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le plus et non les talents individuels. Je vous demande la permission de revenir à la comédie sociale qui est une des formes favorites du théâtre moderne. Je vous ai signalé déjà les pièces où P. Hervieu continue la tradition de Dumas fils, celles plus hautes de M. de Curel. Quoique son art ne me paraisse pas d’une égale qualité, il est impossible de passer sous silence le nom de M. Eugène Brieux.
Parmi les écrivains du Théâtre libre, celui-ci sembla, dès ses débuts, se faire une place de choix. Le succès de Blanchette n’était pas affaire de coterie, le scandale n’y était pour rien. La critique officielle l’accueillait avec des sourires de sympathie ; les manuels de littérature lui réservaient aussitôt une petite place et quelques lignes flatteuses. R
Parmi ses camarades, tous occupés à servir au public leurs tranches de vie, saignantes et faisandées, il faisait, à peu de frais, figure de penseur. On avait aussi une impression de santé et de franchise vigoureuse. Ce n’était pas un anémié de cénacles et de brasseries littéraires. Une physionomie dans le genre de Sedaine plutôt. Né en plein faubourg du temple, il était peuple d’origine et de caractère. Peu de culture ; primaire d’éducation, mais grand travailleur, 1l s'était formé lui-même,
Son métier de journaliste (et de journaliste réduit à rédiger à peu près seul une feuille provinciale, le Nouvelliste de Rouen) lui avait donné le sens de l’actualité, linstinct de ce que réclame le public, l'habitude d’aborder avec une désinvolture parfois imprudente les problèmes les plus divers, — les plus graves aussi. Après une pre-
E T D ’'AUJOURD’'HUI CESR PRES ER PT EE PO EG DE TI SEC SE EEE PT PT CRETE LP SEE SN) mière tentative (Ménages d'artistes) encombrée de déclamations et de lieux communs, Blanchette en 1893 le rendit célèbre du jour au lendemain. Elle avait été jouée en même temps que l’Envers d’une sainte et le public impitoyable pour le chef-d'œuvre de M. de Curel témoigna d’un enthousiasme bruyant pour cette paysannerie faite à sa mesure.
Il est certain qu’il y avait là un véritable instinct du théâtre, la science des effets — des effets un peu gros, une gaîté triviale, mais robuste. Sur une autre scène, certains auraient crié peut-être au vaudeville, mais le Théäâtre Libre ne pouvait être suspect à cet égard. Le pavillon d'Antoine couvrait la marchandise.
D'ailleurs, des qualités d’observation, des types de paysans vigoureusement brossés, un réalisme accusé encore par l’adroite mise en scène du théâtre, rien d’équivoque ou de malsain, une langue dont la vulgarité pouvait sembler volontaire et s’accordait au sujet — et une de ces thèses qui ne choquent en rien les préjugés et les habitudes du public, ne lui demandent aucun effort de générosité ou d'intelligence, lui donnent cette illusion flatteuse que le bon sens, c’est toujours de la pensée.
Pensée assez défaillante cependant, hésitante au moins, puisque M. Brieux, en retouchant sa pièce pour une autre scène a pu, sans qu’elle y perde rien, changer du tout au tout son dénouement et ses conclusions.
C’est qu’en somme, ces vérités de bon sens ne sont des vérités qu’à la condition de ne pas y regarder de trop près. Sans doute le malheur de Blanchette est d’avoir eu trop de confiance en ses brevets et sa demi culture, d’être
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sortie de sa classe et de mépriser sottement des gens qui la valent bien... Que faut-il en conclure ? Quw’il est interdit aux enfants de s'élever au-dessus du niveau familial, que les barrières sociales sont infranchissables, et que M. Brieux par exemple venu de la rue du Temple, aurait mieux fait, au lieu d’écrire des pièces, de fabriquer des meubles en son faubourg natal ?.. Peut-être, en effet, mais je doute que lui-même soit de cet avis.
