SCENE PREMIERE LUI, ELLE
Au lerer dn rideau, elle est assise dans un fauteuil, immobile, regardant fixement devant elle. Il est auprès d'elle.)
LUI
Ma petite Marie, tu commences à me reconnaître... N'est-ce pas, tu me reconnais?... Non? J'ai bien changé, bien vieilli... (ii lui montre ses cheveux.) C'est tout blanc, ça... et puis, j'ai tant pleuré !... Ma voix, ellemême, est celle d'un vieux... 0 ma chérie, ma chérie, reconnais-moi à ma tendresse!... Rappelle-toi! Qui suis-je?... voyons... souviens-toi... (L'aidant.) And...
And..,
ELLE, avec un son de voix indifférent.
(Elle s'arrête.)
LUI, achevant le nom.
André... André...
ELLE Audrc. (Prononçant très vite, comme quelqu'un qui veut retenir,
148 ÏIIÉATUE D'ÉPOUVANTE
qui ne veut plus oublier.) André .. André... (Puis portant la main sa tête.) Ah !.. . Ah ! . . .
LUI
Qu'as-tu? Marie... voyons... Marie...
GLLE, so plaignant.
Ah!...
LUI
Marie I
ELLE
Oh!... là... là...
(Elle prend sa tête dans ses mains.) LUI
Elle ne se réveille que pour souffrir ! (à eiie.) Tu ouffres ?
ELLE
Ahl...
i LUI
Où souflfres-tu ? que veux-tu ? Soulève un peu la tête... Ça ne sera rien... (Un silence.) C'est passé, n'est- ^ce pas ?
ELLE, relevant la tète.
Oui.
i LUI
tu îfie sens plus rien?
Non.
(Elle regarde antour d'elle, elTrayéo.)
LUI
Que regardes-tu? que regardes-tu?
ELLE, comme iortint d'un rêve et retrouvant ses mots, ses pensées.
Cette chambre... Ahl... pourquoi suis-je ici? Pourquoi suis-je à l'hôpital?.,.
LUI
Tu n'es pas à l'hôpital... tu es chez toi...
ELLE
Non... je ne suis pas chez moi... je suis à l'hôpital... je veux m'en aller... c'est trop triste, ici...
LUI
Hélas !... la chambre où tu t'es endormie était moins lugubre, ton réveil est douloureux, ici.
ELLE, le fixant, effrayée.
Qui êtes- vous ?
LUI
N'aie pas peur de moi... Tu ne me reconnais pas?...
ELLE
Non...
LUI Regarde-moi... Marie...
ELLE
Non... je ne vous reconnais pas...
LUI Regarde-moi...
v1-:LLE, après l'avoir longuement regardé et reconnu, détournant les yeux,
indifférente presque.
Pourquoi tout est-il changé autour de moi?,.. '^Ou'est-ce qu'il y a?... (Avec angoisse.) Je ne rêve pas...
LUI
Tu ne rêves pas... Oh I n'agite pas ainsi tes pauvres «lains. Écoute. Je vais te dire... t'expliquer... Tu ne peux pas comprendre... Tu viens de te réveiller... d'un long sommeil...
ELLE, répétant sans avoir l'air de comprendra,
D'un long sommeil?...
LUI
D'un sommeil que rien n'a pu vaincre... qui a dérouté tous les savants... tous les médecins... tous ^eux qui t'ont Tue... soignée...
ELLE
Soignée...
LUI
Un jour... C'était un dimanche... tu revenais de l'église... deux hommes se battaient dans la rue... l'un d'eux, frappé d'un coup de couteau, tomba ensanglanté... tu pris peur... Une fois à la maison, tu eus une attaque de nerfs... on te porta sur ton lit... tu t'y endormis... et cela a duré six années I
ELLE
Six années I Mais, alors... je dois avoir changé... comme toi... plus que toi... je voudrais me voir...
LUI
Non... tu n'as pas changé...
