SCENE PREMIERE LA SERVANTE, LE PASSANT
(Au loyer du rideau, la porte de gauche s'ouvre sans bruit et une sorte de servante de campagne paraît, une lumière à la main. Elle es suivie d'un homme âgé, qui regarde avec curiosité autour de lui.)
LA SERVANTE
Entrez, m'sieuri La v'ià... Tenez...
(Elle montre le lit.) LE PASSANT, i voix basse.
C'est elle?...
(Il se découvre et reste sur le seuil de la porte, n*osant s'avancer les yeux fixés sur le lit.)
LA SERVANTE
Oui... Vous pouvez approcher... à moins qu'elle
vous fasse peur.... (Elle ricane brutalement.) JVaS VOU&
éclairer.
(Elle se dirige rers lo lit.) LE PASSANT, essayant de la retenir.
Non, laissez... je vois...
LA SERVANTE, levant s« lumière et éclairant le lit.
C'est curieux, hein?
LE PASSANT, aprfts avoir long;uemeni regardé.
Elle est comme morte I
LA SERVANTE
Autant dire quelle est morte!... Est-ce qu'on sait si elle se réveillera jamais!... Depuis six ans qu'elle est comme ça!... vous pensez!... Elle s'éteindra en dormant, c'est l'cas de le dire... (EUe ricane de aoaveaa.) C'est
bien agréable, tout de même!...
LE PASSANT
Depuis six ans?...
LA SERVANTE
Oui, m'sieur, six ans!
LE PASSANT
Et ce sommeil étrange est venu tout d'un coup?
LA SERVANTE
A la suite d'une grande peur, je crois... Moi, j'étais pas encore en service ici...
LE PASSANT
Et depuis six ans elle a conservé cette même immobilité?...
LA SERVANTE
Elle est point toujours immobile comme ça... Elle a comme des sursiîuts... on croirait souvent qu'elle va se réveiller... Et puis rien...
LE TASSANT, s'approchant du lit.
C'est extraordinaire...
LA SERVANTE, cur eua».
M'sieur est médecin?...
LE PASSANT
' Non...
LA S' n VANTE
M'sieur vient peul-êlrc [)our les journaux?...
LE PASSANT
Non...
LA SERVANTE
M'sieur visite par simple curiosité... ça vaut la peine, allez!
LE PASSANT
On vous demande souvent à la voir?...
i38 THÉÂTRE D'EPOUVANTE
LA SEflVANTEf posamt U lumière sur la Ubl«.
Ohl m'sieur, c'est un véritable défilé... Il en est venu du monde 1... et des médecins de tous les pays... jusqu'à des magnétiseurs!... On aurait dit un pèlerinage I... moi je leur montre... qu'est-ce que ça peut faire?... (insinuante.) LoFsqu'on a vu, on me donne toujouifs quéque chose... Seulement, pour visiter, il faut tomber sur un moment où m'sieur soit pas là... parce que si savait que j'amène des gens... Ahl Seigneur!... Les docteurs, encore, y veut bien qu'ils entrent... Il espère toujours qu'ils vont trouver une drogue pour la réveiller... mais, les autres, les « profanateurs » comme y les appelle... il me défend même de répondre à leurs questions... Un jour, il en a rencontré un qui venait pour des journaux... Ahl m'sieur, cette scène! il a failli l'étrangler... Et, pendant trois jours, il n'a pas quitté cette chambre... il refusait toute nourriture... il sanglotait comme un enfant... Voyons, m'sieur, c'est-il raisonnable de sa part?... Des phénomènes comme ça, on peut les montrer... y a rien de déshonorant... Si j'en avais un comme ça dans ma famille, c'est moi qui aurais gagné de l'argent!...
LE PASSANT, gêné par o«tte Toix brutale.
Taisez-vous laissez-moi regarder Pauvre
femme!,..
LA SERVANTE
Elle souffre point... Elle ne se rend pas compte... Tenez, regardez... la v'ià qui recommence à bouger... regardez... ça vaut la peine... approchez-vous.*. comme les draps remuent...
LE PASSANT
Oui, je vois...
LA SERVANTE
Et puis ses mains... touchez voir comme elles sont
froides... ça n'a plus d'sang... (Elle va prendre une des mains
de la femme.) On dirait les mains d'une morte... touchez voir...
LE PASSANT, reculant.
C'est inutile, je vous crois.
LA SERVANTE, lâchant la main, qui retombe lentement.
Ça effraie peut-être m'sieur... moi, j'ai l'habitude...
LE PASSANT
C'est vous qui la soignez?
LA SERVANTE
Oh! non! m'sieur. Je ne m'y entends pas... Il y a un médecin... un grand médecin... arrivé de Paris exprès pour l'étudier... il s'est logé en face... il vient tous les matins la soigner... la faire manger... Ah! c'est compliqué!... moi, j'saurais pas. Et puis m'sieur voudrait pas que j'y touche...
