SCENE IL PAULINE, ROSE
ROSE, accourant.
JjIademoiselle , mademoiselle...
PAULINE
Quoi doncf
ROSE
Oh! je viens de faire une bonne trouvaille! Ce chevalier de Mirville , je sais dans quel endroit du château il est cache'.
PAULINE
Bon!... Et comment?
ROSE
Vous connoissez bien le grand cabinet de madame, qui est au- bout de la galerie?
PAULINE
Hé bien?
R O SE
Hé bien, il est niché là-dedans...
PAULINE
\ ous croyez ?
3o4 LA CURIEUSE,
ROSE
Je le gagerois... J'en avois déjà quelques soupçons , parce qu'on a ôté la clef de la galerie et du cabinet, et que pourtant madame y rôde sans cesse avec le chirurgien et le concierge... Je viens de demander au frotteur s'il y alloit comme à l'ordinaire :^ il m'a dit qu'il y a plus de huit jours qu'il n'y e'toit entre', parce que madame ne le vouloit pas : ainsi vous voyez bien que voilà la cachette toute trouve'e.
PAULINE
Cela est inconcevable ! quel peut
être le but de toutes ces précautions ?
ROSE
Oh , c'est bien drôle ^ moi , je m'y perds.
PAULINE
Ma curiosité est portée au comble, je l'avoue...
ROSE
Et moi donc ! j'en sèche... A propos , mademoiselle, avez-vous donné la lettre à madame ?
PAUL I NE
Mon Dieu non ; maman croyant tou-
COMÉDIE, 3o5
jours que je voulois la questionner, n'a pas voulu m'entendre 5 elle me rebute , me fuit , et tout cela pour aller s''enrermer avec ma sœur et ma cousine.
ROSE
Hé bien, la lettre nous reste , du moins..,, elle est toujours dans votre poche ?
Oui, la voilào-
ROSE
Il y en a quelquefois qn'on peut lire sans les de'cacheter.
PAUL IN E
Oh , Ton a beau entr''ouvrir celle-là , on n'y peut rien voir.
ROSE
Ah, ah, VOUS y avez donc regardé?
PAULINE
Oui , par distraction.
ROSE
Pardi , moi , je n'y manque pas , j'essaie ce tour- là sur toutes les lettres que je porte à la poste : cela amuse toujours ,
3ô6 LA CURIEUSE,
ichemin faisant 5 mais par malheur je ne lis pas trop bien Pëcriture.
PAULINE
Je suis fort embarrassée^ je ne sais pas ce que je ferai de cette lettre.
ROSE
Puisque madame n'en veut pas , elle est à nous.
Oui, mais à quel usage nous servira-t-elle?
ROSE
Mais dame , à l'usage d'une lettre ^ vous la lirez , vous qui lisez couramment, et moi j'e'couterai.
PAUL INE
Je vous ai de'jà dit que je ne veux ni ne dois la lire.
ROSE
Mais, mademoiselle , je n'entends rien à ces façons- là : vous avez taché d'accrocher quelque chose à travers le papier 5 sans le cachet vous l'auriez déjà lue cinq ou six fois , il n*"}^ a pas plus de mal à rompre ce vilain petit morceau de cire.».
COMEDIE. 3or
PAULINE
Non 5 il vaut mieux la brûler.
ROSE
Oui, après que nous Faurons lue 5 allons, donnez-la moi , je ferai le coup.
PAULINE
Au reste , je ne sais pas pourquoi je m'en suis charge'e ^ c'est à vous qu'elle a e'té remise , elle ne s'adresse point à moi , tout cela ne me regarde en aucune manière...
Non plus que l'enfant qui vient de naître \ c'est vrai , cette lettre est à moi , vous l'aviez prise injustement.
PAULINE, la lui r endant.
Tenez , faites-en tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en mêle plus.
ROSE
Le cachet va sauter.
PAULINE
Ce sont vos affaires.
ROSE
Ça ne tient pas mal... ma foi, c'est fait ,
3o8 LA CURIEUSE,
la v'ià ouverte... Mais, mademoiselle , qu'avez-vous donc , vous êtes toute interdite ?
PAULINE
Ah, Rose, qu'avons-nous faitr*...
ROSE
Allons, allons ^ il s'agit de lire a présent ^ il ne faut pas tant lanterner , on pourroit nous surprendre.
PAULINE
Le coeur me bat.,.
ROSE
Lisez toujours... et tout haut, s'il vous plaît 5 j'en veux ma part.
PAULINE, prenant la lettre et lisant des yeux.
Elle est sans signature.
ROSE
Ah ! c'est impoli de ne pas dire son nom... mais hsez donc, voyons ce qu'il chante.
PAULINE
Je tremble {Elle lit tout haut.)
« Mademoiselle, ma naissance et ma fortune pourroient peut-être me donner le droit d'aspirer à votre main... »
COMÉDIE. 3og
Bon, c'est un ëpouseux!...
PAULINE, continuant.
