‹ Théatre d'éducationChapitre 53 sur 130 · MÉLANIDE, DORINE · texte numérisé non relu

MÉLANIDE, DORINE

MÉLANIDE

Il y a long-temps, ma chère Dorine, que j'ai envie d'avoir une conversation un peu détaillée avec vous sur ma nièce ; je veux que vous me parliez franchement. Je vous ai mise auprès d'elle, non-seulement pour cultiver son cœur et son esprit, et lui donner des talens agréables, mais surtout pour me dire la vérité, et m'aider à la connoître.

DORINE

J'ai le défaut de ne pouvoir cacher ce

i8o L'ENFAiNT GÂTÉ,

que je pense ^ et, d'ailleurs, madame est si pénétrante !...

MÉLANIDE

Moi! point du tout^ voilà précisément ce que je ne suis pas 5 et puis la disssipation dans laquelle je vis me laisse-t-elle le temps

de réfléchir f J'aime le monde, mais

j'aime encore mieux ma nièce ^ et si j'avois moi-même plus d'instruction, j'aurois tout quitté avec joie pour me consacrer entièrement à l'éducation de Lucie.

DORINE

Personne n'est plus en état que madame...

M EL AN IDE

Non , je me rends justice 5 je n'ai nul talent , je ne sais rien. J'ai eu des maîtres dans ma jeunesse ^ mais je fus élevée loin de mes parens, voilà la meilleure excuse que je puisse donner de mon ignorance.

Enfm, Lucie m'est chère au-delà de l'expression ^ je suis veuve, je n'ai point d'enfans ^ elle est ma seule héritière ^ je ne veux pas qu'elle puisse me reprocher un jour la négligence dont mille fois , au fond du

COMEDIE. i8î

cœur, je u ai pu inempêcher d'accuser mes parens à mon e'gard.

DORINE

Mademoiselle Lucie est bien digne de votre tendresse^ elle est charmante.

MÉLANIDE

Voilà ce que vous lui re'pe'tez sans cesse , et ce que je lui dis souvent moi-même ^ et nous avons tort, nous la gâtons.

DORINE

Ah! madame, ce n'est pas un caractère comme le sien qu'on peut gâter.

MÉLAAflDE.

Il est vrai qu'elle est plus forme'e qu'on

ne Test ordinairement à son âge Par

exemple, sa facilité à contrefaire tout le monde eslune chose que je n'ai vue qu'à elle.

DORIME.

Et elle n'a pas quatorze ans.

Il est certain qu'elle promet beaucoup : mais je voudrois qu'elle joignît à tous ses agrémens naturels de grands talens et uu bon cœur. Sans talens on s'ennuie ^ moi , je l'éprouve. Recevoir et faire des visites ,

est un plaisir dont on se lasse si promptement ! Et voilà cependant la plus grande ressource des personnes de'sœuvrées. Enfin, je lui désire une âme sensible, parce que sans ce don précieux , si digne d'être cultivé, on ne jouit de rien, et que c'est toujours une excellente chose à retrouver quand on n'est plus jolie. On pense alors avec tant de plaisir que des amis valent mieux que des admirateurs !

DO RI NE

Madame a un fonds de morale qui me charme toujours.

MÉLAMDE.

J'espère que Lucie, instruite , élevée par vous , en aura davantage encore : Télude et la lecture donneront à son esprit ce qui manque au mien.

DORIKE.

D'autant mieux qu'elle a une application , une mémoire... et un goût naturel

MÉLAMDE.

Oui, elle a beaucoup de goût, cela se voit dans les plus petites choses... je crois qu'elle se mettra fort bien... elle se coifte

COMÉDIE. i83

déjà avec grâce.... Mais je ne croyois pas qu'elle fût très-appliquée.

DORINE

Ah! trop peut-être pour sa santé ^ car elle a des nerfs d'une délicatesse...

MÉLANIDE

Elle tient cela de moi... Mais vous m'assurez toujours que vous êtes enchantée d'elle , qu'elle apprend à merveille ^ et cependant , que sait-elle f

DORIISE.

Elle est si jeune...

MÉLAÎfIDE.

Quand j'assiste à vos leçons, je vous avoue que sa distraction et votre indulgence m'impatientent toujours.

Mais, madame, je vous en ai déjà expliqué les raisons : votre présence l'intimide ou l'occupe : elle vous regarde , pense à vous, et....

MÉLANIDE

Ma chère Dorine, vous me flattez...

DORINE

Mon Dieu, madame , tenez, encore hier, j'ai grondé mademoiselle sur ce qu'elle

i84 L'ENFANT GÂTÉ,

avoit mal joué du clavecin devant vous^

elle m'a re'pondu : Cest que ma tante étoit

vis-à-vis de moi 5 et je pensois qu'il n'y a

pas dans le monde de plus beaux j'^eux que

les siens , de plus expressifs , de plus bril-

lans...

M É L A N I D E , d'un t07i sévève.

Lucie vous a dit cela ?

DORINE

Mot à mot, et avec cette naïveté, cette grâce, qui lui sont si naturelles...

M É L A N I D E , du iiiême ton.

De bonne foi, mademoiselle, pensezvous me séduire par celte flatterie ridicule?

DORINE

Quoi , madame , me croiriez-vous capable...

MÉLANIDE

Ecoutez-moi. Je vous trouve mille bonnes qualités : vous avez de l'esprit, des talens , de l'instruction • mais , de grâce , si vous voulez que nous vivions ensemble , ne me louez pas^ je hais les éloges et je m'en défie.

COMÉDIE. i85

D O Pi I N E.

La modestie accompagne toujours la supériorité'.

Encore !...

N'en parlons plus. Croyez , madame , que mon attachement pour vous et pour mademoiselle votre nièce est sans bornes , et que...

MÉLANIDE

Prouvez-le-moi donc en me secondant.

J'exige encore une chose de vous ^ c'est qne vous donniez quelques soins à Téducation de celte petite fille qui est éleve'e auprès de Lucie.

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