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SCENE III

BERLAND, puis LEGÏIEVALLIER, un Municipal, DEUX Garçuns de la Mokgue.

BERLAND, se précipitant furieux sur la porte.

Encore'.... encore dans cUi turne!... Bon Dieu! on se fout de moil... (Un temps.) EL boutïer?... on boufle

pas, c'soir? (Flanquant des coups de pied dans la porte.) TaS dC salauds! (U va s'asseoir, *u fond, sur l'escabeau.) Depuis huit

jours, ils sont tous après moi — commissaire, gendarmes, juges — comme des mouches sur d'ia viande!... (Ricanant.) Malheur 1 pas moyen d'être tranquille... même la nuit!... Ils m'ont foutu pour compagnon un espèce de mec... Ça beau être un grinche, y'mMit rien de bon, c'coco-là! Je m'méfie. Peut-être un mouton qui m'espionne... Aussi j'dors pas... (Très bas, à lui-même.) On Sait pas c'qui peut arriver... Des fois, la nuit, on rê^e, on jaspine... on raconte des choses... Bon sang! ça serait pas la peine d'avoir eu tant de mal

pour... (Il s'arrête brusquement. Long silence.) 11 faitfroid ici!... (Il lève le col de son veston, puis il regarde autour de lui et aperçoit la

bouteille sur la table.) Tiens I Quéque c'est que ça? Une

fiole!... (Sa figure s'éclaire. Il s'approche de la table, regarde la bouteille) De l'absinthe I ah ! bathl... (ii prend la bouteille, puis^

subitement Méfiint, il la repose ) Doucemenl, doucement... pas de ça... c'est peut-être uq piège... Je rn'mélie... (Un

temps. Lutte intérieure. Il rotle autour de la table, sans quitter la bou

teille des yeux.) G'est dur tout d'mêrne !... j'ai rien dans rventre depuis c'malin... j'ai la langue sèche... (Avec un accès subit de fureur.) Qu'est-ce qu'iis Ont donc à IHO faire poirolter dans leur boutique à macchabées?... (ii

flauque de nouveaux coups de pied dans la porte de droite. 11 revient à la table. Un temps.) Ils Ont pi'is l'apérO, leS frères! (Il ricane. Il prend lentement la bouteille, la débouche, renifle au goulot et la repose sur la table.) Oui... c'cst de Fabsinthe... et de la bonne... Mâtin! faut rien qu'çaà monsieur le juge I... Canaille!... (Ricanant.) C'est peut-être une pièce à conviction !... (Il fait le tour de la table comme hynoplisé par la bouteille.) Moi, bouffer, j'm'en fous... pourvu que j'boivo!

(Il s'attable brusquement, no pouvant plus y tenir.) Y'a trop lon}4,tempS que j'en ai pas pris ! (Il se verse de labsinthe puro et boit d'un trait, tenant la bouteille à la main.) Si y Croit quC Ça me

fera parler, le mec!... (U rit. se frottant lo ventre.) Ça va

mieux... me V'itl d'attaque! (On entend un bruit do verrou. La porte du fond s'ouvre soudain, découvrant un couloir qu'éclaire une lanterne d'une lueur blafarde. Deux employés de la Morgue paraissent. Ils portent un corps enveloppé dans un linceul. Ils le placent sur la table de marbre, la tête appuyée à la fenêtre, les pieds face au public.) Heiu!

quoi! Qu'est-ce qu'on apporte?... Un macchabée!... (Cynique.) C'cst-y unc revuc qu'on veut m'faire passer?...

(Interpellant les garçons.) YOUS n'aveZ dODC pluS d'plaCC

dans votre devanture que vous les mettez dans Tar-

rière-bou tique ?... (Les deux garçons de la Morgue se retirent lentement pondant que rland continue à ricaner. Bruit de verrou qu'on referme. Une fois seul, Borland regarde le corps, puis hausse

les épaules.) Et puis, j'men fous! ça m'gène pas. (a.u cadavre.) Tu m'gênes pas, ma vieille... j'serai peu-]

être un jour là- .îeSSUS, moi aussi ! (Il boit un nouveau verre

d'absintho et, en reposant la boulcille, il trouve la cigarette laissée par

Lechevaiiier.) Ah! bath!... uo iiiégot!... La uoce, alOFS !...

(Il se lève et va l'allumer à la lanterne. Puis se retournant vers le cadavre et le regardant attentivement.) Qu'est-Ce que ça peut

être que ce linge-là?... (ii s'assied près de la table.) Un mec?... une gonzesse? .. Peut-être un pante qu'aura voulu faire des magnes?... (Ricanant.) Tant pis pour toi, mon vieux, ça t'apprendra à vivre!... (Siience. ii fume. Ses yeux

sont fixés sur le cadavre. Peu à peu, il se détourne avec une sorte de

crainte.) C't'égal, c'est picn purée, c'te compagnie-là!... Ça va bien quelque temps... mais à la longue... (Se

secouant.) Ça me fout des idées noires... (Pour se donner du cœur, il prend la bouteille, se verse un verre et boit, puis regarde le

cadavre.) T'es pas rigolo... non, Vrai, t'es pas rigolo!...

(Il se lève, se promène nerveusement, puis de nouveau regarde le

cadavre.) Et puis... zutî... J'te regarde plus!... j'veux

plus te regarder!... (Nouvelle promenade. Mais ses yeur sont comme forcés de se tourner vers le cadavre.) C'est épatant tOUt

de même... c'est plus fort que moi. ..ça me tire l'œil...

