‹ Théâtre d'epouvanteChapitre 30 sur 84 · SCÈNE II LE DOCTEUR MERCIER, JEAN DESMARETS · texte numérisé non relu

SCÈNE II LE DOCTEUR MERCIER, JEAN DESMARETS

JEAN, s'assejant, l'air très ému.

Merci, docteur...

LE DOCTEUR MERCIER

De quoi s'agit-il? Je vous écoute.

JEAN, la voix tremblante d'une émotion qu'il essaie de contenir.

Docteur, je viens vous consulter au sujet d'un cas que je crois grave, très grave...

LE DOCTEUR MERCIER, le regardani.

Comment? Qu'éprouvez-donc?

JEAN, baissant les yeux, e;èné.

; Oh! ce n'est pas pour moi que je viens... Dieu merci, je suis bien portant... je n'ai pas besoin de vos soins, docteur...

LE DOCTEUR MERCIER

Je souhaite, monsieur, que vous n'en ayez jamais

besoin...

JEAN, continuant.

C'est pour un parentà moi. un parent très rapproché, lélasî... (Il hésite un peu.) Je ppux bien vous le dire... non boau-frère, dont l'état de santé commence à nous nquiéter profondément...

LE DOCTEUR MERCIER

Comment cela?

Depuis quelque temps, nous remarquons en lui un ;hang(^ment si brusque, si étrange, que je viens vous lemander...

LE DOCTEUR MERCIER

De l'examiner?... Il est là?...

JEAN

Non, docteur, il n*est pas là... mon beau-frc^re îibite la province avec moi... Je ne suis pas de Paris; y viens exprès pour vous consulter...

90 THÉÂTRE D'ÉPOLVANTE ;

LE DOCTEUR MERCIER

Il fallait le conduire avec vous...

JEAN

J'y ai bien pensé... Mais comment vous Tamener?... Sous quel prétexte?... C'était bien difficile I Nous ne voulons à aucun prix l'effrayer avant de savoir exactement ce qui en est...

LE DOCTEUR MERCIER

Alors, que désirez-vous de moi?

JEAN

Eh bien, docteur, je désire... — et c'est surtout pour cela que je suis venu seul — que vous me disiez très franchement, très brutalement, quelle est la nature et la gravité de son mal...

LE DOCTEUR MERCIER

Il faudrait que je puisse interroger le malade...

JEAN, vivement.

Je puis VOUS donner sur lui tous les renseignement que vous désirerez...

LE DOCTEUR MER<:IER

Comment, tous?...

JEAN

Tous, docteur. Nous vivons depuis l'enfance l'ii! près de l'autre dans la plus complète intimité... Je ri' suis pas seulement son parent, mais son ami; il m

fait toutes ses confidences, il m'a avoué tout ce qui le tourmentait, l'inquiétait... Vous n'avez qu'à m'interoger, c'est comme s'il était là pour vous répondre.

LE DOCTEUR MERCIER, après un temps, prenant des notes.

Quel âge a votre beau-frère?

JEAN, après une seconde d'hésitation*

Trente-huit ans...

LE DOCTEUR MERCIER

Quelle profession?

JEAN

Architecte...

LE DOCTEUR MERCIER

Jusqu'ici, a-t-il fait beaucoup de maladies?

Aucune, docteur. Et c'est ça qui est extraordinaire! Il a toujours été solide comme un roc, jamais le moindre malaise, une grande force de résistance... Il ne s'était jamais jusqu'ici préoccupé de sa santé...

LE DOCTEUR MERCIER

C'est un tort!...

JEAN

Oui, vous avez raison... il s'est surmené... éreinté.. Alors certains troubles nerveux se sont manifestés en lui... qui l'ont mis dans un état épouvantable... Et pourtant, je vous assure, c'est une nature énergique,

(jiii sait se dominer* qui a beaucoup de courage. (Plus

bas comme à lui-même.) Oh! OUl, bcauCOUp de COUragC... LE Docteur mercier, après un temps, s'arrèUnt d'écrire.

Vous parlez de troubles nerveux. Lesquels? Précisez.

JEAN

De la lassitude... un manque complet de sommeil, d'appétit... un grand amaigrissement, et puis...

(Il s'arrête.) LB DOCTEUR MERCIER

Et puis?

JEAN

De la tristesse, des colères subites, des peurs...

LE DOCIEUR MERCIER

Gomment, des peurs?

Oui... des peurs... des angoisses... l'angoisse de certaines idées... des idées étranges... insensées.

LE DOCTEUR MERCIER

Vous a-t-il dit quelles étaient ces idées?

JEAN

Ohl oui, docteur, il m'a tout dit.