Ce sont des qualités et des défauts du même ordre qui ont fait le succès de la Robe rouge. Ici encore, quoique la pièce tourne fâcheusement au mélodrame, des silhouettes sommaires assez bien saisies, des caricatures pittoresques, une curieuse étude de déformation professionnelle. Mais enfin, puisque tout ce théâtre veut être théâtre de pensée, quelle est la portée de cette pensée ? A quelle hauteur est-elle capable de s'élever? Je ne vois pas qu’elle ait jamais dépassé les conseils de la morale pratique la plus banale ou les observations du plus simple bon sens. Jamais un élan d’exaltation, une suggestion originale, une vue nouvelle. L’instruction est dangereuse quand elle inspire le mépris de la famille et de la vie à quoi l’on est destiné : voici Blanchette. — L'artiste a pour devoir d’abord de faire vivre sa famille, ensuite et s’il le peut de produire des chefs-d’œuvre (Ménages d'artistes) — La politique corrompt les caractères (lEngrenage). — La bienfaisance n’est pas toujours généreuse (les Bienfaiteurs). — Le dogme de l’hérédité ne peut être accepté sans réserves (l’Evasion). — Les mères doivent allaiter leurs enfants (les Remplaçantes).
Vous le voyez, il pleut des vérités premières. Or, ces
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vérités le grisent, il se sent devenir apôtre. Et il perd ses qualités naturelles d'auteur dramatique, pour se transformer, non pas en penseur, mais en orateur d’universités populaires. La scène lui apparaît de plus en plus une tribune de conférencier, il conférencie éperdument. Et ce n’est plus du théâtre, et ce n’a jamais été de la littérature. À peine de l’éloquence, avec cette forme qui dans les meilleurs morceaux est à peu près correcte, sans rien de plus. M. Brieux est de ces auteurs qui gagnent à être traduits ; c’est pourquoi sans doute il est plus estimé à l’étranger qu’en France, personne n’ayant songé encore à le traduire en français.
Avec O. Mirbeau, nous avons un autre tempérament d'écrivain. Celui-ci, c’est l’homme aux convictions ardentes, à l’âme tumultueuse, ennemi de toute contrainte morale ou sociale ; une manière d’anarchiste véhément et généreux. — Avec cela, un peintre toujours excessif, maïs d’un coloris puissant. Je ne parle pas de ses romans, et j'aime autant n’avoir pas à vous en parler.
Quant à l’œuvre scénique, elle est assez réduite d’étendue ; mais son importance ne se mesure pas à cela. Quelques petites pièces en un acte qui se rattachent à l’esthétique sommaire du Théâtre libre. Evocation d’un miséreux victime de l’injustice sociale, tableau rapide où s’affirme l’égoïisme de la bourgeoisie : c’est assez peu de chose en somme que le Portefeuille, ou l’Epidémie, ou le Vieux ménage. Mais il a obtenu deux grands succès avec les Mauvais bergers en décembre 1897 et Les Affaires sont les Affaires en 1903. Le Foyer, en 1909, fut moins heureux.
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Les Mauvais bergers sont une des œuvres capitales du théâtre social ; capitale en ceci qu’elle nous montre avec quelle facilité ce genre d’art tombe dans le convenu, l’artificiel et le parti-pris. Il est naturel qu’en se plaçant sur ce terrain, un homme comme Mirbeau ne se contente plus d’écrire une pièce philosophique ou une profonde étude d’âmes. Il entend se jeter dans la lutte et cette lutte, il nous la présente sous son aspect le plus brutal et, croit-il, le plus dramatique.
C’est une histoire de grève. Ceci déjà n’était pas très nouveau Car il y avait eu, depuis Germinal, dont le souvenir s’impose ici d’une façon écrasante et sans parler du Repas du lion : les Tisserands de Gherardt Hauptmann, les Bienfaiteurs de Brieux, la Maîtresse d’école de Tarbé. Le sujet, dans ces conditions, est fixé et établi d'avance. Les personnages s’imposent : le révolutionnaire fanatique, — le patron, impitoyable défenseur de l’ordre et de la fortune, — un jeune bourgeois à qui l’on prêtera toute la générosité inconnue de sa famille et une sympathie profonde pour les déshérités : celui-ci sera le fils du patron cruel ou sa fille, car le sexe importe peu. Si c’est le fils, il aimera une ouvrière, si c’est une fille elle aimera un ouvrier, de préférence le révolté dont je vous parlais, et il y aura de grandes chances pour que tous deux au 5° acte soient tués dans la bagarre. Ajoutez des comparses : des bourgeois égoïstes, des êtres de haine et de violence, une foule hâve et déguenillée.
