CC EE
ques-unes de sés répliques. Il a voulu rendre moins odieux son personnage, en accusant ce qu’il y a en lui d’inconscience. Mais il lui a conservé toute sa grandeur farouche. Je ne crois pas qu’il existe dans tout notre théâtre moderne, une silhouette aussi puissante que celle-ci, aussi riche de vie intérieure et aussi sobrement tracée.
Une âme tourmentée, hautaine, orgueilleuse, violente, incapable de plier, — façonnée pourtant au silence, à la maîtrise de soi par vingt années de couvent.
Des colères qui éclatent brusquement et qui la secouent tout entière comme un vent d'orage, mais sans qué rien les manifeste au dehors qu’une flamme dans son regard, une vibration dans sa voix, quelques paroles à peine, sifflantes et sèches, avant que retombe le grand silence du cloître. Les colères d’une morte qui frémirait dans son tombeau. | |
Des désirs irrésistibles qu’elle écrase en elle, des haïnes dont elle garde le secret, des instincts de criminelle, comme si le crime ancien l’avait marquée à jamais. Puis, des coups de repentir, — un besoin de se sacrifier, sans tendresse, — un appétit de sainteté, sans aucune douceur, — une orgueilleuse, une féroce humilité.
Et c'était, le 25 janvier 1892, la première pièce d’un jeune homme inconnu. Et voici tout ce que Fr. Sarcey indulgent à tant de mélodrames, enthousiaste de tant de vaudevilles, voici ce qu’il trouvait à dire :
C’est un cas de tératologie, porté au théâtre par un disciple d’Ibsen... Chez M. de Curel, comme chez Ibsen, tout va par saüts, par bonds, dans
E T D’ AUJOURD'HUI 2 RER SA PE AN SRE PE EE une nuit épaisse. Les initiés se récrient « Oh ! que cette psychologie est profonde ! > mes amis, je n’y vois goutte. Tous ces gens-là me font l’effet de fantoches s’agitant dans l’ombre. Il n’y a qu’un mot, et je le prends dans la langue verte, pour qualifier l’Envers d’une sainte : c’est crevant. Je n’ose pas dire que c’est sans talent, parce qu’il y a là dedans certaines qualités de style, sobre et ferme, qui marquent un écrivain, mais un écrivain dramatique, jamais.
Que voulez-vous ? Quand on s’est accoutumé à avoir sous les yeux des mannequins de théâtre, d’un seul modèle, d’une seule venue, tout bons ou tout mauvais et qu'on en.est arrivé à croire que c’est cela la vie, on n’est plus capable de comprendre que l’âme humaine n’est que tumulte et contradictions.
# CES
C’est ainsi que s’est aggravé, entre M. de Curel et le gros public une sorte de malentendu qui n’est pas encore dissipé tout à fait. Il est convenu que chacune de ses pièces, même celles qu’on admire pour d’autres qualités est une gageure, un défi, non pas à la tradition, maïs au bon sens.
Et il est vrai qu'il ne fait rien pour conquérir les suffrages de la foule, qu’il aime, en fait de psychologie, les “cas rares, exceptionnels, qu’il a le goût de l’audace. Mais cette audace, cet amour de l’aventure, du risque ét du dañger, vous ne le trouverez guère que dans le choix des situations psychologiques et non dans le développement de l’œuvre elle-même, qui reste toujours, une fois posée, une fois admis son point de départ, admirable de logique et de rigueur.
T HÉ AT RE D °’ HIER EEE
Voici le sujet de la Figurante, une des trois pièces qui avaient constitué son premier envoi :
Un homme politique jeune encore, intelligent, ambitieux, est lié à une femme mariée qu’il aime et dont il cst aimé. Mais cette situation équivoque risque de compromettre son avenir ; sa maîtresse elle-même cherche une jeune fille disposée à tenir l’emploi officiel de femme légitime, mais en respectant les droits acquis par une autre et en se résignant à n'être à ce foyer qu’une figurante. Une jeune institutrice accepte ce rôle humiliant, et vous devinez d'avance que peu à peu, par son intelligence, sa grâce, sa finesse, son esprit, les services qu’elle lui rend, elle trouvera le moyen de se rendre indispensable à son mari, de le conquérir et de supplanter la vieille maîtresse. Tout cela est conduit avec la plus grande finesse, mais il est naturel que nous éprouvions quelque gêne — morale — à nous intéresser à cette opération stratégique.