LE DOCTEUR MERCIER

Eh bien?

L'OliSl.SSION 93

JEAN

Eh bien, mais... la vue de certaines choses... de certains objets... le trouble, le bouleverse...

LE DOCTEUR MERCIER

Quelle sorte d'objets?

JEAN

Mai«5... par exemple... tenez : les couteaux... Il m'a raconté qu'une fois, — plusieurs fois, — étant à table, en famille, il avait eu la tentation épouvantable de se jeter sur un couteau et d'en frapper quelqu'un... C'est là, par m(»ment, son idée fixe...

LE DOCTEUR MERCIER

Tout à l'heure, votre mot de peur m'avait trompé... Il ne s'agit plus ici d'une idée fixe, mais d'une impulsion à agir...

Oui, docteur...

LE DOCTEUR MERCIER

Ce sont, dites-vous, les couteaux surtout dont la vue exerce sur lui cette sorte d'obsession...

JEAN

Voilà le mot, docteur... d'obsession, à laquelle il craint toujours de succomber...

LE DOCTEUR MERCIER

Et, dites-moi, cette obsession doit être spécialisée...

94 THEATUE D'ÉPOUVANTE

elle doit viser une certaine personne en particulier?... C'est toujours ainsi que ca se passe avec ces maladeslà... toujours...

JEAN, la voix basse, tremblanta.

En effet, docteur, il y a quelqu'un autour de lui qu'il éprouve l'horrible désir de frapper.

LE DOCTEUR MERCIER

Ah! qui est-ce?

JEAN, très ému.

Ah! docteur, c'est ça qui est incompréhensible... monstrueux... c'est son propre enfant... un petit garçon de huit ans...

LE DOCTEUR MERCIER

Son fils?

Son fils...

LE DOCTEUR MERCIBR

Le malheureux î (Un temps.) Cette obsession le prendelle souvent?

JEAN

Depuis deux mois, très souvent, docteur. Il lui arrive de vivre des jours, des nuits entières avec cette obsession douloureuse, atroce. Quand elle le prend, il court s'enfermer dans son cabinet de travail. Il y reste des heures et des heures à lutter contre elle, à essayer de la dominer. Il en est arrivé à un tel point qu'il n'ose plus rentrer chez lui, qu'il prend toute

UOliSESSiUN 95

isortes de prétextes pour s'éloigner, rester dehors le jplus longtemps possible afin de ne pas revoir cet enfant, dont la présence le met dans un état de colère inexplicable... folle I

LE DOCTEUR MERCIER

Et cette obsession, comment le prend-elle? Comment vient-elle?

JEAN

Pour rien... sans motif... au moment où il s'y attend e moins. Brusquement il éprouve, m'a-t-il dit, une çrande angoisse... comme s'il allait tomber, et il sent à... (Il se prend le front.) comme un étau qui l'enserre... 1 souffre horriblement!

LE DOCÏKUR MKRCIKR

j II n'a jamais prononcé de paroles incohérentes?

j JEAN

1 Jamais, docteur.

LE DOCTEUR MERCIER, comme à lui-même.

Nous sommes donc en présence d'une obsession : onsciente.

JEAN

Son cas est très grave, n'est-ce pas, docteur? Il est., i hésite.) fou... ou il va le devenir?

LE DOCTEUn MERCIER

Je ne puis encore vous répondre.

}6 TliEATUE D'EPOUVANTE

JEAN, très nerveux.

Ohî je vous en prie, d(X"teur, la vérité quelle qu'elle ?oiL.. Je suis venu ici pour rentendre... A moi, vous pouvez la dire. J'y ai droit. Je représente la famille...

LE DOi.TEL'R MERCIER, sèchement.

Mais je vous la dirai, mousieur. Ma responsabilité est engagée. Il y a là une question de vie ou de mort..,

JEAN

Comment?

LE DOCTEUR MERCIER

Mais oui, votre beau-Irère a 1 obsession du meurtre..,

JEAN

Du meurtre!

LE DOCTEUR MERCIER

Jusqu'ici il a pu y résister, mais si un jour...

JEAN, épouvanté.

Il pourrait tuer... dites, docteur, il pourrait tuer?

LE DOCTEUR MERCIER

Avant de me prononcer, j'ai besoin de vous pose une dernière question. Y a-t-il dans la famille de tares héréditaires? descend-il de parents sains, bie; portants?... Tout est là... Les troubles nerveux dont souffre — tout en exigeant des soins sérieux, persi lants — peuvent être parfaitement curables, à la con dition toutefois qu'ils ne tiennent à aucune cau^

L'ORSLSSÎON r

organique, qu'ils ne soient pas, comme on dit, l'épisode d'un état de dégénérescence.

