SCÈNE PREMIERE RENÉE, PIERRE
Renée est assise et comme pelotonnée dans tm fauteuil. Pierre marche nerveusement.
PIERRE
Je VOUS dis que je deviendrai fou !
RENÉE
Fou de moi?
PIERRE
Fou de vous, il y a beau jour que je le suis. Mais vous ferez de moi un aliéné en règle, bon à enfermer.
RENÉE
Section des agités. On vous mettra dans une baignoire, avec une petite rigole au-dessus de la tête.
PIERRE
La plaisanterie est d'un goût!... (nsarrête devant elle.) Ainsi voilà plus d'un an que....
RENÉE
Ah! une scène, c'était fatal! La trente-sixième, pour le moins.
Je n'ai pas compté. Donc voilà plus d'un an que....
RENÉE
Et trente-cinq fois je vous ai rappelé qne rien, mais rien, ne vous donnait le droit de me faire des scènes.
PIERRE
C'est très juste.... (Tendrement.) D'abord, si j'avais le droit, tout à fait, de vous faire des scènes, je serais si heureux que je ne vous en ferais plus....
RENÉE
Pas très sûr. Mais vous avez bien dit cela, je vous en tiens compte. Allez, je vous écoute, placez la scène.
PIERRE
Voilà plus d'un an que je vous adore. Bêtement. Pourquoi ça? pour vos yeux, pour votre bouche, pour votre petit nez qui remue, pour votre sourire, que le diable emporte! et, ma foi, pour vos défauts, qui sont énormes, autant que pour vos qualités....
RENÉE
Qui sont toutes petites.... Vous avez une façon malhonnête d'aimer qui n'est pas banale.
PIERRE
Cet amour, notez-le, n'est pas né, comme tant d'autres, un beau soir, en entendant chanter....
Le rossignol?
PIERRE
Non, mais cet animal que tout homme élève, dit-on, au fond de son cœur.
RENÉE, suave.
Un cochon, je crois?
PIERRE
Vous l'avez dit. Mon amour est d'une autre trempe. Depuis un an que....
RENÉE
Vous insistez trop sur sa durée, vous avez Tair de me reprocher votre constance.
PIERRE
Je vous reproche de vous moquer de moi, aujourd hui comme hier, comme toujours! Qu'à Paris, où les impressions vont vite, le monsieur qui vous amusera en disant des horreurs — c'est ainsi, maintenant, quon fait la cour aux femmes — éclipse l'amoureux un peu transi que je suis, passe encore! Vous voyez que je suis arrangeant.
RENÉE
Très arrangeant.
riERRE.
Mais, en priant notre excellente amie madame d'Anost de m'inviter à la campagne avec vous, je m'étais dit : Là, du moins....
Là, du moins, elle me sera livrée pieds et poings liés.
PIERRE
C'est un peu cela. Je l'avoue tristement, j'avais beaucoup espéré de ce séjour. J'avais cru que vous sauriez faire la différence entre une passion vraie et le banal désir de vos fournisseurs ordinaires. Et pas du tout. Il y a quinze jours que je suis ici, que je vous enveloppe de cette passion.... La sentez-vous, quelquefois, bien chaude autour de vous?
RENÉE, gentille.
Oui.
PIERRE
Oui, mais elle vous frôle et ne vous pénètre pas. Et c'est moi qui, à trop respirer votre air, ai achevé de me griser.... A part ça je ne suis pas plus avancé qu'en arrivant.
LÂMIE DES HOMMES. 13
RENÉE
Est-ce qu'à présent une femme est coupable parce qu'elle n'a pas cédé?
PIERRE
Voici où vous êtes coupable : Si vous m'aviez envoyé paître, ou si vous m'aviez offert votre amitié, comme on fait, j'aurais su à quoi m'en tenir. Point. Vous m'avez écouté, vous m'écoutez tous les jours, vous m'écrivez, c'est votre petite manie, et de façon très douce, et je puis croire que vous êtes vraiment aise d'être aimée de moi.
J'en suis aise tout à fait. J'adore qu'on m'aime pour de bon.
