SCÈNE VI
Les Mêmes, NOIRETERRE
noireterre.
Ne bougez plus, c'est très joli!... Maintenant il n'y a pas d'inconvénients.... Mais vous l'avais-je promis que vous vous feriez pincer"?
MARCEL
Blanche vous a tout dit?
Oui, en deux mots.
BRIGITTE
Monsieur de Noireterre, pour me mettre à l'aise vis-à-vis de vous, et quoique cela ne vous regarde pas, je tiens à vous affirmer qu'entre Marcel et moi, il n'y a jamais eu autre chose qu'un sentiment très vif.
NOIRETERRE.
Mais bien entendu.... Que pouvait-il y avoir de plus!
BRIGITTE
Ne plaisantez pas, ce n'est pas le moment, et faites-moi l'honneur de me croire.
NOIRETERRE, s'inclinant.
J'y mettrai toute mon obéissance, madame.
MARCEL
Comment est Blanche?
NOIRETERRE.
Mon Dieu, troublée, évidemment, mais moins affolée qu'on n'aurait pu le craindre. Elle m'a raconté la petite scène avec un calme relatif.
MARCEL
Vraiment?
Oui, elle est très énergique.
MARCEL
Très.
NOIRETERRE, à MarceL
Elle m'a fait connaître son intention de vous rendre la liberté par le divorce. C'est fort beau de sa part. Elle me charge de traiter avec vous de la marche à suivre, afin que les gens de loi n'interviennent que le plus tard possible.
MARCEL
Je trouve cela très bien pensé.
NOIRETERRE.
Nous aurons donc, n'est-ce pas, une conversation où nous réglerons les choses?
MARCEL
Comme tout cela va vite !
NOIRETERRE, à tous les deux.
Avez-vous arrêté votre départ?
BRIGITTE
Je partirai demain matin, et j'irai chez moi à la campagne.
MARCEL
Je vous rejoindrai aussitôt.
Cela, non, Marcel! Pour ma dignité d'abord, et en vue de l'opinion, dont il faut bien tenir compte, cette fuite à deux est inadmissible. Quand vous serez légalement libre, alors seulement vous viendrez à moi, et ce sera pour le bon motif, mon ami.
NOIRETERRE.
Madame de Silly a cent fois raison.... Mais, et c'est là un premier ennui, ces formalités judiciaires sont parfois interminables.
MARCEL
Et qu'est-ce que je deviendrai, moi, pendant ce temps-là?
NOIRETERRE.
Ce que vous pourrez, cher ami. vous vivrez d'espoir.
MARCEL
Ce sera une période terrible à passer.
NOIRETERRE.
Terrible, mais la récompense est au bout, n'estce pas?... N'empêche que vous allez commencer par un stage cruel.... Enfin, comme vous le disiez si bien, madame, il faut tenir compte de l'opinion.... Eh! Eh! elle sera sévère, vous pouvez vous y attendre. Dans notre monde, le divorce est encore un intrus qu'on voit d'un mauvais œil. Madame de Mesvres est aimée et respectée par tous, on l'épargnera, mais vous deux, on ne vous ménagera guère.
BRIGITTE
C'est un petit côté de la question. D'ailleurs je n'entends ni braver l'opinion du monde, ni lui céder. Si, quand nous serons mariés, les gens nous font grise mine, nous saurons nous passer d'eux, n'est-ce pas, Marcel?
MARCEL
Je crois bien !
NOIRETERRE.
Mais oui!... Ce sera môme une fierté pour vous d'être seuls — car vous serez indubitablement un peu seuls — et de vous mettre au-dessus de toute cette malveillance, dans une jolie attitude.... Et vous sentirez mieux que vous êtes tout l'un pour l'autre....
COMxMENT ON AIME, 287
C'est souvent un peu long, la vie à deux, rien qu'à deux... mais pas quand on s'adore.... Par exemple il faudra être décidés à vous adorer indéfiniment, et à vous suffire à vous-mêmes.
