendues hideuses, et par mon art je leur ai fasciné les yeux, de manière qu'en se regardant dans un miroir, et en se vo3'ant l'une et l'autre , elles se trouvent affreuses : j'ai donné le mot à tout ce qui les entoure^ on leur a répété à chaque instant les premiers jours qu'elles étoient laides à faire peur ^ d'abord elles ont beaucoup pleuré ^ la cadette surtout, Iphise , paroissoit inconsolable. Je les ai consolées , je leur ai dit que le seul parti qu'elles eussent à prendre etoit de faire oublier leur difformité par leurs bonnes qualités , leurs vertus et leurs talens 5 elles m'ont cru , et... Mais paix , j'entends du bruit , ce sont elles sûrement qui vous cherchent ^ je vous laisse ensemble : adieu , n'oubliez pas de les bien confirmer dans leur erreur. ( Elle sort. )