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peu surprenante : « Ne demandez pas au théâtre des idées ; les idées il ne les voit qu’à travers les caractères (jusqu'ici rien de plus juste), au moment où elles deviennent excessives (soit encore) et où il va les ridiculiser.. ». C’est ici que je cesse de comprendre. Pourquoi cette restriction ? Pourquoi « au moment où il va les ridiculiser » et non pas : « au moment où il va se passionner pour elles » ? La passion serait-elle moins théitrale que l'ironie ?
Combien il y a plus de vérité et de profondeur dans ces quelques lignes de Vigny en tête de Chatterton : « Il n’y a ni maître, ni école en Poésie : le seul maître c’est celui qui daigne faire descendre dans l’homme l’émotion féconde et faire sortir les idées de nos fronts qui en sont brisés quelquefois ». Et il ajoutait : « Je crois à l'avenir et au besoin universel de choses sérieuses. C’est ce me semble le temps du drame de la pensée ». Illusion, sans doute. Au lendemain de Lucrèce Borgia, de Marie Tudor et du Roi s'amuse, ce temps n'était pas venu encore. Faudrait-il se plaindre, s’il venait enfin ?
Les idées que nous offre M. de Curel, non pas pour nous imposer une doctrine mais pour nous convier à la méditation féconde dont parle l’auteur de Chatterton, ce sont celles dont il fut hanté toute sa vie et qui sont devenues sa vie elle-même. C’est pourquoi elles nous apparaissent vivantes et animées, et c’est pourquoi aussi les: images qui les réalisent ne sont pas des ornements plaqués sur elles, des symboles artificiellement composés pour nous en offrir après coup une représentation maté-
E T D 'AUJOURD’HUI
rielle. Ces images ce sont les idées elles-mêmes — et sous
leur forme originelle, primitive, telles qu’elles se sont
présentées à ses yeux avant de s’imposer à sa pensée. Vous connaissez le fameux couplet des Fossiles :
En moi laristocrate adore ces futaies aussi anciennes que nous, dont les rameaux protègent tout un peuple d’arbustes. Ne sommes-nous pas frères des chênes et des hêtres géants ? Impossible de me promener parmi eux sans partager leur arrogance. Je plane sur les basses tiges, je prends pour moi toute la lumière, et sème dédaigneusement des fai. nes et des glands pour les affamés de la lande. Ici, devant la mer, un autre homme s’éveille. Des vagues, toujours pareilles, viennent en troupeaux s’ébattre sur la plage, toutes également parées d’un rayon de s0leil, toutes également petites par le calme, toutes également hautes par la tempête. Je me dis alors qu’il y a là une image de l’humanité très différente de celle que donnent les bois. L’uniformité de ces flots qui portent indistinctement le fardeau des navires, et parmi lesquels les mouettes n’ont pas de choix à faire pour se poser, tout cela trouble un peu mes instincts forestiers. Mes préférences hésitent au souvenir des arbres monstrueux qui sont des merveilles à condition d’étouffer ce qui grandit aux environs ; et il faut me plaindre, écartelé que je suis entre le forestier et le marin, l’homme des futaies et l’homme des vagues.
Quand il parle ainsi, Robert de Chantemelle ne brode pas, en rhéteur ingénieux ou en poète, des variations sur la forêt et la mer. Il ne cherche pas un terme de comparaison. C’est la forêt, directement, qui a créé son âme, qui lui a donné la notion de l’ordre dans la richesse et de la hiérarchie. En parlant d’elle, — sans métaphore ni symbole, il parle de lui. Ainsi, le poète ne descend pas des idées aux images ; des images, c’est-à-dire du monde matériel, il s’élève aux idées. (1).
Et ces idées encore ne l’intéresseront pas pour leur
(1) « Faguet disait de J.-J. Rousseau qu’il rendait les idées sensuelles : ne peut-on dire de M. de Curel qu’il rend intellectuelles les images. > (H. Bordeaux, Portraits d'hommes, t. I, p. 206).
THÉATRE D’'HIER a
valeur abstraite, théorique, dans l’absolu. Elles l’intéresseront toujours pour leur rapport à la vie, comme principes d'action, dans la mesure où elles secouent notre conscience, agitent notre cœur, alimentent notre effort.
Dans une des comédies de sa dernière manière et qui ‘est un de ses chefs d’œuvre (La Comédie du génie, 1919), M. de Curel s’est mis en scène lui-même sous le nom d’un de ses héros, l’auteur dramatique Félix Dagrenat. J'y trouve cet aveu :