ELLE
Si... je veux me voir... toi, tu ne me dirais pas...
(Elle désigne la glaco accrochée au mur.) LUI
Ëcoute, Marie...
ELLE
Donne, que je me voie...
(Elle tend les mains dësegpérémeat.) LUI, se résignant, et allant prendre la glace.
Tu es toujours belle pour moi...
ELLE, se regardant avec douleur.
Ohl... est-ce moi?... ce n'est pas possible... moi... est-ce moi, cela?... cette pauvre petite figure amaigrie... oh!...
(Elle pleure.) LUI
Tu pleures?
Oh! c'est trop douloureux... Me voir ainsi I Je n'auais pas dû me réveiller...
LUI
Tu le regrettes déjàl...
ELLE
Je souffre!... j'étais presque morte... pourquoi ne l'ai-je pas été tout à fait!
LUI, tristement.
Tu ne penses qu'à toi!... Et moi!
ELLE, le regardant, puis, soudain.
Et mes enfants?... mes enfants, où sont-ils?... Je veux les voir... Et je parlais de moi!... mes enfants. . que je les embrasse... pourquoi ne sont-ils pas là... auprès de moi?... Mais, va, tu as bien fait de les éloigner... ces petits, ils auraient eu peurl... va les chercher, maintenant...
LUIf terrifié, livide, «près an tilenco.
Les enfants...
ELLE
Où sont-ils?
LUI, cherchant.
Je vais te le dire...
EXLE
Où sont-ils?... quelqu'un est auprès d'eux pour les surveiller, au moins?...
LUI Mais... Montant désespérément.) Ce ne SOUt pluS doS
enfants... Ils sont grands... pense donc, ils ont six ans de plus...
ELLE, souriant faiblement.
C'est vrai... Georges a...
LUIy «e soutenant au iauteaiL
Vingt ans...
ELLE
Jean.
LDI
Dix huit...
ELLE
C'est vrai... je voudrais tant les voir... les serrer dans mes bras...
LUI, cherchant ce qu'il va dire, la gorge serrée par des sanglots qui voudraient sortir.
Écoute-moi. La vie a continué pendant que tu dormais... Georges est... soldat... aux colonies... Jean... dans une maison de commerce... en Amérique...
Si loin î mais
ils revie
ndront?
LUI
Oui...
ELLE
Écris-leur Je
revenir.
LUI
Oui...
ELLE
Je les reverrai bientôt?
LUI
Tu les reverras...
ELLE
Mais quand?
LUI
Mais pas avant... deux... trois mois... c'est loin où ils sont...
ELLE
Tout ce temps! Je les ai quittés si jeunes! Quand je pense que ce sont presque des hommes! Mais je les reconnaîtrai tout de même, va!
LUI
Tu ne m*as pas reconnu, moi.
ELLE
Oui... mais eux! mes petits... mes chers petits... Dis-moi... Ils m'ont vue comme ça? Ils ont dû avoir de la peine?... Quand ils seront revenus, nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas?... nous nous en irons loin d'ici... ensemble... très loin d'ici... où nous avons été si malheureux! Là où il y aura du bon soleil... où ce sera plus gai, n'est-ce pas?
(Il détourne la tête, des larmes coulent silencieusement sur n pauvre figure blême d'émotion, contractée de douleur.)
LUI
Oui...
LA DOHMEUSE 155
ELLE
S'ils étaient là, nous partirions tout de suite. Pour quoi les as -tu laissés aller si loin?.,. Autrelois tu disais que jamais ils ne nous quitteraient...
LUI Il le fallait... ils ont voulu... (Trouvant une raison.) pour
gagner leur vie!
ELLE
Gagner leur vie ! Que veux-tu dire?
LUI
Quand je t'ai vue dans cet état... je n'ai plus eu la tête à moi... j'ai fait de mauvaises affaires...
Nous sommes pauvres?
LUI
Console-toi... va, Targent n'est rien.
ELLE
Si... puisque les enfants Font loin!
