SCÈNE VII LAURE, MAURICE
LAURE
Eh bien, ça ne va pas mieux?... Vous l'aimez toujours autant?
MAURICE
Davantage. Elle est dans mon âme et dans....
LAURE
Et dans?
MAURICE
Et dans mon cœur.... Car, vous savez, mon amie, il n'y a rien de définitif entre nous.
LAURE
Ah! oui, les derniers outrages!... c'est entendu.... Allons, ne faites pas le discret. Elle m"a tout avoué, sans rien m'apprendre, et je sais que vous étiez sur le point de dire : elle est dans mon âme et dans ma chair!...
MAURICE
Eh bien, oui, c'est cela!...
LAURE
Et vous êtes heureux?
MAURICE
Je devrais l'être plus encore que je ne le suis. Elle m'aime, je le sens, j'ai la certitude qu'elle est sincère, et cela ne me suffit pas.... J'aurais aussi, vous le savez, cette exigence qu'elle vécût beaucoup en moi et par moi.... Et le champ qui m'est assigné est si restreint! Que j'essaie de me donner de l'air, je me blesse à une muraille. Et de l'autre côté de la muraille est toute une vie construite en dehors de moi, où je n'ai pas accès, l'amour étant consigné à la porte....
LAURE
Oui, son second « moi ».
MAURICE
Vous dites?
Rien, continuez.
MAURICE
Elle a un mari qui n'est plus pour elle qu'un camarade....
LAURE
Hum!...
MAURICE
Oui, on dit toujours cette chose-là, n'est-ce pas? Enfin elle l'affirme et il me plaît de le croire. Quoi qu'il
en soit, elle ne l'aime pas. Eh bien, elle tient peutêtre par des liens plus étroits à cet homme-là qu'à uioi-mème! Parce qu'il résume pourelle fortune, intérêts divers, considération, apparence, les éléments mesquins de cette position mondaine dont le soin est la religion des oisifs.... Elle fera une échappée de deux heures dans ma sphère et retournera bien vite à l'autre, une sphère au rayon court, où elle se meut par de petites impulsions misérables.... Un exemple tout frais : elle me promet, sans rémission, son après-midi de jeudi, et, cinq minutes plus tard, elle me la retire parce que s'impose le choix d'une tenture pour le fumoir de Lignac! Ou bien c'est un cadeau qu'il faut acheter pour la fête dudit Lignac...
LADRE
Les petits cadeaux entretiennent... l'adultère! Si vous ne souffriez pas pour de bon, je dirais que tout cela est très amusant, et je verrais dans ces malheurs le juste châtiment du « hors la loi » que vous êtes. Ce sont les amants à passion vraie, comme vous et Valentine, qui élevez au système conjugal ses plus honorables monuments.... Si cette machine-là ne fonctionnait bien qu'avec l'amour dans les rouages, elle serait trop imparfaite. Mais qu'il y ait le plus souvent dans l'union régulière , même froide , même troublée par des bêtises réciproques, parce que là est le foyer et l'intérêt commun, plus de
réalité que dans les liaisons annexes, si tendres soient-elles, voilà qui fait du mariage la plus merveilleuse des inventions !
MAURICE
Vous trouvez bon que moi, l'aimé, je sois réduit à un rôle aussi parfaitement secondaire?
LAURE
J'ai, pour vous servir, dit à Valentine que c'était barbare! Et cependant, à chacun son lot! Vous avez dans le vôtre toutes les joies violentes et indues, contentez-vous avec cela !... On vous aime un peu, vous, les beaux jeunes gens, comme on aime le bal, les courses ou le théâtre. Vous êtes d'un plaisir plus vif, voilà tout. Vous amusez la vie, vous la charmez, mais vous ne la dominez pas. Et c'est bien assez pour l'amant qui n'est déjà pas si intéressant! Tandis que domine toujours la figure du mari, qu'il soit aimé, indifférent, trompé, détesté même. Et cela n'est pas si mauvais.
