SCENE m Les Mêmi-s, NICOLO
(A ce moment, entre de droite, Nicolo. Tenue de ville, très élégant, cravate rouge, air prétentieux, ton sec.)
NICOLO
Bonjour, messieurs... Est-ce que vous n'auriez pas aperçu Chevrier ?
LUCIEN, levant la tête.
Je suis là... justement je travaille pour vous.
NICOLO, l'apercevant.
Ah!... bon... ça va bien.
(Il ôte son chapeau et son pardessus, qu'il pose sur une chaise à gaucho.)
LUCIEN, regardant l'appareil.
Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc?... La plume ae marche donc pas?
BERNIER , se levant et s'ap prochant.
Quoi donc?
LUCIEN
Regardez donc, Bernier, si le tambour n'a pas de fuite ?
U.NE lAiÇi)^ A LA SALPÉTUIÈaE 19
BEfîMER, qui passe denioro le vieux et regarde le tambour.
Mais non...
LUCIEN
Alors, ça c'esl trop fort!
LATOUR, allant regarder aussi.
Qu'est-ce qu'il y a?
LUCIKN
Regardez sa main... il ne tremble plus...
GASQL'ETj stupéfait.
Nonl...
LE VIEUX, ravL
C'est vrai... j'tremble plus...
NICOLO, qui s'est approché.
Comment ça?... Qu'et?t-ce que vous dites?
LUCIEN, ravi.
Plus du tout...
(Il ôte l'appareil de la main du vieux. LE VIEUX, onlent, faisant claquer ses doigts.
Ça, c'est chouette! Vous aviez raison de dire que ça me guérirait...
NICOLO, furieux, à Lucien.
Vous lui avez dit ça?... Mes compliments, mon cher... Savez-vous ce que vous avez fait? Vous l'avez guéri par suggestion.
20 TIIEAÏIIE D'I-rOU VANTE
GASOUKT
Mais oui, par suggestion... c'est épatant !
NICOLO
Vous trouvez, vous?... Marbois devait présenter ce malade à une de ses leçons... avec un tracé... il va être dans un état de fureur!... Mais enfin, de quoi vous mêlez-vous?... Je vous dis de prendre un graphique et pas autre chose... Vous n'êtes pas là pour j];uérir les malades!
(Les internes sa regardent étonnés.) LE VIEUX
Ben, alors, pourquoi que je suis entré à l'hôpital?
(Bernier, calme, le fait lever et, en lui parlant, lo reconduit à la porte de droite.)
BER.NIER, très genllmont.
Vous y êtes entré pour guérir, mon brave, et c'est l'avis de tout le monde, même de monsieur Nicolo qui s'exprime mal en ce moment et qui ne dit pas ce qu'il voulaitdire... Allons, on n'a plus besoin de vous... rentrez dans votre salle...
LE VIEUX
C't'égal... Si je ne suis pas ici pour guérir!... Il est tout de même un peu loufoque, celui-là I...
(Il sort en ronchonnant. Bernier referme la porte derrière lui.) BERNIER, à Nicolo, très sèchement.
Mon cher, vous avez eu tort!.
NICOLO, tout en préparant des appareils de physique à la petite table.
Pourquoi? J'ai reçu les ordres du patron...
BERNIER
Vous avez eu tort, je vous le répèle, de vous laisser aller dans un moment de colère à faire devant un malade une pareille profession de foi...
NlCOLO, interloqué.
Mais, moucher...
DERNIER
Ce sont des choses qu'on garde pour soi quand on 1rs croit vraies... et elles ne le sont pas...
(Il souligne ces derniers mots.) NICOLO
Je vous répète que c'est le patron...
BERNIEU, s'asscyant i\ g.-iuche sur le bout de la table.
Mon cher, il faut le comprendre, le palron... Il y a dans la langue française certaines nuances... certaines délicatesses... qui peuvent vous échapper puisque vous êtes Brésilien...
NICOLO, voxé.
Je ne suis pas Brésil ion...
BERNIER
Enfin, peu importe... Vous n'êtes pas Français... et sans le vouloir, certainement, vous venez de dire une (inormité...
GASQUEr, à mi-voU, à Latour.
Pan! dans l'œil !
BRRNIER
Que notre maîire Rîarbois puisse regretter de ne pouvoir montrer un tel sujet à la leçon, c'est admissible, mais de là à affirmer qu'on ne doit pas guérir les malades... il y a un monde!... D'ailleurs, je trouve que la médecine s'oriente drôlement aujourd'hui I...
LATOUH, à Gasquet.
Le voilà partil
MCOLO, à Bernier.
Que voulez- vous dire?
BERNIKR, qui a pris une cigarette dans sa poche.
Que nous exagérons décidément nos droits vis-àvis des malades... (a Gasquet.) As-tu une allumette, Gasquet? (Gasquet lui lance la boîte. — Continuant.) Avant tOUt, noUS
sommes ici pour les soigner comme nous soignons ceux du dehors, ceux qui paient!... Nous tous, tant que nous sommes, nous l'oublions trop volontiers.
(Tl se lève et marche do long en largo, nerveusement.) GASQUET, à Bernier.
T'emballe pas, mon vieux!
NICOLO
Mais pas du touti
UNE LEÇON A LA SALPÉTiUÈUE 23
DERNIER
Si. — Oh! lorsque vous exercerez un jour dans votre pays, vous agirez tout autrement avec vos malades... Vous prendrez vis-à-vis d'eux toutes sortes de ména- ;^ements, de précautions... vous leur épargnerez toutes souffrances... Mais les pauvres bougres qui viennent à l'hôpital I Ah! ceux-là doivent être durs au mal... patients et résignés à tout!...
NICOLO
Puisqu'on les soigne gratuitement, c'est bien le moins qu'ils servent à nos éludes.
DERNIER
Justement. Ils servent trop!