LUIf avec un accent indéHnissablo.
Là où ils sont, ils ne souffrent pas...
ELLE
Tu as souffert, toi!
LUI
Oh! oui, j'ai souffert!... (Se reprenant.) Dis-moi, dans
ton sommeil, tu avais souvent des plaintes... ne ressentais-tu pas quelque douleur?... ne souffrais-tu pas toi aussi?... (Avec crainte.) N'cnteudais-tu rien?
ELLE
Si... quelquefois... des bruits très confus... Oui, je me souviens... une fois... c'était... il y a longtemps, longtemps... j'ai entendu distinctement... comme un bruit sourd, comme des coups de marteau... et puis une plainte... comme des gémissements, des sanglots qui viendraient de loin... de loin.
LUI, «ffolé.
Des sanglots...
Oui... Je me souviens... une autre fois encore j'ai entendu ces mêmes bruits, ces mêmes sanglots... qu'est-ce que c'était?
LUI, vivement.
Rien... tu te trompes...
ELLE
Ah!... J'ai cru... Regarde-moi... comme tes yeux sont tristes!... comme ta main tremble... qu'as-tu? qu'est-ce qui te fait souffrir? Pourquoi pleures-tu?
LUI, ne pouvant plus se retenir et éclatant en sanglots.
Mais... parce que, vois-tu... je pense que tu es là,
vivante et qu'ils sont... (Se ressaisissant sous le regard fixé sur
lui.) loin... loin... qu'ils ne peuvent pas te voir... t'embrasser... oui, c'est pour cela... pour cela seulement
LA DORMEUSE i57
que je pleure... Oui... je suis vieux... il ne faut pas faire attention... Tu sais, je t'ai veillée nuit et jour... je ne te quittais pas... Regarde, je te portais des fleurs... Je te parlais comme si tu pouvais m'entendre... chaque jour, je croyais que tu te réveillerais... j'épiais tes mouvements... j'espérais!... Et maintenant, c'est vrai... tu es guérie... tu es vivante... Ahl si tu savais comme je suis heureux I...
(Ses sanglots redoublent.) ELLE, le regardant toujours flxement.
Pourquoi pleures-tu?
LUI, sans répondre.
C'est triste ici... mais tu verras, nous aurons une belle maison comme autrefois... je travaillerai... tu verras... j'ai encore de la force... et du courage... Oh! il m'en faut!... si tu savais... oh! oui, j'en ai du courage... (Un temps.) Mais, j'oubUc... c*est l'heure où il faut que tu prennes cette poudre de viande...
ELLE
Je n'ai pas faim... j'ai la gorge sèche... je voudrais... je ne sais pas... quelque chose de rafraîchissant... j'ai un désir de fruit... (Réfléchissant.) du... du raisin, oui, ça me ferait plaisir.
LUI Tu vas en avoir. . . (AUant à la porte de gauche et appelant la
soivnnie. A voix basse.) Écoutcz... VOUS allez aller chercher des raisins..
15» THÉAlRi: D'É!>OUVANTE
LA SERVANTE
Des raisins... en cette saison!...
LUI
Il y en a dans la Grand'Rue, en face la mairie... J'en ai vu.
LA SERVANTE
Peut-être bien... M'sieur sait ce qu'y coûtent...
LUI
Allez... tout de suite...
LA SERVANTE^ brutalement.
Oh 1 j'vais pas là-bas sans argent, moi...
LUI
Vous direz que demain...
LA s KR VANTE
Merci!... on leur doit déjà assez d'aut' choses... y m'font une tête là d'dans... J'y vais pas...
LUI
Parlez plus bas...
ELLE, entendant chuchoter.
Qu'est-ce qu'il y a?
LUI
Rien... (a la servante.) C'est bien... j'y vais... (a Eiie.^ Attends, ma chérie... tu vas les avoir, tes raisins...
(Il sort précipitamment par la porte de gauche.)
jà
LA DOiLMELSE 150