JEAN

Je puis vous raffirmer...

LE DOCTEUR MERCIER

Il n'y a pas eu d'alcoolique... d'aliénés dans la lu mille?

JEAN, cherchant dans ses souvenirs.

Non, docteur...

LE DOCTEUR MERCIER

Vous êtes sûr? C'est que c'est d'une importance < .'pilale. ïi'hérédilé, surtout dans les maladies menlaies, est une loi fatale, imjilacable. Alors, vous conipi-enez toute la gravité de ma demande ?...

JEAN

Oui, docteur^., mais je n'ai jamais entendu dire que dans la famille...

LE DOCTEUR MKRCIER

Ce ne sont pas des choses qu'on dit ; on les cache.

JEAN, très troublé par cette réponse.

C'est vrai... mais, docteur, je connais toute la f; mille de mon beau-frère, j'ai été élevé avec lui... S 'S grands-parents était nt de robustes campai^^nards qii se sont éteints de vieillesse... Sa mère vit encore... e.ie est très bien portante..

98 TIIEATRf^ n*EPOlJVA:NTE

LE DOCTEUK MERCIER

Et son père ?

JEAN

Il est mort.

LE DOCTEI'R MKRCIEB

De quoi est-il mort ?

JEAN, rt'nôctiissant.

Je ne sais pas exaclemenl... j'élais tout jeune... et

*puis, il ne vivait pas avec nous... il était s^^paré de sa

femme... je crois bien avoir entend. i dire pur mon

oncle... — oui, il me semble — qu'il a été enlevé par

une angine de poitrîjie ou une fluxion do poitrine.

LE DOCThUR MKRCIER

Vous n'êtes pas sûr?

JEAN

Je crois. Jusqu'à présent je ne m'étais pas préoccupé de savoir...

LE DOCTEUR MERCIER

Il faudrait être sûr, très sûr... je ne peux rien conclure sans cela...

JKAN, avec un ton étrange.

Eh bien, docteur, je m'informerai... Vous avez raison, ce sont des choses qu'on cache. (Gomme à luimcino ) Je m'arrangerai de façon à savoir.

LE DOCTKUR MERCIER

Oui, c'est cela. Alors vous reviendrez me trouver et nous verrons. Ce que je peux vous affirmer dès maintenant... (lise lève.) c'est qu'il n'y aurait danger que dans un cas : celui que je vous ai dit. Si nous sommes en présence d'un dégénéré, fils d'alcoolique, d'aliéné ou d'épileptique, il importera que la famille prenne des décisions promptes. Vous ne pourrez le garder auprès de vous, il arriverait sûrement un malheur.

(II insiste sur ce dernier mot.) JEAN, avec une anxiété aflreuse.

Mais que faudrait-il faire, dites, docteur, que faudrait-il faire?

LK DOCTEUR MERCIER, très net, pesant ses paroles^

Il faudrait, le l'aire enfermer.

JEAN, se levant tout blême, prêt à défaîlîrr.

L'enfermer I

LE DOCTEUR MERCIER

Et le plus tôt possible...

JEAN, se soutenant à la table.

L'enfermer !

LE DOCTEUR MERCIER

Oui, je comprends votre émotion. C'est une résolution douloureuse à prendre, pour une famille

Mais, pourtant, s'il le fallait!... (cherchant aie rassurer.)

100 T[ll-:ATnE DÉPOl] VANTE

Nous ne serons peut-être pas obli^^és d'en arriver là... Il faut que j'examine le malade...

JKAN, balbutiant, la voix brisée d'émotion.

Oui... je... vous ramènerai, docteur... (Un temps.) Docteur, combien vous dois-je?

LK DOCTEtJR MERCIER

Cinquante francs...

JEANf tirant son portefeuille et posant un billet sur la table, la main tremblante.

Les voici, docteur.

LE DOCTEUR MERCIER

Je vous remercie.

JEAN, sortant d'un pas chancelant, le regard fixe et désespéré.

C'est moi qui vous remercie... Alors, à bientôt, docteur... à bientôt...

LR DOCTEUR MERCIER, le raccompagnant.

A bientôt, Monsieur... (Jean une fois sorti, il revient à î-a Ifble, sonne. Le domestique paraît.) Au suivaut !

(Le domestique sort. Il s'assied dans son fauteuil et range le billet de banque. — Le rideau tombe lentement.)

DEUXIÈME TABLKAU

Un salon boirgeoisement meublé, en province. Portes à Iroite et à gauche. Bibliothèque, table, fauteuils, etc.. Lampes allumées sur la cheminée.

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