SCÈNE II MARCEL, BRIGITTE
MARCEL
Brigitte, il y a deux heures que je ne vous ai dit que je vous aime !
BRIGITTE
Moi aussi, Marcel, je vous aime de toute mon âme.... Mais qu'a donc surpris ce vieux renard pour oser nous parler ainsi?
MARCEL
Rien, rien du tout, il a la manie de vouloir être fin.
BRIGITTE
11 y réussit assez bien.... Êtes-vous sûr au moins
qu'il ne fasse pas ses petits rapports à Blanche? Ce n'est pas un délateur?
Soyez tranquille, c'est en tout cas un très galant homme.
BRIGITTE
Tenez, Marcel, je suis torturée! Blanche a de singuliers regards. Je la sens en éveil. Et puis, que voulez-vous, je sais bien que c'est démodé, que ça ne se porte plus, mais j'ai des remords.
MARCEL
Pour ce petit péché!
BRIGITTE
Pas pour le péché, pour le crime. Blanche vous adore. Lui voler votre tendresse, à elle, ma cousine et mon amie, là, sous son toit, en me cachant, voilà le crime!...
MARCEL
Ne pensons point à cela. Vous aimez comme vous jouez au bridge, vous n'êtes jamais tout à votre affaire.
BRIGITTE
Vous plaisantez à tort. Vous me blessez à prendre notre situation comme une chose naturelle! 11 semble que je sois vraiment faite pour ce métier de
tromper! Vous ne vous étonnez pas assez, vous ne comprenez pas que je vous fais un très grand sacrifice!.,. Ce n'est pas de mon abandon que vous devez me savoir gré, c'est de ma trahison, parce qu'elle seule me coûte.
Je le sais, Brigitte, et je vous en suis si reconnaissant! Pardon si j'ai parlé légèrement. C'était pour écarter de vous cette obsession.... Parce que, chez moi, voyez-vous, c'est différent. Ce je ne sais quoi de criminel m'attache peut-être plus à vous que s'il m'était donné de vous aimer dans la vertu.
BRIGITTE
C'est bien là du vice masculin!... Si je pouvais aimer, moi, en pleine lumière, mon sentiment s'épanouirait davantage. Oui, je vous aimerais plus.
MARCEL
Si vous croyez la chose possible, c'est que vous m'aimez mal.
BRIGITTE
Je crois vous aimer très bien. Et c'est pourquoi je souffre de ce qui nous abaisse l'un et l'autre. Ce n'est pas moi seulement qui me trouve humiliée par cette tromperie de tous les instants, c'est vous qui m'apparaissez diminué. Tenez, quand vous parlez à Blanche tendrement, d'une certaine manière, pour
endormir ses soupçons, je me sens en révolte contre vous!... Hier, elle vous a dit, un peu hébétement : « M'aimes-tu, Marcel? » Vous l'avez embrassée, et vous avez murmuré : « Oui, je t'aime! » Elle a semblé heureuse, mais vous, vous aviez un air faux qui n'était pas joli, je vous assure. Je vous aurais tué!
MARCEL
Diable!... Mais, ma pauvre amie, je n'avais pas le moyen de faire autrement.
Sans compter les preuves d'amour en particulier, et qui sont encore ce qui la rassure le mieux. Une femme croit volontiers que parce qu'un homme l'aime bien « comme ça », il lui appartient pour de bon. Tenez, tout cela n'est pas propre.
MARCEL
Oui, c'est très pénible.... Aussi faut-il y penser le moins qu'on peut.
BRIGITTE
J'y pense sans cesse, et je sens que cela ne doit pas durer.
MARCEL
Qu'entendez-vous par là?
BRIGITTE
Eh bien, il y a des moments où je me dis que si nous ne trouvons pas le moyen de refaire notre vie ensemble, il vaut mieux nous séparer.
MARCEL
Ça, jamais! Comment pouvez-vous prononcer ce mot?
BRIGITTE
Il me déchire, mon ami, mais je ne peux plus, voyez-vous, je ne peux plus!
MARCEL
Refaire notre vie ensemble ! Si vous saviez comme souvent j'ai caressé ce rêve adorable! Mais... comment en arriver là?... Abandonner Blanche?
Tout avouer et partir.
MARCEL
Savez-vous qu'elle en mourrait? Vous trouvez moins coupable de la tuer que de la tromper?
BRIGITTE
En tout cas, ce serait moins lâche !... Et puis soyez tranquille, elle survivrait.
MARCEL
Tout ceci est de la conversation. Jamais je ne me sentirai laffreux courage de dire à cette femme qui
m'aime, que je tiens dans ma main : « Je vous quitte pour vivre avec une autre. » Là serait le crime.
BRIGITTE
Je me demande si, au fond, vous ne l'aimez pas plus que moi?
MARCEL
Quelle folie ! mais allez donc lui crier, vous : « Je pars, et j'emmène votre mari! » Auriez-vous cette cruauté?
BRIGITTE, après un silence, d'une voix plus basse.
Je ne sais pas!
MARCEL
Vous voyez bien que c'est impossible. Notre devoir est au contraire....
Oh! notre devoir!...
MARCEL
Les devoirs sont relatifs ! Le nôtre est de ne pas toucher au bonheur de Blanche, et....
BRIGITTE
Et de continuer comme avant....
MARCEL
Mon Dieu oui! Prenons, vous et moi ce que la vie
peut nous donner de très doux, d'incomplètement doux, soit, sans faire de mal à l'être innocent!
BRIGITTE
C'est de la bonté commode!
MARCEL
Mais c'est encore de la bonté !
BRIGITTE
Et de la morale mondaine.
MARCEL
La vraie morale, s'il en est une, serait de nous en aller chacun chez nous, vous et moi.... Et vous savez bien, malgré vos révoltes, que nous ne le pouvons pas!
BRIGITTE, faible.
Non, nous ne le pouvons pas.
MARCEL
Comme je vous aime ! (Blanche apparaît sans être vue de Marcel et de Brigitte et s'arrête à la porte.)
BRIGITTE
Répétez-moi, du moins, pour me faire un peu de bien, que si vous étiez libre, ce serait votre joie de me donner votre vie, que je serais tout pour vous comme vous seriez tout pour moi, et que nous serions des gens bien heureux!
MARCEL
Ce serait ma joie de vous donner ma vie, vous seriez tout pour moi comme je serais tout pour vous, et nous serions des gens bienheureux!...