BRIGITTE
Vous exagérez notre isolement à venir. Bien des gens nous comprendront.
NOIRETERRE,
Certainement.... Tous ceux qui auront fait comme vous.... (Un froid.) Oui, VOUS ne serez plus dans l'organisation générale. Mais qu'importe, si vous êtes heureux dans votre petite organisation particulière?... Où habiterez-vous?
■ MARCEL
Paris, je pense.
NOIRETERRE.
Oui, c'est encore le meilleur endroit... ou Nice, Monte-Carlo.... A la campagne, on a des voisins si vieux jeu!
BRIGITTE
Nous voyagerons beaucoup.
NOIRETERRE.
Vraiment? Marcel détestait les voyages, mais je suis sûr qu'il va se mettre à les aimer, n'est-ce pas?
MARCEL
Certes !
NOIRETERRE.
Et même il se fera à la nature, qu'il avouait ne pas comprendre.
BRIGITTE
Est-ce possible de ne pas comprendre la nature?
MARCEL
Je la comprendrai avec vous. Et puis il y a le coin du feu.
NOIRETERRE.
Charmant, le coin du feu, le soir... pendant que les gens du monde s'amusent!... C'est dommage que madame de Silly ait l'horreur de la lecture, et répugne aux jolis petits ouvrages. Vous aimiez beaucoup, n'est-ce pas, à lire à haute voix pendant que madame de Mesvres travaillait?
MARCEL
Beaucoup, mais ce n'est pas indispensable!
Je crois bien!... Il n'y a qu'une chose indispensable en ménage, c'est d'avoir bon caractère. Les grands sentiments, entre nous, une fois la période aiguë terminée, ne servent qu'exceptionnellement.... Vous avez de bons caractères?
MARCEL ET BRIGITTE, ensemble.
Heu! Heu!
NOIRETERRE.
Vous, Marcel, je vous connais, vous êtes très gentil, à condition qu'on vous obéisse en toutes choses. Et il faudra que votre femme vous fasse infatigablement la cour... comme la première, si vous me permettez de rappeler encore cela.... Vous, chère madame , je vous possède moins bien , mais....
BRIGITTE
Mon Dieu, c'est un peu le même genre. Je suis gentille quand on m'obéit, et il faudra que mon mari me fasse infatigablement la cour.
NOIRETERRE.
Ah! diable!... Comment tout cela s'arrangera-t-il? Enfin, on a vu des natures qui semblaient inconciliables au premier abord....
MARCEL
Pardon, mais....
NOIRETERRE.
Et qui peu à peu se sont tassées. Vous vous tasserez. Tenez, je vous vois très bien, dans cinq ans d'ici, tassés dans une bonne petite vie confortable, d'où se dégagera le fumet d'un excellent potau-feu.
BRIGITTE
Notre vie vaudra mieux que cela, j'y compte.
MARCEL
J'ai peu de goût pour ce parfum.
NOIRETERRE.
Mais non, il n'y a pas mieux, croyez-moi. Les grandes envolées, les élans lyriques et l'attirail merveilleux de l'amour, tout cela est bon pour les gens qui ont peu de temps devant eux, et vous en aurez... énormément.
MARCEL, sans entrain.
Nous l'espérons bien.
NOIRETERRE.
Stendhal, qui s'y connaît, affirme que les sentiments divins ne peuvent exister ici-bas qu'autant qu'ils durent peu.
BRIGITTE, énervée.
Oh ! pas de Stendhal, voulez-vous?.. . Pourquoi vous plaisez-vous à rabaisser et à enlaidir la vie qui nous est réservée? Ce n'est pas très agréable à entendre.
NOIRETERRE.
Par exemple! je vous trace des tableaux enchanteurs de votre future existence!... Évidemment, il y aura des ombres, il y en aura, mais je vous les ai soigneusement cachées.... Toutefois, j'ai pu être maladroit, car vous paraissez irritée, madame, ce dont je me désole, et Marcel est sensiblement abattu.
