‹ Theatre d'un jourChapitre 11 sur 60 · SCÈNE XI ADRIENiNE, PIERRE · texte numérisé non relu

SCÈNE XI ADRIENiNE, PIERRE

PIERRE, qui a suivi le regard.

C'est à vous qu'il fait ces yeux-là?

ADRIENNE

A moi. Aucune importance.

PIERRE

C'est le confessionnal des hommes, ici. A mon tour!

l'amie des hommes. 57

adrienxe.

Ah ! mon pauvre Pierre, ce que je me donne de mal pour vous débarrasser de cette femme!...

PIERRE

Encore? Mais vous ai-je demandé de me débarrasser d'elle? Laissez-nous donc tranquilles, et occupez-vous de vos autres amis! De Lefort, tenez!

ADRIENNE

Un jour viendra où vous me remercierez de ce que je fais pour vous.

PIERRE

Qu'est-ce que vous pouvez bien faire pour moi? Seigneur! Je tremble que ce soit une sottise. (Adrienne le regarde en riant.) Si VOUS me voulez du bien, tâchez donc de renvoyer d'Aubagnet à Paris, maintenant surtout que la clef est retrouvée.... Tenez, la voilà, elle habite ma poche.

n montre la clef.

ADRIENNE

Vous grandissez en astuce, Pierre.

Bah! un enfantillage.... J'aurais aussi bien la clef de sa chambre que je n'en serais pas plus avancé.

ADRIENNE

Parce que?

PIERRE

Parce que d'un mot, d'un regard, elle aurait raison de moi. Je suis stupide avec elle. Ou bêtement ému, et alors la phrase que j'appelle ne vient pas, ou exaspéré par ses ironies!... Dans ce casje lui fais des scènes, et c'est fini de moi : elle me domine de son sang-froid, je suis livré, je suis perdu.

ADRIENNE

0 douceur d'aimer!

PIERRE

Et si je savais lui dire ce que je lui crie de loin ! Mais je la brûlerais de mon amour, entendez-vous? de ma flamme, comme on disait si bien autrefois! Ah! ma petite amie, si elle était là, dans ce fauteuil, ayant pour une heure pris votre forme, vos bons yeux surtout! Si vous étiez elle!

ADRIENNE

Si j'étais elle?

PIERRE

Eh bien, je me sentirais à l'aise, et je dirais tout.

ADRIENNE

Voyons, je m'appelle Renée, je suis la femme adorée, dites-moi tout. Cela vous servira de répétition.

PIERRE

Quelle bonne idée !... Eh bien, d'abord, je m'assieds là, tout près, et je lui prends les deux mains, dans les deux miennes, comme ça... et je lui dis.... (cn temps.) 11 faut le temps de s'échauffer.

ADRIENNE

C'est ma faute, je ne vous inspire pas.

PIERRE

Cela vient.... Voici : Renée, je vous ai fait des scènes, je vous ai appelée mauvaise, coquette, que sais-je! Eh bien, c'était absurde à moi de vous juger.... Parce que je vous aime précisément comme vous êtes et je ne vous conçois pas, je ne vous voudrais pas autre. Ce ne serait plus vous, ce vous qui n'est pas une femme adorable, qui est la femme!

ADRIENNE

Avec un grand F.

PIERRE

Oui. Alors, moi, je ne peux plus me passer de vous, je ne peux plus, vous ayant connue, être seul, ce serait la mort dans la vie et je veux pour de bon vivre. Alors il faut que je vous prenne et que je vous emporte, comprenez-vous?

ADRIENNE

Est-ce que je ne dis pas quelque chose, moi?

Ce que vous voudrez, c Vous êtes fou », ça se dit beaucoup.

ADRIENNE

Vous êtes fou, mon pauvre ami.

PIERRE, s'animant et tenant toujours les mains d'Adrienne.

Il faut que je vous emporte en un pays nouveau, un pays fou, comme moi, où vous ne reconnaîtrez plus notre monde. Vous parlez quelquefois de l'amour, et c'est une pitié! Vous en faites une toute petite chose où entre de la mesure, de la volonté, de l'esprit même! Ce que vous en avez connu ressemble à l'amour comme un feu de terre ressemble au soleil. Vous ne savez rien de lui. Moi, je vous le révélerai, je vous révélerai la douceur de vivre, et aussi les joies ardentes, les souffrances plus précieuses que des voluptés, et, si votre âme n'est pas faite pour aimer, je vous donnerai, moi, une autre âme, une âme que je vous créerai tout exprès pour l'amour!...

ADRIENNE, perdant un peu la tête.

Je ne veux pas aimer. Aimer est un mal.

PIERRE, très exalté.

Un mal! Ce sont les gens dont la vie a châtré le cœur qui disent qu'aimer est un mal.... L'amour anime les âmes grandes et fortes et dédaigne les

l'amie des hommes. 61

viles î L'amour est le vrai, l'amour est le beau.... Et il est Dieu, car il balaie, pour peu qu'il lui plaise, les petites combinaisons des hommes! Ce qui ne l'empêche pas d'être délicieusement terrestre et humain.... Cet amour-là, c'est moi qui vous l'apporte.