« Mais la crainte que votre famille n'ait pris dL*s engagemens contraires aux voeux que jose former, me retient et m'empêche de me de'clarer. J'avois d'abord pris la re'solution d'avouer mes sentimens à mon père , mais je ne veux lui parler qu'avec votre aveu et celui de madame la marquise de \aIcour ^ car je vous connois assez , mademoiselle, pour être bien sûr que celte lettre lui sera communiquée. »
ROSE
Oh, il a compté sans son hôte 5 mais c'est qu'il croyoit que la lettre seroit rendue à mademoiselle Sophie.
Mon Dieu , taisez- vous donc. ( Elle continue. ) « Je vous supplie d'excuser la téme'rilé de ma démarche , le sentiment qui me la fait faire doit lui servir d'excuse , puisqu'il est bien moins fondé sui' vos charmes , que sur la réputation
3io LA CURIEUSE,
que vous vous êtes acquise par voire esprit, vos talens et vos vertus. »
ROSE
C'est joli, cela.
PAULINE, continue.
« Des circonstances extraordinaires m"obligent à ne paroître qu'avec pre'caïuion :^ mais, dites un mot, mademoiselle, et je me découvrirai. Si vous daignez me faire réponse, envoyez-la dans le creux du vieux chêne qui est au bout de l'avenue:^ cest là que j'irai chercher ce soir l'arrêt qui doit fixer ma destinée. »
ROSE
Et c'est là tout ï
PAULINE
Oui... Quelle aventure extraordinaire ?..
ROSE
Y comprenez-vous quelque chose ?....
PAULINE
Oui , je commence à démêler toute cette intrigue, quoiqu'il y ait cependant encore plusieurs circonstances que je ne conçois pas... D'abord, cet inconnu est
COMEDIE. 3ii
sûrement ce chevalier de Mirville qui est caché ici...
ROSE
Nous avions de'jà devine' cela. Mais comment cet inconnu a-t-il pu voir mademoiselle Sophie , et puis rôder dans le village , et puis questionner Marie-Jeanne, s'il est enfermé dans le château ?
PAULINE
C'est qu'il n'y est pas prisonnier , et qu'il a la liberté d'en sortir.,.
ROSE
Il parle de son père dans la lettre.
PAULINE
Oh , son père est le baron de Sénanges !...
ROSE
Mais il devroit s'appeler Sénanges aussi.
PAULINE
Mirville est un nom de terre apparemment... J'imagine qu'on avoit envie de lui faire épouser Constance^ il aura vu Sophie , et la préfère à ma cousine.
ROSE
Ecoutez donc, il n'a pas tort^ made-
3i2 LA CURIEUSE,
moiselle Sophie est si gentille, et puis cet air si sage, si sage, lui aura donné dans l'œil.
PAULINE
Et il aura pris le parti d'e'crire à ma sœur , afin de savoir ses intentions.
RO SE
Vous y êtes , vous v'ià au fait.
PAULINE
Mais pourquoi se cacher ?.. Sophie et ma cousine savent qu'il est ici... et peut-être que maman ne veut qu'ils se voient que lorsque les choses seront tout arrange'es.
ROSE
Justement^ pardi, mademoiselle, vous av€z bien de l'esprit... Mais je pense à une chose; ce pauvre monsieur qui aime mademoiselle Sophie de tout son cœur , va être bien sot ce soir quand il ne trouvera dans le creux de son arbre que des feuilles de chêne , au lieu d'une réponse. Un bon tour, ce seroit de lui écrire, vous.
PAULINE
Quelle folie!...
COMEDIE. 3i3
ROSE
Mais nous verrions quelle mine il a du moins.... il viendroit.... Que diantre, mandez-lui seulement quelque baliverne... là... qui ne soit pas de grande conse'quence... il n y a pas de mal à ça...
PAULINE
En effet , si c'est un bon parti , j'aimerois mieux qu'il épousât ma sœur que Constance... et puis il aime Sophie, il paroît honnête .. si maman connoissoit ses sentimens, elle les approuveroit , j'en suis sûre...
ROSE
Il est peureux , lui... sans ce petit mot de réponse il ne sonnera mot et s'en ira , et puis adieu la noce.
PAULINE
Il me vient une drôle d'idée ^ écris-lui , toi.
ROSE
Oh , volontiers ^ mais c'est que je ne suis pas forte sur l'écriture , je ne sais faire que des O, je vous en avertis.
PAULINE
Cela est égal, je le tiendrai la main. 2. ]4
3i4 LA CURIEUSE,
ROSE
J'y consens... si nous avions là de quoi...
PAULINE
Tiens, j'ai un crayon dans ma poche et du papier.
Allons , allons , à l'ouvrage... ( Elle tire une chaise.) Ceci nous servira de table... donnez-moi le papier. ( Elle se met à genouoa à terre devant la chaise , Pauline lui prend la main. )
PAULINE
Ne tiens donc pas tes doigts si roides.
ROSE
Dame , c'est pour mieux faire.
PAULIN E
Eh , laisse aller ta main... dépêchonsnous donc j si quelqu'un venoit...
ROSE
Oh, votre bonne a la migraine^ madame et ces demoiselles sont occupées de leurs secrets...