Les épisodes et les péripéties vont de soi : masses hurlantes, flammes d'incendie, intervention de la troupe, coups de feu. Vous pensez avec quel pittoresque, quel
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souci des contrastes, O, Mirbeau a mis en scène ces tableaux : la maison ouvrière où agonise une vieille femme, tandis que son mari, ployé par des années de misère, courbe l’échine et que sa fille, silencieuse, a les yeux comme fixés sur un avenir plus juste qu’elle entrevoit, — le salon bourgeois où s’étalent toutes les bassesses, toutes les cupidités, — la réunion dans la forêt, le discours enflammé de l’anarchiste, la résistance puis l’enthousiasme de la foule, — la bataille du dernier acte.
Tous les personnages attendus arrivent tour à tour. On échange des injures, des métaphores, des développements philosophiques, des coups et tout finit sur un tableau de carnage : le fils du patron tué, le révolutionnaire tué, sa : maîtresse tuée avec son enfant. — Seuls ont échappé, pour ne s'être mêlés de rien, les mauvais bergers qu’annonçaïit le titre et qu’on n’a pas vus : ce sont les députés radicaux-socialistes et socialistes dont la tiédeur révolutionnaire n’est pas plus sympathique à O. Mirbeau que l’égoïsme du capital. Dans tout cela, aucune pensée, aucune étude ; du vacarme, une rhétorique frénétique. Et le pire c’est que la pièce, sans y changer grand chose peut avec la plus grande aisance se retourner, aboutir à des conclusions contraires et, au lieu des Mauvais ber-
gers d’O. Mirbeau, devenir la Barricade de M. Bourget.
En écrivant les Affaires sont les Affaires, O. Mirbear n’a pas renoncé à l’idée maîtresse des Mauvais bergers, l’opposition de l'argent et du travail et il serait facile de marquer la correspondance de certaines scènes.
Comme Robert Hargand, le fils du grand patrotr: dont
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je vous parlais tout à l'heure, mais avec plus de décision encore, la fille du grand financier Isidore Lechat représente la volonté et l’intelligence libres, le mépris des préjugés, de l’argent et des conventions sociales. Digne fille de son père par son indomptable énergie, elle le méprise, on peut même dire qu’elle le haït.… en tout cas elle a horreur de sa fortune. Tandis que sa mère, humble femme d’autrefois, tremble devant le tyran, comme tremblaient Mme Guérin ou Mme Grandet, Germaine Lechat reste maîtresse de sa destinée. Aucun scrupule, aucun souvenir ne l’arrête. Elle s’est donnée à un simple employé de son père et elle se dresse contre lui en une scène trop voulue, trop excessive pour être vraiment émouvante. Ces violences à froid ne touchent pas : on sent le procédé.
Mais ici, du moins, le personnage principal, Isidore Lechat est pétri en pleine pâte et il suffit à sauver la pièce. On songe à M° Guérin, à Mercadet plus encore et ce n’est pas un éloge banal. Il est taillé en puissance et il reste vrai : affamé d’argent, cabotin, bruyant, vulgaire, cordial et terrible, avec des gaîtés épaisses et de brusques éclats de fureur. Cela c’est le premier aspect, c’est la silhouette que nous présente le premier acte. Viennent ensuite les traits plus profonds : le sang-froid qui se cache sous cette exubérance, la puissance implacable de la volonté, la persistance dans les desseins, la netteté du coup d’æil, toutes ces qualités professionnelles qui sont devenues son être même et qui demeurent intactes jusque dans les circonstances les plus tragiques, celles qui devraient le laisser sans pensée et sans force, anéanti.
