SCÈNE V MARCEL, BRIGITTE
MARCEL
Quelle femme admirable!
BRIGITTE
C'est de la vôtre que vous parlez?
MARCEL
Naturellement!
BRIGITTE
Merci.
MARCEL
Pauvre enfant! Nous lui avons broyé le cœur, et elle n'a pas eu un mot de colère!
BRIGITTE
Oui, elle a été très noble.
MARCEL
N'est-il pas sublime de s'immoler ainsi, de s'éloigner en mettant votre main dans la mienne?
BRIGITTE
C'est une âme forte et généreuse. Vous perdrez au change, mon pauvre ami.
MARCEL
Pas du tout... Brigitte, elle était vraiment belle, vous ne trouvez pas?
BRIGITTE
Oui.... Et moi, est-ce que j'étais laide?
MARCEL
Vous savez bien que non.... Quelle flamme dans ses yeux!... Tout son être s'était réfugié là.... Il me semble que je ne la connaissais pas. Je la reverrai toujours ainsi !
BRIGITTE
Ce sera très agréable pour moi.... Il est dommage que cet enthousiasme vous vienne aussi tard.
MARCEL
Je lui dois des années de bonheur, c'est bien le moins que je lui rende justice.... Je n'ai pas le droit d'être si vite ingrat.
BRIGITTE
€ Si vite » me plaît, il y a dans ce « si vite > toute une psychologie.
MARCEL
Quand je pense que vous vouliez provoquer par votre propre aveu cette scène qu'un hasard fatal vient d'amener!
BRIGITTE
C'est cela, prenez-vous-en à moi, maintenant.
MARCEL
Je ne m'en prends pas à vous, mais il semble que vous me reprochiez d'avoir été ému.
BRIGITTE
Est-ce que, dans ce « hasard fatal », Marcel, il n'y a pas quelque chose d'heureux?
MARCEL
Ah! oui, certes, il y a notre liberté de demain.,.. Mais aujourd'hui est si triste!
BRIGITTE
Ne me disiez-vous pas, il n'y a qu'un moment, que, si vous étiez libre, ce vous serait une joie de me donner votre vie?
MARCEL
Mais je le dis encore!
BRIGITTE, secouant la tète.
Vous le dites mal. Vous n'êtes pas avec moi, vous êtes avec celle que vous venez de perdre. Et le bonheur de notre libre amour vous paraît trop chèrement payé.
MARCEL, tendre.
Ne parlez pas ainsi, je vous aime et vous ne me
consolerez que trop vite du mal que j'ai causé.... Il faudra nous faire des cœurs d'airain, oublier de quelles larmes aura été mouillée la première page de notre histoire.
BRIGITTE
Mon ami, j'ai besoin que vous me rassuriez! Vous avez pitié, je n'ai rien à dire à cela.... Et cependant, je vous souhaiterais plus cruel, donnant moins au passé, et plus à notre avenir.
MARCEL
Mais vous-même, n'aviez-vous pas pitié, quand vous proposiez à Blanche de vous éloigner pour toujours?
BRIGITTE
Oui, j'ai dit cela. Mais les femmes ont des profondeurs ignorées.... Je ne vous reniais que des lèvres. Un instinct m'avertissait qu'elle n'accepterait pas.
MARCEL
Vous êtes charmante.... Je me demande tout à coup, en songeant combien elle était maîtresse d'elle-même, si nous ne l'admirons pas trop, s'il lui en a vraiment tant coûté de reprendre sa liberté en me rendant la mienne? Vous avez raison, elle survivra.
BRIGITTE
Vous n'allez pas le regretter, je suppose. Mais,
c'est toujours d'elle que vous parlez, et cependant je suis là, moi.... Vous rendez-vous compte, enfin, qu'un coup de baguette a réalisé notre rêve?
MARCEL
Pardon, Brigitte, c'est vis-à-vis de vous que je deviens ingrat.... Vous seule me restez, et....
BRIGITTE
Hum! Je n'aime pas beaucoup « vous seule ». Enfin!..,
MARCEL, qui se ressaisit.
Jetons un voile sur ce drame, et ne pensons plus qu'à nous.... Et maintenant, qu'allons-nous faire?
BRIGITTE, largement.
Nous allons vivre!
MARCEL, encore un peu incertain.
Nous allons vivre!...
BRIGITTE
On dirait que vous avez peur?
MARCEL, brillant.
Non, mon amie, je n'ai pas peur.... Nous serons heureux, et je vous aime !
BRIGITTE
A la bonne heure! Je vous retrouve!...
Marcel serre Brigitte dans ses bras. Xoireterre entre et regarde le tableau.