Le point de départ de l’Invitée (écrite en mai 92 et jouée au Vaudeville en janvier 93), est encore plus difficile à admettre. Trompée par son mari, Madame de Grécourt (qui n’a pas la résignation facile d’une héroïne de Porto-Riche), a quitté sa maison, a disparu, s’est refait à l’étranger une vie facile et honorable, grâce à sa fortune et à ses relations. Ceci, le public l’accepterait sans peine ; mais en abandonnant son mari, elle a abandonné ses deux filles et pendant vingt ans, elle a tout ignoré de son ancien foyer.
Un ami trouve le moyen de l’y ramener, pour un instant et sous un faux nom. Ce foyer a terriblement souffert du départ de la mère. Le mari vieilli, devenu un
ET D’'AUJOURD’'HUI PE ES EEE PS EEE LE ER TPE ESS SEEN TEE SR EEE ASE)
vieux bonhomme maniaque. Les deux filles très droites, honnêtes au fond, mais si mal élevées, khabituées d’ailleurs à cette idée que leur situation spéciale écartera les épouseurs, des épaves déjà au début de la vie. Et tout d’abord Madame de Grécourt n’éprouvera guère en leur présence qu’une curiosité sympathique ; M. de Curel n’a garde de recourir à cette voix du sang dont le mélodrame a tant abusé. Mais cette curiosité se teintera bien- ‘tôt d’un peu de regret et d’un peu de remords ; sa vie passée lui apparaîtra singulièrement vide ; le sentiment maternel lentement reprendra ses droits et elle finira par s’apercevoir qu’elle ne peut plus abandonner ses enfants après les avoir revues et elle les emmènera, laissant son vieux mari à sa vieille maîtresse.
Ici encore, un postulat dangereux, cet abandon des enfants, cette séparation totale de vingt ans, mais ensuite, dès l’instant du retour, une analyse d’une finesse admira- ‘ble, sans rien de conventionnel ou de banal, d’une vérité audacieuse, mais audacieuse au bon sens du mot.
Car il y a, dans l’ordre des sentiments et par conséquent dans la comédie psychologique, deux sortes au moins de vérités : la vérité vraie, compliquée, subtile, qui se révèle par des nuances difficiles à saisir, telle que non seulement nous aurions peine à la démêler, mais que nous avons, lorsqu'un psychologue la dresse devant nous, une tendance à la méconnaître, à nous révolter contre elle. Et il y a la vérité théâtrale, beaucoup plus aimable “celle-ci, — à laquelle nous sommes habitués, que nous attendons, dans une situation donnée, que nous accueillons aussitôt d’une adhésion facile de notre esprit paresseux et de notre sensibilité agréablement émue.
LE (1 qu 1
THÉ ATRE D ’'HIER D
Dans le cas dont je vous parlais, la vérité théâtrale, ce serait la voix du sang, la mère qui ouvre ses bras, les filles qui se précipitent.. Mais ces sentiments maternels qui, chez Madame de Grécourt, ont été brutalement coupés peuvent-ils se renouer aussitôt ? S'ils étaient assez forts pour le pouvoir, aurait-elle eu la force de les trancher jadis ? Et est-il admissible que, chez ces enfants abandonnées, qui n’ont jamais connu la douceur de cet amour maternel, préoccupées d’elles-mêmes et d'elles seules, le sentiment filial éclate soudain, irrésistible ?
C’est autre chose qui nous apparaîtra d’abord : la curiosité chez l’une, l’intérêt personnel, l'inquiétude de l’avenir chez les autres. C’est peu à peu que les sentiments naturels vont renaître et ce peu à peu est autrement difficile à régler qu’une grande scène à tirades prévues, avec effusions et trémolo à l’orchestre.