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Voyez-le aussi bien en face du Marquis de Porcellet à qui il arrache, par un mélange de sournoïiserie matoise et de volonté, une véritable capitulation de conscience, — en face des outrages de sa fille, — en face de ses complices, les hommes d’affaires Phink et Gruggh, canaïlles de moindre envergure. La dernière scène est vraiment belle, non pas seulement par la violence de l’effet dramatique, mais parce qu’elle achève la puissante statue. Le départ de sa fille, la trahison de celui qui l’enlève, Lucien Garraud, le seul être à qui il se fiât ; au même moment, son fils tué dans un accident d’automobile.. De quoi assommer un homme, — et il chancelle sous le coup. Ses associés jugent le moment favorable :
GRUGGH.
Ah ! quel malbeur !
PHINCK.
Nous venons vous apporter toutes nos sympathies. toutes nos douloureuses sympathies… ISIDORE.
Ah ! mes amis. mes chers amis.
CRUGGH.
Si jeune !.… PHINCK.
Et tant d’avenir !.… CRUGGH.
C’est affreux...
ISIDORE
J'ai tout. perdu... en un jour...
PHINCK.
Nous voudrions vous donner une consolation. Hélas !… devant un
pareil malheur. il n’y en a point.
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Les formules banales se succèdent, mais les deux compères ont autre chose en tête. On le sent à leur embarras,
aux regards qu’ils échangent :
PHINCK.
Veuillez bien nous excuser. si nous sommes obligés de troubler... un instant. votre deuil...
GRUGGH.
Certes. nous savons. tout ce que les affaires. ont de pénible. en de pareils moments. (IL tire de sa poche deux feuilles de papier qu’il dé-
ploie). 3 ; Et si nous n’étions pas forcés de partir aujourd’hui... croyez bien...
Isidore regarde Gruggh et Phinck… avec insistance... Gruggh tend les deux feuilles de papier.
PHINCK.
Le sous-seing que vous nous avez priés de rédiger... (Silence d’Isidore).…. Vous vous souvenez ?...
Devant l’attaque maladroite, trop directe, le vieux ‘ lutteur se ressaisit :
ISIDORE, après un temps, figure terrible.
C’est bien. Donnez...
Il s'empare des feuilles.
GRUGGH,
Nous nous sommes conformés exactement à vos désirs.
PHINCK.
Exactement.
ISIDORE, il lit. sa main tremble encore... De temps en temps... il porte la main à sa gorge. Après avoir lu... il regarde ses associés avec un regard terrible. Jusqu'à la fin de la scène, sa voix restera sourde et tremblée.
Vous êtes des canailles.
PHINCK.
Comment ?..
ISIDORE
Des voleurs !.…
CRUGGH.
Mais...
ISIDORE
Vous avez escompté ma faiblesse. vous avez spéculé sur ma douleur... Il se lève et marche vers son bureau d’un pas toujours mal assuré.
GRUCCH.
Je ne comprends pas...
ISIDORE
Venez ici...
PHINCK.
Nous aurions donc oublié quelque chose !
ISIDORE
Venez ici !… (Il place devant chacun d’eux une des feuilles. leur donne à chacun une plume). Un renvoi ici. (1l indique du doigt la place du renvoi). Ecrivez !… (Phinck et Gruggh hésitent. D’une voix plus sourde). Ecrivez ! (Dictant.)… « M. Isidore Lechat… entend... se réserver expressément. la direction financière. et l’administration com: merciale… de ladite affaire. de ladite affaire. et cela. sans que M. Gruggh et M. Phinck… qui déclarent abandonner volontairement... tous droits. à cet égard. (Gruggh et Phink lèvent la tête, s'arrêtent d'écrire). Ecrivez !… (Reprenant la dictée) « Abandonner tous droits à cet égard... puissent intervenir d’une manière quelconque... et sans qu’ils
puissent. s'opposer. à toutes combinaisons... » Un domestique entre brusquement.
LE DOMESTIQUE, effaré.
Monsieur... On ramène le corps de M. Xavier. Madame est évanouie... tout de son long... dans le grand salon...
L’INTENDANT, suppliant.
Monsieur !
ISIDORE, sa voix s’est encore altérée.. Pour ne pas tomber il s'accroche des deux mains au bureau.
