ACTE PHE.MIEI
CAMILLK, allant cbercher uu couvert dans l'armoiie, et le mettant sur la table.
La voilà, nioasicur Ludovic.
Mon couvert!... vrai !... c'est pour moi!... vous n'en attendiez pas un autre '?... je vais déjeuner avec vous?... Dieu! que vous êtes bonne!... que ; vous êtes gentille !
CAMILLE
Dame... notre déjeuner n'est pas à deux services, vous concevez... unf jeunesse qui travaille de son aiguille....
A c GIS TA.
Et une danseuse qui travaille de ses... (Elle fuit des battements.)
LUDOVIC
Et moi qui ne travaille pas du tout... comme ça se trouve!... Voilà mon plat... un Neuchâtel... et puis... tiens!... il y en a déjà deux... (Il rit.) Ah , ah, ah !
ALGLSTA, liant.
Ah, ah, ah!... c'est drôle!
CAMILLE, riant.
Ah, ah, ah ! ça fait trois plats variés.
LUDOVIC
Moi, j'adore le fromage ; j'avais bien envie de monter quelque chose de mieux avec moi : une dinde, une volaille, un pâté ; mais, j'étais si pressé d'arriver... avec ça que je n'avais pas le sou...
AUGUSÏA.
Vous n'aviez...
LUDOVIC
Pas le sou... ^Frappant sur sa poche.) Personne!
CAMILLE
Eh bien ! il ne prend pas en traître, au moins.
LUDOVIC
Moi, jamais! je suis franc comme l'or... que je n'ai pas... et quand je vous dirais que je suis millionnaire, vous me croiriez joliment, moi ([ui demeure dans la mansarde en face, au cinquième au-dessus de l'entru-sol... cent soixante -trois marches!
Dix de plus que chez nous.
LUDOVIC
Bah ! vous me faites l'effet d'être logée comme une bauquiére... et meublée...
AUGtSTA.
C'est bien mesquin !
LUDOVIC
Et moi, donc!
Air du Petit corsaire.
Une table à trois pieds boiteux, Un cofTre où mon linge esta l'aiso, Un lit de sangle oà l'on tient deux, lit pas de chaise...
CAMILLE
Pas de chaise...
Comment faites-vous donc asseoir Ceux qui, chez vous, peuvent se rendre ?
LUDOVIC
C'est mon secret... venez me voir.
Et je jure de vous l'apprendre.
AtGUSTA.
Ah ! si vous faites de l'esprit de Gymnase ! Et le déjeuner...
LU DOVic, à part.
Elle n'aime pas les phrases, la danseuse... (Haut.) Oui, oui, déjeunons, ça donne des idées. Il place des chaises autour Je la table.)
AUGUSTA, à demi-voii, à Camille.
Dis donc, c'est bien commun!
CAMILLE, de même.
Tiens ! il est amusant... (Haut.) Attends, j'ai là une bouteille de vin blanc; c'est encore de la provision de Ferdinand; tu sais...
LUDOVIC
Ferdinand, ce grand fat que je voyais toujours à votre fenêtre... avec des moustaches blondes?
CAMILLE
Non, non.
LUDOVIC
Ah! c'est un autre... Dieu! que ce déjeuner a bonne mine! A table, mesdemoiselles, pendant que c'est chaud! (Ils se mettent à table, Ludovic toujours entre elles.) Dame ! je vous préviens que je suis pressé... excusez-moi, il faudra que je vous quitte bientôt pour aller chez monsieur le maire. Voulez-vous du fromage?
CAMILLE
Qu'est-ce que vous avez à faire avec les autorités?
LUDOVIC
Ah ! voilà... je suis conscrit.
CAMILLE
Ah ! mon Dieu !
J'ai tiré il y a six mois, et comme j'ai la main heureuse, j'ai attrapé le numéro trois, sur deux cent cinquante-six. Voulez-vous du fromage?
AUGUSTA
Comme ça, vous pourriez partir ?
LUDOVIC
Je croisqueoui; il en fautcontcinquante... alors... mais nous n'en sommes pas là, je l'espère bien !... Par exemple! m'en aller à présent... pas si béte!
