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Toujours la même impression : au-dessous des réalités apparentes et de ce monde que nous saisissons directement, il y a un autre monde plus vrai. À côté de notre vie réelle, il y a une autre vie qui se déroule inconsciente, mystérieuse, et qui ne se révèle qu’à certains instants. Parfois nous en avons l'intuition soudaine. Un mot, un silence même ou un geste éveillent en nous une impression ou un souvenir, nous ne saurions dire. Quelque chose, dans notre conscience, semble remonter à la surface, de profondeurs où notre regard n’atteint pas. Notre âme est comme une eau dormante où tomberait une pierre ; des vibrations la parcourent, de larges ondes frissonnantes s'étendent en cercles concentriques. C’est comme si un mystère allait se révéler ; puis tout se confond, tout s’apaise, tout s’efface et disparaît. Il ne reste que notre moi coutumier, qui n’est pas notre moi essentiel. Ce que nous appelons notre vie consciente : quelques îlots de clarté émergeant de glauques abîmes.
Pourquoi le théâtre — et la poésie — ne chercheraient-ils pas à atteindre ces états profonds, à les évoquer au moins, au lieu de s’en tenir toujours aux drames apparents, aux orages superficiels, à ces bouillonnements de la surface.
Que les théories de Freud, que les exemples de Pirandello soient ici pour quelque chose, je n’ai pas besoin de vous le redire. Mais il faut remonter plus haut. Vous avez reconnu l'atmosphère du premier théâtre de M. Mæterlinck, ces drames dans le brouillard (à la façon des tableaux de Carrière), ces angoisses indicibles, ces héros balbutiants, sous une perpétuelle menace, cette
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0 Ld ., Ld La . # # S | ° irréalité. Ce n’était pas chez lui un procédé d'artiste seulement : c'était une conception de la vie.
Rappelez-vous ses essais philosophiques et, par exemple les titres des chapitres dans cet admirable Trésor des humbles : Le Silence, le Réveil de l'âme, le Tragique quotidien, la Vie profonde, la Beauté intérieure... Il n’en est pas un qui ne traduise la même inquiétude du secret, du mystère, de l’imexprimable :
Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes aventures. Il est facile de le sentir mais il n’est pas aisé de le montrer parce que ce tragique essentiel n’est pas simplement matériel ou psychologique. Il ne s’agit plus ici de la lutte déterminée d’un être contre un être, de la lutte d’un désir contre un autre désir ou de l’éternel combat de la passion et du devoir. Il s'agirait plutôt de faire voir
l'existence d’une âme en elle-même, au milieu d’une immensité qui n’est jamais inactive. :
Amoureux du clair obscur, le philosophe-poète en veut à tous ceux qui ont aimé la limpidité, qui ont prétendu éclairer l'être humain à la pleine et sèche lumière de leur analyse. Il s’attaque même aux plus grands.
À ces beaux parleurs, à ces artistes qui veulent exprimer dans la langue la plus nette et la plus précise jusqu'aux moindres nuances de leur sensibilité, il oppose la vertu du silence. La parole fait communier les esprits: par le silence ce sont les âmes qui communient, qui se rapprochent mystérieusement, et voient au fond d’ellesmêmes ce qui ne s'exprime pas :
Si Racine est le poète infaillible du cœur de la femme, qui oserait nous dire qu’il ait jamais fait un pas vers son âme ? Que me répondrez-
vous si je vous interroge sur l’âme d’Andromaque ou de Britannicus ? Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce qu'ils expri-
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ment... Îls ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus. Ils n’ont pas de principe invisible, et l’on croirait qu’une substance isolante a été interposée entre leur esprit ét eux-mêmes, entre la vie qui touche à tout ce qui existe et la vie qui ne touche qu’au moment fugitif d’une passion, d’une douleur, d’un désir. Il y a vraiment des siècles où l’âme se rendort, où personne ne s’en inquiète plus.
Certes ceci est excessif. D’abord Racine est très loin de s’en tenir à la surface, sa puissance n’est pas une puissance verbale ; nous trouvons chez lui des silences terribles et des mots très simples, riches de sens.
D’autre part, faut-il ramener l’art et la poésie à une sorte de balbutiement ? Il y a quelque chose de paradoxal dans cet éloge du silence, de la part d’un écrivain. « Nous ne parlons, dit-il, qu’aux heures où nous ne vivons pas ». Soit, ne parlons pas, mais alors n’écrivons pas non plus. Car enfin, si le mieux pour se comprendre est de se taire, d’abord les conférenciers n’ont plus qu’à plier bagage (on s’en consolerait), maïs c’est en outre la condamnation de toute littérature...
Il était bon pourtant, en pleine époque naturaliste, de rappeler ainsi les droits et les vertus de l’inconnaissable. Et il est toujours utile de signaler le danger de l’éloquence ou de ce que l’on a coutume d’appeler style de théâtre : ce style brillant, à facettes qui exprime tout directement et ne laisse rien entendre, qui se ramasse en formules ou s’étale en couplets étudiés, qui ignore la valeur des demi-teintes, des sous-entendus, et la puissance si expressive parfois de l’insignifiant. La vérité, ce n’est ni la forme cinglante de Dumas, ni le coloris brutal du Théâtre-Libre, ni la férocité de ces mots de caractère