‹ Theatre d'un jourChapitre 17 sur 60 · SCÈNE III VALENTINE, PIERRE · texte numérisé non relu

SCÈNE III VALENTINE, PIERRE

PIERRE

Ce garçon-là a toujours quelque chose de contraint et presque d'agressif

VALENTINE

Tu trouves?

PIERRE

Je trouve. Il n'y a pas à dire le contraire, il est sec... Enfin, c'est un voisin de campagne, fils d'amis traditionnels, et, au fond, je l'aime bien. Mais il est sec. Ce n'est pas ton avis?

VALENTINE

Tu as raison, il est sec et un peu original. Bon garçon, avec ça.

Il regrette déjà, sois-en sûre, le coup de tête qui lui a fait donner sa démission; et cela peut suffire à le mettre de mauvaise humeur. Quelle sottise, aussi! Briser une belle carrière, et pourquoi? Pour une femme, parbleu, qui lui aura sacrifié en retour un honneur en capilotade.... Comprends-tu ça, toi, qu'on lâche tout pour une femme?

VALENTINE

Mon Dieu, ça dépend de la femme....

PIERRE

Non? Mais on dirait que tu le comprends, ma parole !

VALENTINE

Mais je ne dis pas cela ! C'est une chose assurément déplorable qu'un homme quitte tout pour une femme qui ne le mérite pas.

PIERRE

Bah! ces femmes-là ne le méritent jamais.

VALENTINE

N'es-tu pas un peu sévère?...

PIERRE, bonhomme.

Pas si sévère! Qu'une femme pèche un peu, ou même beaucoup, ça m'est en soi très égal, du moment quil ne s'agit pas delà mienne. Ce qui me dégoûte, c'est la cuisine de la faute, l'hypocrisie de tous les jours, les petits et les gros mensonges. La vilenie n'est pas dans l'abandon de soi, elle est dans la tromperie. Pouah!... Allons, Valentine, dis aussi : Pouah!

VALENTINE

Je crois bien! Pouah!... C'est égal, je te trouve dur pour mon joli petit sexe.

PIERRE, l'embrassant.

Parce que je suis trop gâté.... Quant à Maurice, il me semble, à moi, que, si j'étais femme, je ne serais pas folle de luf. 11 est sec, il est froid, il a un air de conspirer....

VALENTINE

C'est vrai, il conspire toujours.

PIERRE

Tu aurais pu, toi, — suppose que tu ne sois pas ma femme — aimer un homme dans ce goût-là?

VALENTINE

Moi? Voyons, tu plaisantes, jamais de la vie.

PIERRE

D'ailleurs je ne méconnais pas sa valeur. Il faut qu'on le prenne très au sérieux, dans notre coin de Poitou, pour en avoir fait un candidat à la députation. 11 me revient même qu'il a toutes les chances pour lui!

VALENTINE

Oui, on le dit, et j'en suis très aise. S'il réussit dans la politique, il cessera de regretter sa carrière abandonnée, et du même coup il cessera d'être sec.

Oui, oui.... Seulement, voilà! Nous avons bien des amis là-bas qui ne se soucient pas de l'appuyer. Ils le trouvent cassant. Et ces amis ont pensé à moi.... Alors....

VALENTINE

A toi? Et tu ne me dis pas cela tout de suite? Oh! je serais si contente si tu étais député! Notre position en Poitou y gagnerait beaucoup, et, même à Paris, ça donne un petit air.

PIERRE

Oh là!... Oh là!... Comme tu t'emballes ! Tu vas

vite en besogne, ma chérie, et tu fais bon marché de Ruault!

VALENTINE

C'est vrai, j'oubliais monsieur de Ruaiilt.... Comment faire?

PIERRE

Je t'avoue que je suis embarrassé.... Au fond mes litres sont plus solides que les siens. J'ai toujours habité le pays, j'y ai mangé de l'argent dans l'agriculture pendant qu'il faisait, lui, le gentil dans ses garnisons ou le héros je ne sais où. Enfin je suis conseiller général....

VALENTINE

Tu as plus de droits que lui, voilà qui est certain.

Mais le gaillard a lancé sa candidature, et, c'est un fait, elle est bien accueillie. Me présenter en concurrence avec lui serait un mauvais procédé, d'abord,... et puis je n'aurais aucune chance de le battre; alors ce n'est pas la peine d'y penser. Non, le mieux serait que, par amitié et considération pour ma personne, il se désistât en ma faveur.... Mais cela me paraît difficile à obtenir.

VALENTINE

Est-ce qu'il ne pourrait pas se porter, lui, dans un autre arrondissement? Cela arrangerait tout.

PIERRE

Évidemment. Ce propos est bien propos de femme, très vain par conséquent. Maurice est mon voisin immédiat, nos électeurs sont les mêmes, et tu as dit une bêtise. Je reviens à mes moutons. Crois-tu que Maurice ait la délicatesse de se retirer s'il apprend que j'ai envie de faire cette campagne?

VALENTINE

Je n'en suis pas très sûre.

PIERRE

Moi non plus. C'est dans ces moments-là, vois-tu, qu'on reconnaît les vrais amis! Mais c'est une espèce très rare.... Puisque tu sors avec lui, essaye donc de placer dans la conversation, négligemment et pas comme une chose d'importance, que des électeurs influents me tourmentent pour que je me mette sur les rangs.... Et ajoute, cela fera bien, ta réflexion naïve qu'il est dommage qu'il ne puisse pas se porter dans l'arrondissement voisin. Dis encore, si tu veux, que j'étais fait pour être député, et que tu serais enchantée de me voir à ma vraie place.... Car, tu l'as dit, tu serais enchantée?

VALENTINE, sincère.

Oh! ravie!

PIERRE

Tu crois, n'est-ce pas, que je saurais être, comme un autre, utile au pays et à mon parti?

VALENTINE

Pourquoi pas? En tout cas, tu ne leur ferais pas de mal.... Et puis, je ne me pose pas à ce point de vue.

PIERRE

Oui, ma chérie.... Eh bien, tâche de te débrouiller. N'insiste pas plus qu'il ne faut... et pas trop de légèreté tout de même, comprends-tu?... Quelle diable d'idée ce garçon a eu de quitter l'armée! S'il était resté là où, après tout, se trouvait son devoir, je passais, moi, à cette élection, comme une lettre à la poste!... Tu es rêveuse....

VALENTINE

Il y a de quoi. En y réfléchissant, la mission n'est pas amusante.... Enfin, je ferai de mon mieux!... Ce pauvre monsieur de Ruault!...

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