Vous voyez ce que j’entendais, en vous disant que M. de Curel, psychologue, a le goût de l’aventure, le goût du jeu, si vous voulez, — mais que ses audaces, après la première révolte instinctive, nous conduisent toujours à une vérité plus profonde et plus émouvante. ü
Peut-être son plus grand effort dans ce sens est-il cette comédie de l’Amour brode dont M. André Antoine écrivait le 5 août 1891: « une œuvre remarquable, une espèce de Jeu de l’amour et du hasard, mordant et tragique ». On ne saurait mieux dire et auprès du chef-d'œuvre de Marivaux il aurait pu évoquer aussi celui de Musset : On ne badine pas avec l'amour. Ce ne sont pas de médiocres parrainages. Je crains pourtant qu'ici M. de Curel ait dépassé la limite de ce qui est possible au théâtre. Et de
fait, cette pièce, curieuse et profonde, ne s’est pas heurtée seulement à une incompréhension passagère.
Longuement travaillée, souvent reprise, sous des titres successifs, Sauvé des Eaux, puis l’ Amour brode, enfin la Danse devant le miroir, elle n’a pu, sous aucune de ses formes, s’imposer au public. Il est certain que ce drame, volontairement dépouillé de tout ce qui est agrément extérieur, de tout ce qui donne l’impression de la vie réelle, d’une construction rigoureuse et même rigide, n’est pas fait pour un public, même prévenu en sa faveur. On reconnaît l’écrivain qui a dit dans sa jeunesse : « J'étais de ceux que Stendhal ravit.. », mais de l’analyse Stendhalienne à la psychologie dramatique, il y a la distance de l’abstraction idéologique au réel.
Ce que poursuit ici M. de Curel ce n’est pas bien entendu, la vérité théâtrale dont je vous parlais tout à l'heure, — mais ce n’est plus une vérité humaine, nuancée. C’est la vérité absolue, mathématique ou chirurgicale. La pièce est vraie, à la manière d’une planche anatomique ou d’une figure de géométrie. Durant ces trois actes, tout s’ordonne et s'organise, jusqu'aux plus fines nuances ; les mouvements du cœur, avances et reculs, impulsions soudaines et retours en arrière, tout est noté avec une précision qui émerveille mais qui déconcerte. La vie n’a pas cette clarté limpide et glacée, cette pureté abstraite ; notre mécanisme sentimental ne fonctionne pas avec la sûreté de rouages d’horlogerie.
Pourtant le cas exceptionnel qu’elle nous présente est gros de vérité générale. Ces deux jeunes gens, attirés l’un vers l’autre, mais séparés par une sorte de défiance ins-
THÉ AT RE D ’ HIER EE
tinctive, d'inquiétude d’esprit, — qui voudraient se connaître, s’éprouver d’une épreuve irréfutable et décisive et qui sentent combien il est impossible à deux êtres humains (et surtout à deux êtres qui s’aiment) de ne pas demeurer des étrangers : il y a là un drame émouvant, une sorte d’effort passionné. Et ça et là combien d'idées profondes : le cabotinage instinctif qui se mêle à tout amour, au risque de le corrompre, cette création incessante de l’être aimé par l’être aimant qui se forge de lui une image toujours enrichie, mais derrière laquelle la réalité s’efface, cette cristallisation, la perpétuelle illusion qui nous fait projeter au dehors et réaliser comme vérité objective ce qui n’est autre chose que nous-même, nos constantes aspirations vers une clarté, éternellement décevante, dans l’obscurité et le mystère qu'est la vie. Tout cela traduit en des analyses subtiles, en des images somptueuses, en des inventions scéniques inattendues.
Üne œuvre de ce genre, de cette noblesse et de cette austérité n’est peut-être pas immédiatement accessible. Pour en jouir, il faut s’en être rendu digne. Mais toute œuvre difficile sera-t-elle condamnable ? Refuseronsnous, en littérature, de faire cet effort d'intelligence qui, en présence d’une œuvre musicale, nous paraît naturel, st exigerons-nous dans un art (au théâtre) ce que, dans un autre (au concert) nous appellerions vulgarité.
+ CES
Je voudrais, pour en finir avec cette première série,