MAURICE
Ma chère amie, vous avez la manie de généraliser. J'ai horreur qu'on parle par abstractions : le mari, la femme, l'amant.... Autant de cas différents, autant d'aspects des choses et autant de conclusions à tirer.... Ne mettons donc pas en cause à notre sujet tous les amants ni toutes les maîtresses!... Parlons de Valentine et de Maurice.
Soit, puisqu'ils sont seuls de leur espèce!... Nous disons alors que le pauvre Maurice se plaint d'être le superflu, le loisir de la cruelle Valentine?
MAURICE
C'est à peu près cela.
LAURE
Et quelles conclusions tirez-vous du cas spécial Maurice-Valentine?
MAURICE
... Celle-ci : J'aime mieux une heure de Valentine que la vie de la femme la plus charmante après elle.
LAURE
Ah! mon ami, voilà qui est bien dit, et je vous reconnais de la race des amants, de la vraie, de la bonne vieille race des amants; non pas de ceux qui s'engagent pour une campagne, ou même pour une bataille. C'est, ma foi, une très belle race!... et très misérable, parce que la race des maîtresses est beaucoup tombée.... Revenons à vous. Qu'est-ce que vous faites, toute la sainte journée, la voyant si peu?
MAURICE
Elle est quelquefois longue, la sainte journée! Enfin, vous savez que je vais politiquailler. J'ai
accepté, comme une bouée de sauvetage pour mes facultés que menace l'idée fixe, cette candidature à la Chambre. Je crois que cela m'intéressera.
Mon pauvre ami, vous ne savez pas ce qui vous attend!
MAURICE
Quoi donc?
LAURE
Il paraît que des gens de chez vous poussent Lignac à se mettre sur les rangs.
MAURICE
Lignac? Allons donc!... Mais nous marchons ensemble! Nous sommes de la même nuance du même parti! Il ne peut pas être question de lui, du moment que je me présente avec l'appui de nos comités.
LAURE
Ce que je vous affîi-me, c'est qu'il a grande envie de se faire élire.
MAURICE
C'est une envie qu'il rentrera, voilà tout.
LAURE
Et qui pis est, je crois que Valentine serait fort sensible à cette vanité.
MAURICE
C'est possible d'une façon générale, mais pas dans une élection où je suis en cause!
En êtes- vous bien sûr?. .. Moi, j'ai idée qu'entre vous deux elle voterait pour son mari. En somme, elle participerait à sa petite gloire, tandis que cet honneur moindre d'être aimée d'un député est à la portée de toutes les femmes....
MAURICE, la regardant.
... Vous avez un drôle d'air!... En sauriez-vous plus long que vous n'en dites?
LAURE
Un peu plus long.
MAURICE
Qu'entendez-vous par là, et jusqu'où me faut-il aller? Valentine ne peut pas souhaiter, voyons, que je m'efface devant son mari?
LAURE
Hélas, mon ami, vous brûlez!
MAURICE
Est-il possible?... Oh! c'est mal!... Et... vous êtes sans doute chargée de me tâter?
LAURE
Mon Dieu, oui, mon pauvre garçon, je vous tâte....
MAURICE
Eh bien, non, entendez-vous, c'est non! Je ne renoncerai pas, pour ce caprice, au droit que j'ai de refaire ma vie. Je suis honteux pour elle qu'elle ait désiré pareille chose, je serais honteux de moi si j'avais la faiblesse de lui céder!
Quel plaisir vous me faites! J'ai prévenu Valentine qu'ici j'étais contre elle, et je suis ravi de vous voir si décidé.... Seulement, tiendrez-vous bon? J'en doute un peu.
MAURICE
Si je tiendrai bon? Ah! par exemple, je vous le jure bien !
LAURE
Pas de serment, allez!... Ça n'ajoute rien à la force, et plus tard ça grandit la honte....
MAURICE
Pour qui me prenez-vous?... Puisque vous avez mission de me tâter, dites à Valentine que....
LAURE
Dites vous-même, la voilà....