LE PASSANT
Je comprends ça... Mais, quel âge a-t-elle?... Ses cheveux sont tous gris... son front a des rides...
LA SERVANTE
A peine quarante ans... Ah! elle a changé depuis qu'elle dort... c'était une belle femme autrefois, allez I
Il y en avait pas une comme elle dans toute la ville... Et ce qu'elle en était fière!... Ahl avec m'sieur, ils faisaient un beau couple! Et puis, c'était heureux, c'était riche... ça avait tout, quoi!... Maintenant, c'est la misère I
LE PASSANT
La misère?
LA SERVANTE
En la voyant comme ça, m'sieur a perdu la tête... il n'a plus su ce qu'il faisait... alors dame! quand on est dans le commerce!... ses affaires n'ont plus marché... Et puis, ce qui lui a donné le dernier coup, c'est quand il a perdu dans la même année ses deux fils... l'un avait douze ans... l'autre quatorze... Il a failli devenir fou... On a profité pour le voler... il ne lui est plus resté un sou... A présent, il a un petit emploi de rien du tout, à la mairie... on l'a placé là, par charité...
LE PASSANT
Pauvre homme! Ses deux fils sont morts... et sa femme...
LA SERVANTE
Ah! oui, pauvre homme! il est encore plus malheureux qu'elle... Elle dort... elle sait pas ce qui se passe... mais lui! Ah! ce qu'il en a vu et enduré!... Si on n'avait pas été là pour le surveiller, je crois qu'il se serait tué... S'il se force à vivre, c'est à cause d'elle... Il espère toujours qu'elle se réveillera... qu'elle guérira...
Il espère?
LE PASSANT
LA SERVANTE
Les médecins lui laissent accroire... Ah! si vous le voyiez... c'esl plus un homme... à cinquante ans, ça en paraît plus de soixante... c'est tout courbé. . Ie3 cheveux tout blancs... des yeux qui ne regardent pas... Une figure ! ça fait pitié... c'est encqre pis qu'elle... on dirait qu'il n'a plus de sang dans le corps... Et puis, ça se prive de tout, à cause des médicaments qu'il faut lui acheter et qui coûtent cher...
LE PASSANT
Pourquoi ne Ta-t-il pas fait soigner à l'hôpital?... Elle serait beaucoup mieux... ça ne lui coûterait rien...
LA SERVANTE
On y a bien dit... 11 veut point seulement en entendre parler... L'hôpital... pensez donc! ça a eu cheval et voiture dans l'temps... C'est fierl Et puis il ne veut point se séparer d'elle... 11 veut toujours l'avoir auprès de lui comme quand elle vivait... Il ne la quitte que pour aller à son travail. Dès qu'il rentre, il vient s'enfermer ici... Personne ne peut savoir ce qui se passe... J'ai eu beau écouter derrière la porte... On dirait comme ça qu'il parle tout seul... quelquefois, il pleure...
LE PASSANT
Jamais il ne quitte cette chambre?...
LA SERVANTE
Pour manger, seulement... je frappe à la porte
pour Tavertir... Il sait ce que ça veut dire... Il sort... mais alors il faut voir sa figure! Quand il me regar('o^ j'ai peurl... Et, vous savez, c'est pas commode de me faire peurl... Je crois toujours qu'il va divaguer... Et puis, c'est curieux, les paroles qu'il dit, c'est raisonnable... c'est sensé I Dès son repas fini, et c'est pas long, il revient auprès d'elle... Au petit jour seulement, je l'entends qui s'en va, qui monte se coucher... Pour moi, il est un peu fou... Monsieur n'croit pas?
LE PASSANT
Peut-être. Est-ce que...
(A ce moment, on entend du brait au dehors.)
LA SERVANTE, écoutant, puis allant reprendre précipilamment la lumière qu'elle a pos^e sur la table.
Le v'ià... c'est lui... il rentre... je reconnais son pas... vite, sauvons-nous... S'il vous trouvait, il serait capable de vous faire un mauvais parti... Et puis moi...
LE PASSANT, en s'en allant.
Il VOUS mettrait à la porte...
LA SERVANTE
Oh! j 'crains pas ça... il retrouverait jamais une domestique comme moi, si bon marché, si travail- "use et si dévouée... ça se trouve plus... (Arrêtant le pa«n qui va sortir.) Si m'sicur a été content, il ne m'oubliera pas... (Elle tend la. main. Celui-ci lui donne une pièce.) Par là, monsieur... (Elle désigne la porte de gauche.) PaSSCZ...
Passez...
(Elle sort rapidement, précédée du passant ; la porte se referme sur eux. — Un très long silence.)
LA UUilMi'USE 143