PIERRE
Ne me regardez pas avec vos yeux mouillés, du soleil dans de la rosée.... Ce sont eux qui m'ont perdu. Et puis, hier, j'ai intercepté un rayon de ces yeux-là, et il allait droit à Louis Lefort.
RENÉE
Bah ! Ce garçon appartient à miss Hirty, et nous ne faisons pas la guerre à l'Angleterre.
PIERRE
Et, qui plus est, je vous ai surprise gaspillant votre regard humide en faveur de votre mari.
14 THÉÂTRE D'Ui\ JOUR.
RENÉE
Vous voudriez que j'eusse des yeux différents pour monsieur Lefort, pour mon mari et pour vous?
PIERRE
Parfaitement. Ou bien vous n'êtes qu'une coquette.
RENÉE
Pas vrai.
PIERRE
Une coquette!
Mais non.... Vous me croyez coquette parce que j'ai des impressions successives! Mais ces impressions sont sincères. Il y a des moments où je vous aime beaucoup... mieux que cela peut-être, oîi vous me plaisez, comprenez-vous?... D'autres moments où vous me devenez presque indifférent.
PIERRE, violemment.
Ah!
RENÉE
Allons, doux, doux.... J'ai, voyez-vous, une nature assez vibrante, mais, le plus souvent j'aime en l'air sans objet masculin défini. J'aime l'amour!
PIERRE
Diable !
RENÉE
Ne pensez pas de sottises! Je me fais des romans, dont le héros me charme; quelquefois il a vos moustaches et votre air méchant, quelquefois pas.
PIERRE
Quelquefois il ressemble à Lefort, et d'autres fois à votre mari.
RENÉE
Le cas est rare. Donc, dans les jours où il me paraît que je vous aime....
PIERRE
Vous m'écrivez.
C'est cela.
PIERRE
Vous m'écrivez des choses quasi tendres. J'arrive. Devant le bonhomme de chair et dos, l'amour - envole, et vous aimez en l'air.
RENÉE
J'ai moins de déceptions. Et vous gagnez toujours à cela de jolies lettres.
PIERRE
Jen ai une colonne.... Tout cela, sottises! Un peu de chaleur sur les bords, et au fond un tout petit
cœur gelé.... Savez-vous ce que vous êtes? une glace frite, voilà. (Elle rit.) Et moi qui rêve des folies!... Tenez, cette nuit, j'ai voulu rôder aux abords de votre chambre !
RENÉE
Ah! le misérable! Je vous préviens que je m'enferme.
PIERRE
Votre mari était parti dans la journée, je n'y ai pas tenu.... Mais vous prévoyez tout. La porte du petit salon qui nous sépare pour la première fois de sa vie de porte était fermée à clef : et la clef, absente.
RENÉE, riant.
Ah! mon pauvre ami, quelle déveine! Eh bien imaginez-vous que je ne suis pour rien dans cette heureuse précaution !
Pour de bon?
Ma parole!
PIERRE
RENEE.
PIERRE
C'est drôle.... Qui a pu?... Renée, vous avez vos yeux mouillés! Ne seriez-vous pas dans une de ces heures où vous croyez m'aimer? (ii essaie de la saisir.)
l'amie des hommes. 17
RENEE, lui échappant.
Chutl... Eh bien, vous voudriez goûter à la friture? Non, non, ça brûle.... Mais je vais faire quelque
chose pour vous. Tenez! (Elle sort de son corsage une lettre et la lai tend.)
PIERRE
Merci.... C'est froid. Pourquoi ne me dites-vous pas tout bonnement ce que vous prenez la peine décrire? Cest assez pensionnaire, venant d'une femme très... avertie, comme on dit.
RENÉE
C'est plus romanesque... Et puis, si je veux formuler des choses un peu vives, j'évite par là qu'on se jette à mes genoux, les bras tendus, ce qui, en conversation, ne manquerait pas.
PIERRE
Doux mélange de roman et de sens pratique.... Est-ce qu'il y a dans ce billet des choses un peu vives?... Renée, songez que votre mari est loin, que le toit de notre Adrienne est hospitalier et discret, propice aux amoureux.... Aimez-moi!
RENÉE
Lisez, lisez....