Je viens. Je viens. (L’intendant et le domestique sortent. Reprenant la dictée). « à toutes les combinaisons. ultérieures. qui seront jugées
THÉ AT RE D °’ HIER en
utiles par M. Isidore Lechat… seul. au bien de Vaffaire... » C'est tout. Un paraphe… ici. Signez !… (Gruggh et Phinck signent)... Donnez !.….
ISIDORE, s'empare des deux papiers, les relit.. les signe lui aussi, en remet un exemplaire à Phinck, silencieusement... Puis il plie le sien, le met dans sa poche... et sans saluer, les jambes molles, trébuchantes, il se dirige vers la porte, en s’accrochant aux meubles.
Tel est l’âpre dénouement de cette pièce. Vous en voyez non seulement la valeur scénique mais la véritable grandeur.
Dans le même genre encore de la comédie sociale, une comédie jouée en 1907 et qui nous ramène à celui dont je vous ai parlé déjà : la Clairière de M. Maurice Donnay. Mais ici, comme pour les Oiseaux de passage, M. Donnay s’est adjoint un collaborateur, — qu’on n’aurait pas attendu, — M. Lucien Descaves et ce qui est curieux c’est cette association étrange.
Toute la verve, la finesse aimable, l’ironie souriante que vous connaissez et quelque chose de plus chaleureux, de plus ardent, de plus rude aussi que l’on peut attribuer sans doute à M. Descaves. La combinaison ne laisse pas d’être savoureuse.
Le tailleur Rouffieu a eu en héritage un petit domaine rural. Renouvelant une expérience de communisme pratique qui a été faite souvent (vous vous rappelez la Fraternité Saint-Simonienne, le Phalanstère de Fourier, la tentative de Cabet et de ses Icariens dans les solitudes du Texas), il a organisé là une colonie collectiviste, — et c’est une vision d’âge d’or. Aucune règle, aucune discipline, aucune autorité. Chacun se consacre au bien
de tous, produit librement et consomme selon ses besoins. Bien entendu, chacun parle abondamment aussi, sur les thèmes connus, le mariage, l’union libre, la guerre, le capital. Des adhérents venus du dehors se soudent au groupe primitif : l’institutrice Hélène Souricet, le D' Alleyras et sa maîtresse, victime de la médiocrité et des commérages bourgeois. Tout va le mieux du monde, dans l’universelle sympathie et l’universelle paresse ; le buste du bienfaiteur tlône dans la salle commune, environné de feuillages.
Hélas ! les défauts humains n’ont pas abdiqué pour toujours. Peu à peu les préoccupations individuelles et les égoïsmes renaissent ; les différences d’origine et d’éducation, la paresse, les rivalités, les jalousies — les jalousies féminines surtout.
Une poule survint… disait La Fontaine. Il y en a plusieurs ici et voici les vieilles complications du répertoire tragique, — des Hermiones, des Eriphiles, des Roxanes collectivistes. Adèle Rouffieu amoureuse de l’ouvrier beau parleur Collonge ; Collonge amoureux lui-même de institutrice qui évoque pour lui tous les prestiges de l'intelligence et du savoir. C’est le thème éternel de la tragédie racinienne, mais dans un milieu assez différent. M. Donnay a dû s’amuser de cette idée. Repoussée par Collonge, Adèle le dénonce comme déserteur à l’autorité militaire, il doit fuir. De toutes parts flambent les colères, tout se désorganise et, geste symbolique, un vieil ivrogne brise à coups de canne le buste du bienfaiteur.