Qu'esl-Ce que j'ai dans le citron?... (Furieux, se frappaul la

tête.) J'peux plus ce que je veux... moi... Berland!... (Colère.) Nom de Dieu! j'veux plus l'regarder... j'ie regarderai plus!... (Il tourne le dos au cadavre, se parlant à lui-même et se frappant la poitrine.) Dis douC ! dis doUC ! t'aS paS le lalî",

hein? j'espère... Manquerait plus que ça! De quoi,

d abord?... Deçà?... (Sans se retourner, il désigne le cadavre du doigt.

Ricanant.) Tu ci'ois pas qu'll va te boufier? Non, des fois !... (Il ricane de nouveau.) Ah ! ah 1 c'est UD macchabée comme un autre! (Prenant une résolution.) Regarde-le donc une

bonne fois pour toutes I ... (U se prend par le collet et se retourne, face au cadavre.) Là ! (Un temps. Il s'approche du corps en sifflottant par fanfaronnade, puis après une longue hésitation, ayant cessé de siffler.

s;; : LA DALLE 317

il s'approche en hésitant du cadavre, soulève le linceul, découvre les jamîjes. H aperçoit alors les souliers et le pantalon rouge du soldat Mangin. Il pousse un cri et recule épouvanté.) Heiol Lui?... enCOre lui?

l^n v'Ià une sale bLigue !... (Étrangle par lefïroi.) Bon Dieu ! Qu'est-ce que ça veut dire?... J 'comprends pas... pourquoi qu'ils l'ont ramené ici? Pourquoi qu'on me laisse seul avec lui?... SeuU... Çsl-ce que je suis seul,

d'abord?... Non, non !... (Il regarde autour de lui et lait le tour de la salle, en longeant les murs.) Il y a deS VeuX et deS OreiUeS Oll qU^On les cherche pasL.. (Sursautant soudain.) Huin?...

j'ai entendu du bruit! oui... oui... sûrement on a bougé! (Il écoute anxieux.) Il y a là quelqu'un qui me guelle... qui m'espionne î... oui!... Oh! tout ça, c'est

pas naturel... (A ce moment, le drap qui enveloppe le corps se soulève légèrement.) Ilein! Eli ben, quoi donc?... j'deviens loufî... j'i'aivu remuer!... (Se frappant la poitrine.) Quoi ! quoi! t'es saoui ! (Il fixe le cadavre avec une angoisse folle, puis ne voyant plus rien bouger.) V'ià c'que c'esl que de trop li-

cher î... Je croyais avoir vu... (Ricanant.) c'est-y bête!...

y m'avait Seuiblé... (Le cadavre bouge à nouveau. Affolé.) Ah I

oui, j'deviens louf... j'vois double! Ça bouge devant moi... mais oui... ça remue... là... là... (ii se recule jusqu'au

mur de gauche où il s'aplatit, horrifié.) Ça remue... je l'vois, je l'vois... (Claquant des dents.) Ah! j'ai peUr! (Hurlant.) Au secours... J'ai peur!... Au sec... (Il porte la main à sa bouche pour s'empêcher de crier.) Qu'est-CC qUC j'ai?... (Fléchis.sanl de peur sur ses jambes.) Si OU me VOyait... (Le cadavre bouge encore.)

Encore?... Mais je deviens fou... j'ai des hallucinations, des cauchemars... (Berland, épouvanté, se cache la figure dans ses mains pour no plus voir; alors on entend des plaintes étouffées qui semblent sortir du cadavre. Soudain, fou d'horreur :) Il gueule,

maintenant!... il gueule!... Mais tais-toi donc! tais-toi

donc!... (Il saisit soudain la bouteille d'absinthe, renverse la chaise e

'ôlS ÏIIi;:ATiiE DÉPOUVAMTE

la table et se précipite en hurlant sur le cadavre qu'il frappe à coups redoublés. La bouteille se brise.) Tîens ! Tiens! tu crieras plus... salaud... J't'ai pas râlé cHe fois !... (Avec délire.) Ah !... du saDg... ça coule sur mes mains...

(A ce moment, la porte de droite s'ouvre, et Lechevallier fait irruption suivi d'un garde municipal et de deux garçons de la Morgue.)

LECHEVALLIER

Arrêtez-le 1... Ah! c'est aQreuxl... Arrêtez-le!...

(Le garde et l'un des garçons se précipitent sur Berland.) BERLaND, pris d'une crise de délirium, continuant à vociférer.

Ahl tu ne bougeras plus... J'taipas raté, c'te l'ois!... Ah! ahl Je t'ai pas raté...

(Il se met à éclater de rire.) LECHEVALLIER

Allez... Emmenez-le! ah! le misérable!... (On emmène

Borland qui se débat, fou furieux. On continue à entendre au loin, jusqu'à la fin de la pièce, ses hurlements.) Vite, UU Illédecin... du secours... c'est horrible!... (Pendant que l'autre garçon sort chercher du secours, il court au cadavre.) Ce mallieureUX Poi-

rel!... victime de son dévouement!...

(Poirel, au moment où Lechevallier va' soulever lo linceul, passe tout à coup la tête par la fenêtre entr'ou verte.)

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