II se met à genou.x et la tient dans ses bras.) Renée, je VOUS

aime, ne vous armez plus contre moi, laissez-vous envahir, et si vous ne m'aimez pas encore, aimez du moins mon amour, que roule vers vous tout le sang

de mes veines!.... (Elle essaie de parler, il lui met sa main

sur la bouche.) Tais-toi ! Ce n'est pas pour parler qu'ont été faites les lèvres!...

AD RI EX NE, se levant brusquement.

Assez, Pierre, assez.... Vous me faites du mal.... Ce jeu est atroce !

PIERRE, se relevant.

Mon Dieu, qu'avez- vous?

ADRIENNE

Ah! c'est par trop me traiter en amie!... Enfin, je suis une femme, moi aussi! (Elle va à la porte et veut

sortir. Il la suit, lui prend les mains, la ramène.) PIERRE.

Pardon... pardon, j'ai eu tort.... Vous avez les mains glacées, mon amie....

ADRIENNE

Oh! assez d'amie, voulez-vous? Je suis l'amie, oui.

c'est entendu, l'éternelle amie. Et comme telle, j'ai un cœur qui ne bat pas, un sang toujours au repos....

(Se calmant peu à peu.) Allons, c'cst fini.... (Elle essaie de

sourire.) Vous savez, mon cher, recevoir tout cela en face, même par procuration, quand on n'a pas l'habitude, c'est un peu impressionnant.

PIERRE, l'observant.

Oui.... Encore pardon de m'être ainsi exalté. Vous n'êtes pas seulement une amie, c'est vrai... mais une femme... très femme... et j'ai manqué de délicatesse.

ADRIENNE

Ne parlons plus de moi, tenez. Revenons à celle que vous aimez.... Avez-vous vraiment été maître jusqu'ici de toute cette lave qui habite en vous? et Renée n'a-t-elle pas entrevu la fournaise?...

PIERRE

Des reflets seulement. Et c'était trop peu pour la brûler.

ADRIENNE, presque violente.

Bah! Au lieu de me prendre pour figurante, vous lui auriez dit tout cet amour à elle-même, dans les yeux, elle n'eût pas compris que c'était là une belle chose, et elle vous aurait fait un sourire de poupée.

PIERRE, gêné.

Je préférerais ne plus vous parler d'elle.

ADRIENNE

Si, si, parlons d'elle.

PIERRE

Eh bien, je vous assure qu'elle est capable d'énaotion. Ainsi sa dernière lettre.... Tenez, je voudrais vous la faire lire....

C'est facile, je suis la gardienne du tabernacle.

PIERRE

Donnez-la-moi, voulez -vous?

Adrienne va au secrétaire, l'ouvre, regarde les lettres. — Une idée lui vient — elle s'arrôte, hésite, puis résolument prend une lettre et la tend à Pierre.

PIERRE

Vous allez voir.... (n ouvre et lit.) Mon cher Louis... comment, mon cher Louis?...

ADRIENNE

Oh! je me suis trompée! Rendez-moi cette lettre cest Lefort qui me l'a conflée.

PIERRE, l'écartant de la main.

Pardon.... (il parcourt la lettre.) Oh ! mon Dieu, c'est presque ma lettre.... les mêmes mots, la même tendresse.... Une circulaire.... Vous aviez raison, cette femme est méprisable.

ADRIENNE

Mon pauvre ami....

PIERRE

Et je la méprise. Tenez, (il tend la lettre à Adiieane qui la prend, et la tête basse, va la remettre dans le secrétaire.)

Vous avez fait exprès de vous tromper, n'est-ce pas?

ADRIENNE, bas.

Oui.

C'est très mal, Adrienne, très mal.... (Très doux.) Cela ne serait excusable que venant d'une femme qui aime.

ADRIENNE, relevant la tête.

Eh bien oui, c'est vrai, là, je vous aime.... Je le sais depuis cinq minutes!... Quand je voulais vous éloigner d'elle, je pensais, je vous le jure, agir dans votre intérêt, en amie ! Et j'ai pris la clef, et j'ai fait revenir d'Aubagnet de Paris....

PIERRE

Gertrudel...

ADRIENNE

Oui, et tout à l'heure, je lui ai presque dit que je l'aimais, pour qu'il ne repartît pas. Et encore j'ai voulu persuader à Lefort de faire la cour à cette femme.... J'ai fait tout cela, et je croyais que c'était pour vous. Mais quand vous m'avez infligé le sup-

plice de celte passion qui, à travers moi, allait à une autre, j'ai compris que j'avais travaillé pour moi.... Et pour finir, ce petit crime de vous livrer la lettre!...

PIERRE, très lentement.

Vous m'avez rendu service.... Et puis j'aime bien, moi, Adrienne, l'amour qui va jusqu'au crime.... Je suis un peu brisé, voyez-vous. Que l'amie me guérisse, et alors,... alors... comme il restera bien quelques tisons dans la fournaise, qui sait? peutêtre, un jour, ferons-nous une jolie flambée, tous les deux!...

ADRIENNE, avec élan.

Oh! oui, une jolie flambée....

Pierre l'embrasse.

Page 1