MARCEL, avec encore moins d'entrain.
Vous nous peignez, quoi que vous en disiez, les choses en noir, et puisque, après tout, ce qui est fait est fait, c'est inutile et peu généreux.
BRIGITTE
Voilà une phrase qui sent le regret, Marcel ! Vous savez que je ne vous enlève pas et que si vous préférez demander pardon à votre femme, vous êtes libre ! Il est peut-être encore temps !
MARCEL
Mais, Brigitte, vraiment!...
NOIRETERRE.
Madame de Silly veut nous faire croire qu'elle a mauvais caractère, mais c'est un jeu.
MARCEL
Vous êtes très nerveuse, Brigitte !
BRIGITTE
J'ai l'horreur qu'on me dise que je suis nerveuse parce que je sens vivement les choses.
MARCEL, se fouettant pour être fort.
11 est possible que notre vie aie ses difficultés, mais... à nous deux, nous en aurons raison!...
BRIGITTE, se levant.
Ne trouvez-vous pas que cette conversation a assez duré?
MARCEL
Soit.... Cher monsieur, je serai demain matin à votre disposition pour les questions d'affaires. Je partirai ensuite, sans revoir Blanche. Mais vous lui direz que la pensée de son chagrin me demeurera lourde !
NOIRETERRE.
Je le lui dirai. Ce souci vous fait honneur.... Mais ne soyez pas troublé plus que de raison. Votre femme, vous ai-je dit, a supporté la chose avec une vaillance qui m'a étonné. Je l'admire, et cependant elle a peut-être moins besoin de courage que nous ne l'aurions pensé!
MARCEL
Voilà!... Imaginez vous que la même idée m'avait traversé l'esprit.
NOIRETERRE.
Je crois que depuis quelque temps un travail se faisait en elle, et qu'il ne vous était pas favorable.
MARCEL
Vraiment ? C'est curieux. . . . Cependant, elle m'aime?
NOIRETERRE.
Oui, sans doute, elle vous aime,... elle vous aime encore.... Mais, une fois la première émotion passée, je crois, j'espère qu'elle prendra son parti de la rupture, et qu'elle se consolera par la liberté.
MARCEL, vexé.
Voilà bien les femmes !
NOIRETERRE.
Oui.... Elle changeait, elle devenait sensible aux hommages.... J'ai même cru remarquer — j'ai pu me tromper — que ce jeune Cervel ne lui était pas indifférent.
BRIGITTE, haussant les épaules.
Allons donc !
MARCEL, s'animant.
Eh bien! moi, je l'ai remarqué aussi, et cela ne mavait pas plu. Je ne sais pas comment jai toléré ce garçpn-là sous mon toit!
NOIRETERRE.
Oh! rien de sérieux, évidemment. Mais c'est pour vous dire qu'étant donné ces symptômes, sans parler de l'instinct de représailles qu'ont les femmes, elle se consolera assez vite.... Pour moi, que ce soit avec lun ou avec l'autre, elle se remariera à bref délai.
MARCEL, furieux.
Ce serait tout de même un peu fort!
NOIRETERRE.
Je vous parle ainsi pour alléger vos remords, s'il en est besoin. Ayant placé votre bonheur en
dehors d'elle, vous serez bien aise de penser que la pauvre femme, elle aussi, pourra refaire sa vie.
MARCEL
Sans doute.... Je n'en trouve pas moins cela pitoyable! A quelle femme se fier, mon Dieu! (il
marche à grands pas, toujours furieux.)
BRIGITTE, très digne.
Monsieur de Noireterre, je vous prie d'aller trouver Blanche, et de lui dire que j'ai absolument besoin de lui parler. J'espère qu'elle ne me refusera pas cet entretien.
MARCEL
Brigitte, que voulez-vous faire?
NOIRETERRE.
Je suis à vos ordres, madame, sans comprendre....
BRIGITTE
Je crois que vous comprenez très bien.
NOIRETERRE, en sortant, à part.
Elle va le manger !