XXIV AVANT- PROPOS
La mise en scène est même parfois si difficile, surtout sur un petit théâtre, qu'elle est impossible à réaliser. Dans une pièce : 40 H, P., j'avais représenté une automobile conduite par un chauffeur devenu subitement fou.
Il fallait dune donner au public l illusion d'une automobile allant à une allure vertigineuse. On pensait y parvenir en déplaçant les divers plans de la scène selon des vitesses différentes. A l'avant-scène, un premier plan devait se dérouler extrêmement vite : les roues de l'auto marchaient sur place tandis que le panorama du fond se déroulait à une vitesse moindre que le premier plan.
La petitesse du théâtre, et certains défauts de machinerie empêchèrent le petit drame de réussir aussi complètement que le directeur et l'auteur l'eussent souhaité.
Pour que le sentiment de peur soit violent chez le spectateur, il ne faut pas écrire des pièces où l'intérêt puisse s'éparpiller sur plusieurs incidents, au lieu de se fixer sur un seul. Si l'on veut que le public se retire encore tout frémissant, il faut écrire des pièces courtes, ramassées, où le malaise de la peur s'empare du spectateur dès le lever du rideau pour aller toujours en croissant jusqu'à l'ébranlement de tout le système nerveux. Pas de longueurs, presque pas d'exposition; la pièce a un acte, deux au plus, et très brefs; on entre immédiatement dans le sujet, l'action.
AVAÀi-i'iiuPOS XXV
Mais comment l'auteur peut-il être sûr que sa pièce effrayera le public? Il juge tout simplement l'effet qu'elle produira sur les autres par l'effet qu'elle produit sur lui-même. Un sujet se présente à mon esprit : je ne sais pas du tout pourquoi tous les détails horribles s'imposent à moi aussitôt, avec une hâte presque instantanée : je suis ému, impressionné, terrorisé; j'en conclus que les autres le seront aussi. Il y a des sujets si effrayants que je n'ai pas osé les mettre à la scène, parce que d'autres sujets, que je n'avais pas trouvés terribles, avaient par trop épouvanté les spectateurs.
Une comparaison me vient : elle est peut-être trop familière, mais son exactitude excuse sa familiarité. Les pharmaciens sont arrivés à condenser de fortes doses de médicaments très violents dans certains « comprimés » d'un tout petit volume, faciles à absorber : de même, je m^efforce de fabriquer des « comprimés de terreur ».
André de Lorde.