SCÈNE T
GRANDET, JUMILLY.
(Ils enlrent an lever du rideau par le fond.)
.TUMILLY.
Est-il possible, mon ami, un enlèvement?...
GRANDET
Oui, pardien, et dans toutes les règles! ses gens ivres-morts, deux hommes à moi mis à leur place, une longue promenade sur les boulevards afin de nous donner un peu de temps, et la fière duchesse va se trouver rue Joubert, n" 14, à la discrétion du général Jumilly et de son ami Grandet.
JUMILLY.
Sais-tu bien que c'est infâme ce que tu as fait là, et que je ne consentirai point à être ton complice?
GRANDET
Ah çà! vas-tu recommencer?... Je la hais et la méprise, disais-tu; je donnerais tout au monde pour qu'elle fût en mon pouvoir, pour qu'il me fi"it permis de lui faire sentir à mon aise que l'amour a été remplacé dans mon cœur par le plus froid dédain!... Eh bien ! ce que tu souhaitais si vivement, je te l'offre, moi!... et tu recules!... va donc pour la centième fois te jeter à ses pieds et lui demander pardon de tout le mal qu'elle t'a fait.
JUMILLY.
Oh! jamais!... je veux me venger, je le veux! mon supplice a été trop long et trop cruel!... mais quel amant trompé, indignement joué, imagina, même dans un moment de désespoir, un semblable moyen?
on A\DET.
I^t penses-tu donc qu'il faille agir comme tout le momie avec une femme qui ne ressemble à aucune autre femme, une véritable exception dans l'espèce? Non, mon ami, non I... Elle s'est amusée à te tourmenter, tu la tourmenteras à ton lour! elle s'est moquée de toi pendant une année, tu te moqueras d'elle pendant une heure!... vous ne serez pas encore quittes.
JUMILLY.
Mais elle aura le droit de me mépriser, car ma conduite n'aura pas été celle d'un galant homme.
GRANDET
Te mépriser?... laisse donc!... on méprise un
esclave, on tremble devant son maître; et, si tu le veux, tu seras le sien!... à compter de ce jour les rôles auront changé.
JUMILLY.
Le crois-tu?
GRANDET
.T'en réponds!... Mon pauvre ami, tu n'as pas voulu m'écouter, tu as perdu ton temps à tâcher de greffer ta belle âme sur une nature ingrate qui a trompé toutes tes espérances; tu t'es livré pieds et poings liés à une femme qui a inventé pour toi des malices inconnues jusqu'à présenta la population féminine; et tu la plaindrais? tu serais assez fou pour oublier ses crimes et tes souffrances?... Je ne les oublie pas, moi!... Quand vingt fois je t'ai vu désespéré, prêt à te briser la tête contre les murailles, je ne t'ai pas dit que je m'égratignais la poitrine de colère, et que je l'aurais tuée, cette femme!...
JUMILLY.
Mon ami !...
GRANDE T
Sois tranquille, je ne la tuerai pas; mais, pardieu, je te vengerai!
JUMILLY.
Et quelle sera la fin de tout ceci?
GRA.NDET.
Cela dépend de toi!... Sois implacable comme elle; tâche de l'humilier, de piquer sa vanité d'intéresser, non pas le cœur, non pas l'âme, mais les nerfs de cette femme... et tu verras!...
Serait-il possible?
GRANDET
Mais ne t'avise pas de lléchir!,.. Si tu as le malheur d'hésiter, si elle voit remuer un de tes sourcils, tu es perdu!... elle glissera de tes griffes comme un poisson, et s'échappera pour ne plus se laisser prendre!... Reste inllexiblc devant elle! que chacune de tes paroles soit connue un coup de lanière qui la déchire!... quand tu auras frappé, frappe encore, frai)pe toujours!... Ces femmos-là sont dures, mon ami! .. la souffrance seule peut leur donner un cœur!...
J l'M I l.LV.
L'n sentiuienl vrai n'u j.unais fait battre le sien.
(iU \\ OET.
Et ]>' doiiti' f(wt que ça vienne!... mais c'est
LA Ml (illANDKT
l'gal , va toujours, tu to seras vpiigé du mninsl... Si j'avais agi de la sorte avec la liavaroise Oliska, je ne me serais pas cassé la jambe gauciic!... mais alors j'étais uu grand niais aussi!
JIMILI.Y.
Je ne le serai plus!... c'en est fait maintenant : elle a épuise tout ce qu'il y avait en moi de tendresse et d'indulgence! Oui, tu as raison, je l'humilierai, je la blesserai dans sa vanité, seul sentiment qu'elle connaisse !... puis, qu'elle sorte d'ici, et que je ne la revoie jamaisl...
GRAN DET
A merveille!... Le concert commencera par un f/ao,-mais j'y viendrai faire ma partie, et nous tinirous par un tutti, qui, j'espère, produira de l'etlet:...
Comment?...
r.R.\iNDET.
Laisse-moi faire!... tu ne soupçonnes pas tout ce que ta fière duchesse a fait pendant ton absence, ni ce que je lui prépare : elle a ri quand je lui ai déclaré la guerre; mais rira bien qui rira le dernier!
.IlMll-LY.
Je ne te comprends pas.
GRANDET
Patience!... tout te sera expliqué!... Je vais bientôt monter chez ton ami , M. de Vauroy ; sa fille est auprès de lui, sans doute?
JUMILLV.
Je crois que oui!... Il souffre toujours, et pourtant il compte repartir bientôt pour La lîochelle.
GRANDET
Il me suffit qu'il soit encore à Paris ce soir.
JUMILLY.
Quel est donc ton projet?
GRANDET
Patience, te dis-je!... la promenade de notre belle ennemie doit être terminée, j'entends quelqu'un; voici l'instant de la résolution !...