CAMILLE
Vous n'aimez peut-être pas l'état militaire?
LUDOVIC
Je le déteste! je ne fais pas mon service de garde national, ainsi... je voulais bien acheter un remjjlaçant à crédit... je n'en ai pas trouvé à ce prix-là... J'ai ijourtant un oncle qui pourrait m'avaucer des pièces de cent sous... un oncle qui roule sur l'or, et qui nage dans les pâtés de foies gras... un fameux marchand de comestibles, qui enfonce M. Corcellct.
FRÉTILLON
Vous le nommez?
Godureau... M. Godureau.
CAMILLE
Le parent de ce jeune Godureau qui fuit des affaires à la Bourse ?
Li no vie.
Justcl c'est le neveu de mon onrle.
CAMILLE
Nous le connaissons.
LUDOVIC
Mon oncle".'
ALCUSTA.
Non, votre cousin, et on pourrait peut-Ctre lui parler...
LUDOVIC
Lui ! ah! bien oui, il a encore sur le cœur un coup de poing que je lui ai donné sur l'œil.
CAMILLE
Vous l'avez battu ?
LUDOVIC
A plate couture. Pif! paf! Dieu! lui en ai-jo donné ce jour-là!
CAMILLE
Et à cause?
A cause?... parce que c'est un capon, un câlin; il fait la cour à mon oncle pour lui faire avaler des couleuvres... Voulez-vous du fromage?
CAMILLE
Comme ça, vous êtes brouillé avec votre oncle aussi ?
LUDOVIC
Moi, je ne suis brouillé avec personne ; c'est lui qui m'a mis à la porte, pour une bêtise. Figurezvous, mesdemoiselles... Si nous buvions un peu, pour faire passer... Dieu! que ça bourre, le pain et le fromage! j'étouffe!... (Il boit.) Figurez-vous que mon oncle était eu voyage... du coté d'Amiens... pour des pâtés... et il m'avait confié sa boutique, parce que je suis homme d'ordre et d'économie... alors, moi, j'ai profité de ça pour donner un dîner aux amis, un grand dîner : en avant les volailles, le giliie.r, les truffes, les vins fins et les liqueurs.
AUCUSTA.
Ah ! si nous vous avions connu !
LUDOVIC, i part.
Est-elle gourmande, la danseuse! (Haut.) Bref! il y avait trois services, sans compter le dessert : aussi, ça s'est prolongé indéfiniment, et le lendemain, nous étions encore à table, c'est-à-dire dessous... Pendant trois jours, les amis sont venus manger les restes, et on entamait toujours du nouveau... si bien qu'à son retour mon oncle n'a plus trouvé que des caisses vides et des bouteilles cassées; il a eu la petitesse de s'en fâcher, comme si un oncle qui a des entrailles devait tenir à quelques dindes truffées. Moi, je n'y tiens pas, je donne tout aux amis.
CAMILLE
C'est dans mon genre.
PREilIEH COUPLIT.
Pair' (les heureux, c'est ma devise :
Tu n'as rien, moi j'ai; touche là!
Compter toujours c'est d' la bêtise; Bonn' lillo, on donne ce qu'on a.
Quand d'un peu d'or je suis maîtresse, Ou qu' l'amour seul t'ait ma richesse, A celui qui souflTre, soudain, Moi, j'ouvre mon cœur ou ma main.
Prendre ou donner toujours gaiment, Voilà comm'j'entend L' sentiment.
TOCS TROIS.
Prendre ou donner, etc.
, Parlé.; prend,
LUDOVIC
Eii bon, voilà une femme qui me coni
DEUXIEME COUPLET
La fortune est comm' la jeunesse, C'est un beau jour qui doit passer, Un bien du ciel... et la sagesse Est de savoir le dépenser.
J' trouv' plus d'un ingrat sur ma route, Mais, qu'importe!... coûte que coûte, .1' fais un heureux... ce bonheur-là Quelqu'jour, un autre me Tiendra.
Prendre ou donner, etc.