Je ne pense pas que M. Donnay ait beaucoup souffert de se résigner à ce dénouement mélancolique. M. Lu-
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cien Descaves a eu plus de peine. Une scène supprimée ensuite et écrite peut-être de sa main tâchait au moins de réserver l’avenir :
Rien n’est perdu, parce que nous disparaissons, s’écriait Collonges. Les belles causes comme la nôtre sont des arbres secoués, dont les feuilles bruissent, jaunissent et tombent ; mais qu'importe, s’il en pousse d’autres pour donner encore à l’humanité un peu de fraîcheur et d’ombrage…
Molière, décidément, avait tort d'écrire :
Belle Philis on désespère alors qu’on espère toujours. + CES
Sans doute une chose vous a-t-elle frappés dans notre course rapide à travers la comédie moderne. C’est que le comique véritable n’y abonde pas. La gaîté en est à peu près absente, j'entends la gaîté pure, sans ironie, sans cet arrière-fonds d’amertume que je vous signalais dans la Parisienne. La gaîté pourtant, jusque sous ses formes excessives, reste précieuse et elle a toujours répondu, dans notre tradition nationale, à une sorte de besoin. Le vaudeville même n’est méprisable que lorsqu’il veut sortir de son domaine, et il est méprisable non pas pour son comique outrancier, mais pour ses artifices et son dédain de la vérité.
Le nom de Labiche — si toute une génération lui témoigna un enthousiasme excessif — mérite de ne pas disparaître. Les comédies de Meilhac, délicieuses souvent de fantaisie bouffonne (Rappelez-vous Gotte ou la Petite Marquise) resteront de charmants témoins d’un moment
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de notre histoire, — et comment résister à la verve mathématique de G. Feydeau ?.… Mais bien au-dessus des vaudevilles les plus réussis et les mieux construits, il y a la farce, la farce toute simple et toute puissante. M. Georges Courteline est le génie de la farce.
La critique mit un certain temps à s’en apercevoir et lui-même ne s’en doutait guère. Fils de Jules Moinaux, l’auteur, oublié aujourd’hui, des Tribunaux comiques, il n’avait pas d’autre ambition, en écrivant ses premières chroniques que de marcher sur les traces de son père. Fr. Sarcey, sympathique d’ailleurs à ce genre de talent, le comparait à Pigault Lebrun, à Paul de Kock, à Eugène Chavette. En revanche, Henri Céard, champion du naturalisme triste, scandalisé de rencontrer ce fantaisiste jovial sur les planches du Théâtre libre, voulait le renvoyer à un quelconque théâtre Déjazet.
Et il est vrai que longtemps il parut manquer de style. Ecrits souvent sur des tables de café entre deux parties de manille, parmi des conversations et des plaisanteries de qualité médiocre, ses articles d’abord du Paris moderne ou des Petites nouvelles quotidiennes étaient de forme assez vulgaire et incolore. C’est à l’Echo de Paris, aux environs de 1890 qu’il prit vraiment conscience de sa qualité d'écrivain. Le voisinage de Paul Arène, d’Anatole France, de Mirbeau, de Maupassant, de Marcel Schwob et de tant d’autres qui devenaient ici ses collaborateurs, lui fut d’un exemple salutaire. L’admiration enthousiaste de Catulle Mendès lui imposait des devoirs nouveaux ; il ne pouvait plus être le bohême qui improvise au jour le jour. Il connut à son tour les inquiétu-
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des, les scrupules, les angoisses même de l'écrivain. Il a exprimé cela d’une façon très pittoresque, dans une interview que lui prit M. René Benjamin :
« Une phrase, on croit que c’est facile ! Quand il n'y a qu'un sujet, qu’un verbe et qu’un complément, c’est un enfer ! J'ai eu une vie de chef de gare. Vous les avez vus les chefs de gare. Ils prennent un wagon ici, un wagon là, ils alignent tous ces wagons sur des rails, ils attellent, ils sifflent, ça part ! Moi, je prenais un mot ici, un mot là, un autre là, j'attelais, je sifflais, ça déraillait.> (1)
Evidemment, il exagère, ou M. R. Benjamin exagère pour lui. Ça ne déraillait pas toujours. Et voici par exemple une page du Train de 8 h. 47 qui ne déraille pas le moins du monde. Je vous la signale uniquement pour ses qualités de forme, pour sa sûreté précise :
< Sous leurs yeux, une place s’ouvrait, qu’arrondissait, en demi-lune, une chaîne de becs de gaz tirebouchonnant dans le pavé. Ils s’y engagèrent sans parler, le shako en avant, la nuque couchée sous l’averse, la coquille du sabre posée sur l’avant-bras. Une rue qui s’offrit les tenta, mais ils n’y firent pas vingt pas qu’un coup de vent brusque les prit de flanc, les jeta, presque à leur insu, dans une ruelle étroite et noire, dont la lueur louche d’un réverbère à l’agonie baignait l’extrémité lointaine. La ville tout entière dormait, de ce sommeil pesant qu’entretient, sans rêve, le coup de fouet de l’eau sur la vitre. |
Large et roux, le cadran lumineux d’un beffroi planait sur elle, telle une lune démesurée.
