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vous dire un mot des Fossiles, un drame plus abordable, mais lui aussi d’une singulière beauté.
L'étude psychologique y conserve sa place, mais nous y verrons apparaître quelque chose de nouveau qui annonce les drames futurs. Ecrits en octobre 91, pendant les répétitions de l’Envers d’une Sainte, les Fossiles furent représentés en novembre 92 au Théâtre Libre et repris en 1900 au Théâtre Français (vous voyez comment toutes ces premières œuvres, si diverses, l’Envers d’une Sainte, la Figurante, l’ Amour brode, l’Invitée, les Fossiles, se ramassent dans l’espace d’un ou deux ans).
L’orgueil encore, comme dans toutes ses pièces reste ie grand mobile, mais ce n’est plus l’orgueil égoïste d’une créature humaine, c’est l’orgueil de toute une famille, d’une race qui ne veut pas mourir, qui se sent étrangère dans un monde où plus rien n’est à sa taille, mais qui a conscience de tout ce qui, par elle, se maintient, de traditions, de sentiments généreux, de grandeurs abolies.
Nous ne sommes plus rien en France, dis-tu ? Si, nous sommes les oubliés, les dédaignés, qui paient l’ingratitude en semant autour d’eux l'esprit d’abnégation.
Dans son manoir des Ardennes, dans un pays dur et sauvage comme lui, en pleine forêt, loin des hommes, le vieux duc de Chantemelle, gentilhomme à la mode d’autrefois, farouche et violent, emporté par des instincts de fauve, grand tueur de loups et de sangliers, un peu sanglier lui-même, assiste au désastre de sa maison. Son fils unique est au dernier degré de la phtisie, les médecins le condamnent ; avec lui le nom va périr. Mais, de-
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vant la mort imminente, le jeune homme demande à sa mère d’écouter un aveu : il a un enfant, d’une jeune institutrice, Hélène Vatrin, élevée au château auprès de sa sœur et que sa mère a chassée, la soupçonnant d’être la maîtresse du vieux duc. Or elle l’était en effet de l’un et de l’autre ; elle a aimé celui-ci et n’a pas eu la force de résister à celui-là.
Que faistu, blanche tourterelle, Dans ce nid de vautours ?..
Si bien que la paternité est douteuse : et voilà une fois de plus, une situation difficile. |
En apprenant l’aveu de son fils, le vieux duc a commencé par une colère terrible, avec des cris et des menaces à faire trembler les murs de son château : premier mouvement de jalousie physique, fureur aussi d’avoir été joué... Puis il s’apaise brusquement. Si indigne que soit la mère, quel que soit le père véritable (lui-même ou son fils), le sang des Chantemelle coule dans les veines de cet enfant. C’est le salut possible pour cette race qui me doit pas périr ; qu’importent à ce prix sa jalousie personnelle, ou les scrupules bons pour une délicatesse bourgeoise et les lois de la morale elle-même ?.. En un instant, il a pris ses responsabilités, il joue son rôle de chef : Robert épousera Hélène Vatrin ; un nouveau rameau se greffera sur le vieux tronc des Chantemelle. Quant à son fils qui croit Hélène digne de lui, pas un remords de le tromper de cette façon révoltante :
S'il savait !… Eh bien il me tuerait, mais au fond, il penserait que je gouverne bien ma maison. Un crime ! Crime, soit. Le vieux ne manque encore ni d’audace ni d'énergie. Qu'importe à présent de qui est
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l'enfant. Il est de notre sang, et je n’en demande pas davantage ! — Je veux un petit-fils, dit-il encore, je le trouve, je le prends !
Pour lui, la raison de famille vaut une raison d'état. À cette idée, à ce devoir suprême (sauver le nom et la race) tous les personnages du drame vont se trouver sacrifiés : la duchesse de Chantemelle, gémissante et sans force devant son terrible époux, Claire de Chantemelle, , léur fille, la sœur de Robert, tout héroïsme et toute pureté celle-là, qui sacrifiera son existence entière et se consacrera à garder dans la vie le frêle héritier de tout ce passé Avec elle, nous sommes vraiment sur les hauteurs ; et je ne connais dans le théâtre moderne que M. P. Claudel qui se soit élevé ainsi quand ïl a écrit l’Otage et conçu le rôle de Sygne de Coufontaine.
Des victimes encore, ce vieillard qui n’aura plus dé:sormais qu’à attendre la mort dans la solitude — et Hélène Vatrin — et Robert surtout qui va connaître la vérité et que ce dernier coup doit achever. Après cette révélation que lui apporte une scène terrible en sa brièveté saisissante, il n’aura pas un cri de colère, pas un gémissement arraché par la douleur. Il ne reste plus en Jui que deux pensées : l’une, qu’il ne peut plus vivre, l’autre qu’il doit, au seuil du tombeau, remplir à son tour son devoir de chef, assurer l’avenir de cet enfant, transmettre le flambeau sacré. « On a fauché toute la prairie pour sauver une petite fleur ».
Robert de Chantemelle, c’est à peine si nous le verrons passer maintenant, impénétrable et hautain. Quelques paroles seulement, sans un reproche, et nous n’entendrons plus sa voix que d’outre-tombe, quand sa sœur,