E T D’'AUJOUR D ’HUI SR RE ER TR SENS 7 POS EPST PER EURE
LE PRÉSIDENT, prononçant.
«Mais d’autre part :
< Considérant que la loi, en dépit de ses lâchetés, traîtrises, perfidies, infâmies, et autres imperfections, n’est cependant pas faite pour que le * justiciable en démontre l’absurdité, attendu que s’il en est, lui, personnellement dégoûté, ce n’est pas une raison suffisante pour qu’il en dégoûte les autres,
« Considérant qu’a priori un gredin qui tourne la loi est moins à craindre en son action qu’un homme de bien qui la discute avec sagesse et clairvoyancé ;
« Considérant, enfin, que si les juges se mettent à donner gain de cause à tous les gens qui ont raison, on ne sait plus où l’on va, si ce n’est à la dislocation d’une société qui tient debout parce qu’elle en a pris l’habitude ;
« Pour ces motifs ;
« Déciare La Brige bien fondé en son système de défense ; :
LA BRIGE.
Bravo !
LE PRÉSIDENT
«..l’en déboute cependant; , LE SUBSTITUT.
Très bien !
LE PRÉSIDENT
«et, lui faisant application de l’article 330 et du principe «tout cela durera bien autant que nous», le condamne à treize mois d’emprisonnement, à 25 francs d’aménde, et aux frais. »
L’audience est levée.
. Vous sentez combien nous sommes loin ici des Tribunaux comiques et des fantaisies de J. Moinaux et qu’il serait facile de trouver à cette gaîté comme un arrièregoût d’amertume,
Que le créateur de Boubouroche et de La Brige se soit senti attiré vers l’Alceste de Molière, il n’y a pas
THÉATRE D HIER ES
lieu de s’en étonner. Alceste n’est-il pas lui aussi victime comme le premier de la rouerie d’une femme et n'est-il pas comme le deuxième un philosophe révolté ? C’est pour cela sans doute que M. Courteline a écrit la Conversion d’Alceste, le seul acte en vers de sa carrière, et qu’il en a fait un chef-d'œuvre. | La pièce appartient au genre un peu démodé des A propos. Ce fut longtemps l’habitude, dans les théâtres subventionnés, de saluer l’anniversaire des grands écrivains, soit en évoquant une de leurs pièces, soit en rappelant en vers quelque circonstance de leur vie. Nombre d’apprentis poètes ont ainsi présenté tour à tour Corneille discutant de poésie avec Richelieu, Racine écrasé par la cabale ou en conversation galante avec la Champmeslé, Molière trompé par sa femme (joli souve-
nir à lui rappeler pour sa fête !). — Comme Fabre d’Eglantine, M. Courteline a écrit une suite du Misanthrope.
Le thème d’ailleurs est très simple. Dans sa retraite, Alceste a senti le ridicule de son intransigeance, il a pris les plus belles résolutions, il revient dans le monde, apaisé, converti, décidé à n’avoir plus que sourires. Mais voilà de nouveau Oronte et les marquis plus insupportables que jamais, voici les gens de justice, voici le mépris de Célimène et jusqu’à la trahison de Philinte :
Mon seul amour et ma seule amitié !
S'il a changé, 1 il ret il a changé, le monde ne change pas et il retourne
dans son désert. — Sur ce thème M. Courteline a brodé les plus jolis couplets ; il a retrouvé le secret de cette
langue du XVIF siècle si franche, si savoureuse avec ses rythmes pleins. Et bien entendu, ce n’est qu’un exercice littéraire, un pastiche — mais où l’on retrouve la souplesse de Regnard, l’amertume de Molière, avec quelque chose de plus appuyé peut-être, de plus désabusé que dans le Misanthrope primitif.
Ce n’est pas par la force comique que s’imposent les petites œuvres de Jules Renard ; c’est par la précision du trait, le réalisme du détail — mais un réalisme véritable, qui n’affecte pas les grossissements et les grossièretés des pontifes de l’école, un réalisme qui ne vise ni à étonner, ni à scandaliser le public, qui se contente d’observer et de traduire exactement. — Ce « chasseur d’images » n’a pas cru nécessaire, en venant au théâtre de rien changer à sa manière propre. Ses qualités ordinaires se retrouvent dans ces petites pièces d’un travail si sûr, d’un comique précis, sans sècheresse, où la vérité n'exclut pas l'émotion : le Plaisir de rompre, le Pain de ménage, et les deux actes de M. Vernet.
Mais c’est surtout à Poil de Carotte qu’il faut se reporter (au roman dialogué et à la pièce qu’il en a tirée). Toujours la même formule réaliste, mais avec une mélancolie, un sentiment d’humanité qui semblent évoquer de vieux souvenirs. Le ménage de M. et Mme Lepic est un de ces ménages bourgeois que nous a souvent présentés Courteline avec tant de gaîté ; mais ici c’est presque une atmosphère de drame.
Pas de querelles violentes, mais des silences lourds, des regards qui se détournent, des colères qui n’éclatent
THÉ ATRE D ’'HIER
pas, des tristesses inexprimées, une sorte d'angoisse. Mme Lepic sèche, ridicule, avec ses allures de petite bourgeoise bigotte et raccornie, mais odieuse, tracassière, sans affection — du moins sans affection qui se traduise au dehors, — le tyran du foyer. M. Lepic silencieux toujours, d’une tristesse renfrognée, brusque de gestes, timide et bourru, — l’amertume de quelqu'un qui a dû refouler en lui tout ce qu’il avait de douceur. Et la victime, l’enfant, sournoisement révolié, haineux presque, habitué au mensonge, — si tendre cependant, d’une tendresse qu’il ignore et qui se révèlera brusquement dans la scène émouvante où le père et le fils se découvrent l’un l’autre.
Il y a dans tout cela, dans ces dialogues si simples, un drame véritable, d'autant plus poignant que nous le devinons seulement, et peu à peu, que l’expression est toujours volontairement d’un degré au-dessous de la pensée, que les répliques les plus simples sont riches de sens. Ceci vraiment est la perfection de l’art, — d’un art où l’artifice n’est pour rien. | Et j'aurais eu plaisir encore, puisque nous en sommes à ces petites esquisses, à vous dire plus que le nom de notre humoriste national, M. Tristan Bernard et à m’arrêter au moins à ses premiers essais : Daisy, les Pieds nichkelés, voire même le fameux Anglais tel qu’on le parle (quoiqu’on en ait abusé). Le temps me manque. Je le regretterais davantage si on ne lui avait fait souvent la part trop belle et si ses moindres productions (ce sont souvent les plus longues) n'avaient coutume d’être accueillies avec un enthousiasme peut-être excessif
ET D’'AUJOURD'HUI PR Se me ee te ee ee Se UC SE CS M. Tristan Bernard a de l’esprit, de la fantaisie, une nonchalance aimable : on ne peut dire qu’il soit négligent, ou maladroit, ou méconnu.
Vous avez vu la richesse de cette formule comique pendant plus d’un quart de siècle. Elle a pris tous les aspects, tantôt déployée en de vastes fresques tantôt condensée en un simple tableau ; elle s’est pliée à tout : la satire, la psychologie, l’humour, la philosophie sociale, jusqu'aux débats métaphysiques les plus nobles.
Il nous reste à marquer comment cette comédie, dans les premières années de notre siècle s’épuise et se stérilise à son tour, — quelles sont aux environs de la guerre les conditions du théâtre, — quelles influences encore entrent en jeu — et quelles tendances nouvelles, dans la production un peu confuse d’aujourd’hui, semblent annoncer peut-être l’art dramatique de demain.