Les deux cavaliers se hâtaient, rasaient les murs, accolés l’un à l’autre par l’exiguité du trottoir. Leurs lourdes bottes marquaient le pas dans le silence et des cascades, dégringolées des toits, tambourinaient le cuir épais de leur shako.
De temps en temps, une gouttière crevée leur lâchait une douche au passage.
Il pleut, fit remarquer Croquebol ! »
Un aquafortiste ne ferait pas mieux.
(). Cité par M. F. Turpin : Georges Courtes (Edit. de la Nouvelle revue critique).
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Depuis longtemps M. Courteline avait coutume d’user, dans ses chroniques et ses livres, de la forme dialoguée. Il faisait ainsi du théâtre sans le savoir. — Il en fit en le sachant et c’est Catulle Mendès qui le présenta à Antoine.
Le répertoire du Théâtre Libre pouvait avoir des qualités de toute sorte, mais il manquait tout à fait de gaîté. Le public était tour à tour secoué violemment, et ennuyé comme il convient sur un théâtre d’art. Parmi les drames brutaux et les déformations morales dont on lui offrait le régal, la joyeuse bouffonnerie de Lidoire fut, le 10 décembre 1890, un précieux intermède. Trois ans plus tard (27 avril 93) Boubouroche remporta un véritable triomphe, suivi bientôt de la Peur des coups.
Désormais, il n’y a plus moyen de prendre avec lui des airs dédaigneux ; le public s’amuse follement, la critique la plus exigeante le célèbre sur le mode lyrique. Catulle Mendès évoque ensemble le souvenir d’H. Monnier, de Théodore de Banville, de Molière, de Shakespeare et d’Aristophane, ce qui tout de même est beaucoup dire.
Et la série se prelonge de ces petits chefs-d’œuvre d’une gaîté si franche et si fine à la fois, d’une observation si juste et si profonde sous leur apparente fantaisie. Les scènes militaires, les scènes de la vie de bureau et les scènes judiciaires : toute une comédie humaine en raccourci. Et que de types, d’une vie prodigieuse et dont les noms resteront légendaires. Les satisfaits, les révoltés, les résignés ; cette collection de femmes insupportables, depuis la femme ingénument perverse et la
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femme futile jusqu’à la femme irréprochable maïs acariâtre, tracassière, criarde, grinçante, la pire de toutes, ingénieuse à rendre irrespirable l’atmosphère du foyer (Rappelez-vous la Peur des coups et la Paix du ménage)...
Et Boubouroche qui résume et renouvelle toute une tradition classique, — et La Brige, le philosophe qui a pris la résolution de se laisser conduire en tout par la logique et le bon sens, ce qui est la meïlleure façon de faire figure d’anarchiste et de fou. Ennemi souriant mais acharné du monde judiciaire et de ces règlements administratifs dont la bêtise « serait sans limites, si la bêtise des hommes chargés de les appliquer ne la dépassait de cent coudées, » celui-ci est une manière de Don Qu:ichotte. Mais les Don Quichotte se cassent le nez contre les moulins et vous vous rappelez le jugement qui le condamne, je n’ai pas besoin de vous dire après quel délit rabelaisien.
LE PRÉSIDENT, prononçant.
< Attendu qu’il n’est rien au monde de plus complètement sacré, de plus parfaitement inviolable, que la maison du prochain ; que Cicéron
promulgue cette vérité première, et qu’il y a lieu de tenir compte du sentiment de ce jurisconsulte.
LA BRIGE.
Parfaitement !.… C’est dans le pro domo :
tement € Quid est sanctius, quid est omm religione.. >
LE PRÉSIDENT
Je vais vous faire mettre à la porte.
LA BRIGE.
Mille pardons !