‹ Théatre d'éducationChapitre 57 sur 130 · D O H IN E · texte numérisé non relu

D O H IN E

Oui , cela occupe depuis midi jusqu'à quatre heures.

LUCIE

Et puis le spectacle, et puis le souper, et puis le bal : voilà ce qui s'appelle jouir de la vie. Que ma tante est heureuse ! enfin , j'aurai mon tour.

D o RI N E.

En attendant , il faudroit acquérir des talens : si Ton se lasse des spectacles , si le bal fatigue , si Ton se dégoûte du grand monde , il est doux alors de pouvoir se suffire à soi-même.

Mais voyez ma tante, elle a conservé tous les goîits de la première jeunesse^ pourquoi n'aurois-je pas la même constance ? et pourquoi , par une étude pénible , me livrer à un ennui certain pour me procurer des ressources éloignées , dont je n'aurai peut-être jamais besoin f

Mais madame votre tante elle-même

ne se plaint-elle pas tous les jours de Té-

ducation nëglige'e qu'elle a reçue ? Elle se livre â la dissipation plus par habitude que par goût...

LUCIE

Il est vrai qu'elle bâille à la comédie , qu'après tous ses déjeuners elle a des vapeurs, et toujours sa migraine quand elle a été au bal de TOpéra. Oui , cela est vrai.... je sens bien que les talens et linstruction

peuvent être de quelque utilité et puis

passer pour ignorante, cela est humiliant, cela me répugne, je Tavoue. (Elle tombe dans la rêverie. )

DORINE

Vous rêvez ?

LUCIE

Oui, je me sens des mouvemens déraison qui m'attristent 5 vous venez de me dire des choses qui m'ont frappée... Pourquoi, ma chère amie, ne m'avez-vous pas toujours parlé de cette manière?

Mais je ne veux pas vous attrister ni vous contrarier.

jg^^ L'ENFANT GÂTÉ,

Croyez-vous qu'en ne me donnant pas plus de peine que je n'en prends, je pourrai un jour avoir du moins l'apparence de quelques talens... récorce? c'est tout ce que je voudrois.

Et déjà ne passez -vous pas pour en avoir ?

LUCIE

Oui^ mais, entre nous, je ne sais rien.

DORI^'E

Oh! vous êtes aussi trop modeste ^ vous jouez très-joliment du clavecin.

LUCIE

Hélas! cela se borne à trois ou quatre pièces que je sais de routine.

DORI>'E

Le dessin va très-bien ^ votre dernière le le est charmante.

Grâce à vous.

DORINE

Non, réellement j je n'y ai presque pas retouché.

LUCIE

Mais riiisloire et la géographie , par exemple , je n en sais pas un mot.

DORINE

Vous savez les titres de beaucoup de livres ^ voilà tout ce qu il faut pour le monde^ dites hardiment que vous les avez tous lus. Avec cela , ayez toujours un livre dans votre sac et sur votre toilette 3 soutenez que vous aimez la lecture avec passion, et vous passerez bientôt pour la personne la plus instruite.

LUCIE

Voilà une drôle de manière d'être savante, elle me convient beaucoup. Allons, je l'adopterai ^ et puis , ma chère amie, vous resterez toujours avec moi 5 vous corrigerez mes dessins, et même mes tableaux, quand je peindrai^ ainsi voilà encore un talent de sûr.

DORINE

Allez, mademoiselle, je vous promets que vous aurez tous ceux qu'on a communément dans la société : les vrais, les grands talens , sont si rares dans les personnes de votre état !

igC L'ENFANT GÂTÉ,

LUCIE

Eh! voilà précisément ce qui fait qu'il est si flatteur d'en avoir... Tenez , Toinetle en aura tout de bon^ hé bien , je voudrois lui ressembler.

Ah! par exemple, voilà un souhait bizarre.

LUCIE

J'aime Toinette^ je ne suis point jalouse <3es avantages qu'elle a sur moi , mais je les vois, et il y a des inslans où cela m'afflige.

DORÎNE.

En vérité, c'est être également aveugle sur son compte et sur le vôtre. A^ous êtes remplie d'esprit , vous avez les plus heureuses dispositions pour apprendre ^ et Toinette est une petite fille capable d'assez d'application , mais au fond très-bornée , malgré son petit air sournois et son ion caustique et moqueur.

LUCIE

• Non, ne vous y trompez pas, Toinetle a de l'esprit, avec sa mine douce et naïve.

DORINE

Vous êtes bien en e'tat d'en juger 5 mais vous êtes si indulgente !... Enfin , cela lient peut-être à la comparaison que je fais sans cesse d'elle à vous ^ mais elle me déplaît extrêmement.

LUCIE

J'en suis fâche'e ^ car j'aime Toinelte.

DORINE

Elle a cependant une certaine grossièreté, une rudesse dans le caractère, qui ne devroieut guère sympathiser avec vous.

LUCIE

Il est vrai qu'elle dit les choses un peu crûment ^ cela me fâche quelquefois , et puis je lui pardonne : cela est singulier, sa sincérité me choque \ Toinette moins franche me seroit sûrement plus agréable 5 mais peut-être aurois-je moins de confiance en elle. Je ne puis définir cela^ il semble que plus elle me contrarie et plus elle m'attache.

DORINE

Dans ce cas, mademoiselle, je suis fort

malheureuse, moi, qui vous aime avec un excès qui ne me permet pas de vous faire e'prouver la moindre contrarie'té.

LUCIE

Aussi, ma chère amie, je vous aime encore plus que Toinette 5 vous me paroissez mille fois plus aimable qu'elle : je voudrois la consuher quelquefois 5 mais c'est avec vous que je voudrois passer ma vie.

Allons, je suis contente de mon partage^ mais je crains cependant qu'il ne soit pas le plus solide.....

LUCIE

Ah! croyez que mes sentimens pour vous

sont aussi durables qu'il sont tendres

Mais qui vient nous interrompre? Ah ! c'est Toinette.

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