FRÉDÉRIC, VIRGINIE
FRÉDÉRIC, entrant furieux.
Coquette!... hypocrite!... me traiter ainsi... refuser même de me recevoir.
VIRGINIE, à part.
Il a Tair joliment vexé... c'est bon signe. FRÉDÉRIC, à lui-même.
Les efforts de son amie ont été inutiles... et cependant, que lui demandais-je pour une vie tout entière d'amour?...
viRGiME, à part.
Tout entière!... eh bien! et ma part...
FRÉDÉRIC
Heureusement, il n'y a pas qu'elle au monde... et ma petite \irginie!...
viRGiME , à part.
C'est ça... il pense à moi, à présent...
FRÉDÉRIC, à lui-même.
IVla petite Virginie est bien aussi jolie que Louisa.
viRGiM E, à part.
Ah! elle s'appelle Louisa... je saurai le reste... (Elle sort de derrière le paravent et gagne la porte sur la pointe du pied.)
FRÉDÉRIC, pendant ce mouvement.
Mais il ne faut pas qu'elle s'imagine que je renoncerai comme ça à elle, et que je la laisserai tranquille... j'ai un projet... si je trouvais le moyen de consulter Virginie... elle est fine et spirituelle, Virginie... et il serait piquant de devoir à l'une la conquête de l'autre...
Air connu.
VIRGINIE, ouvrant la porte comme si elle arrivait. Oui, je suis grisette, On voit ici-bas Plus d'une coquette Qui ne me vaut pas !
FREDERIC
Ah ! c'est toi, Virginie...
VIRGINIE
Je vous ai fait attendre, n'est-ce pas?...
Mais oui, pas mal...
VIRGINIE, à part.
Effronté. (Haut.) Tiens... le couvert est mis...
FRÉDÉRIC, à part.
Ah! je devine... c'est ma femme de ménage... (Haut.) Oui, oui, en l'attendant, j'ai voulu tout préparer moi-même...
VIRGINIE, à part.
En voilà un mensonge!...
FRÉDÉRIC
Hein !... c'est gentil ça, j'espère...
VIRGINIE
Certainement... mais vous me dites ça d'une manière... vous avez l'air tout drôle.
FRÉDÉRIC
C'est qu'effectivement j'ai du chagrin...
VIRGINIE
lîah!.,.
FRÉDÉRIC
Ce matin, je suis allé chez un ami.
VIRGINIE
Un ami?
FRÉDÉRIC
Oui, un ami intime h qui il vient d'arriver un malheur incroyable... Il a trouvé une cruelle...
VIRGIME.
Ah ! pauvre garçon.
FRÉDÉRIC
Une femme qui l'aime et qui refuse même de le voir...
VIRGINIE
C'est désolant, ça...
FRÉDÉRIC
Aussi, je rêve au moyen de le tirer de là, et j'ai imaginé...
VIRGINIE
Quoi donc?
FRÉDÉRIC
D'écrire.
VIRGINIE
Comment! vous?
FRÉDÉRIC
D'écrire pour lui... un brouillon de lettre qu'il recopiera et qu'il signera...
VIRGINIE
Aliçà! c'est donc un imbécile ce jeune hommelà...
FRÉDÉRIC
Mais non... Dans lalettre, je feindrai la passion... je lui ferai dire qu'il est au désespoir... qu'il va partir pour AlgrT, et se faire tuer par les Bédouins... si elle ne consent pas à le recevoir.
Ça ne vaut rien, ça...
LA LISTE DLS iNOTABLES.
m KDKI! IC.
(Comment, ça ne vaut rien !... Aurais-tii une meilleure idée?
VIRGINIE
Il faut que la jeune dame vienne chez le jeune homme... J'y tiens, moi, d'abord...
FnKDÉnic.
Mais c'est impossible.
VIRGINIE
Bah!... impossible!... vous allez voir que non... Écrivez... je vais vous aider...
Attends d'abord que je débarrasse la table...
VIRGINIE
Du tout; il ne faut pas déranger le déjeuner... c'est sacré, ça. (Elle prend un tabouret. ) Tenez, mettez-vous là sur ce tabouret (elle prend une chaise), moi, là... et écrivez sur mes genoux...
FRÉDÉRIC, prenant le pupitre et le posant sur Virginie.
J'aime encore mieux ça.
Ètes-vous bien?
FRÉDÉRIC, à genoux sur le tabouret.
Je serais bien difficile. (Il lui baise les mains.)
VIRGINIE
Commencez.
FRÉDÉRIC, écrivant.
« Chère Louisa... »
VIRGINIE, à part.
Chère Louisa!... j'ai envie de lui tirer les cheveux...
FRÉDÉRIC, continuant.
« Mon cœur est plein, ma tête est brûlante, ma « main tremble... »
VIRGINIE, lui conduisant la main.
Écriture imitative...
FRÉDÉRIC
« Je t'aime, aviez-vous dit... merci de ce raffi- « nement de cruauté... »
VIRGINIE
Trois points d'exclamation...
FRÉDÉRIC, conlinnant.
<( Je vais laisser pousser ma barbe, ne i)lus me « vêtir que de haillons... »
VIRGINIE
Du tout, du tout!... th bien! il serait gentil comme ça... Rayez-moi toutes ces bètises-là, et mettez ce que je vais vous dire. (Frédéric prend une autre feuille de papier dans le pupitre. Piclant.) « Oui, « merci, madame... car j'aurais pu espérer, lan- <( guir longtemps encore... s'il m'avait été permis (( de vous voir... Grâce à votre ordre cruel, bientôt M je ne souffrirai plus. » (Riant.) Hein! qu'est-ce que vous dites de ça?
FRÉDÉRIC
Comment!... tu veux que je lui fasse croire...
VIRGINIE
Je crois bien... Ajoutez : (elle dicte) « Toutes mes « dispositions sont faites, et avant... (cherchant)
u avant une heure... » (A part.) Il faut bien que nous ayons le temps de déjeuner. (Haut.) <( Avant « une heure, tout sera fini... » Maintenant, des points, des points, des points, jusqu'au bas de la page... pliez et cachetez... voilà la chose.
FRÉDÉRIC
Et tu penses qu'elle va s'imaginer que... mon ami se brûlera la cervelle?
VIRGINIE
J'y ai été prise deux fois, moi qui vous parle.
FRÉDÉRIC
Allons, le sort en est jeté. (A part.) Je vais donner la lettre à un commissionnaire. (Il sort un moment.)
VIRGINIE
Je la connaîtrai donc, cette belle dame... et je lui dirai très-bien : Ma chère petite, vous êtes bien gentille, certainement, mais vous avez un mari, je ne vous le demande pas, faites-moi le plaisir de le garder, et ne me prenez pas mon amant, ou nous aurons des mots ensemble. Là-dessus, elle ne pourra pas s'empêcher de mettre Frédéric à la porte de chez elle, j'aurai l'air de ne me souvenir de'rien, je pardonnerai, et comme ça, j'aurai rétabli la paix dans mon chez-moi.
FRÉDÉRIC, rentrant.
Ma foi, il en arrivera ce qui pourra... la lettre est envoyée... (A Virginie.) Et tu crois que mon ami aura des nouvelles?
VIRGINIE
C'est comme s'il les tenait déjà.
FRÉDÉRIC
Allons, allons, mettons-nous à table. (Pendant qu'ils s'asseyent, à part.) Louisa ne viendra pas.
VIRGINIE
Ce pauvre chéri... n'est-ce pas qu'on est bien là, en tête-à-tête, au coin du feu, quand on n'attend personne... qu'on ne regrette personne... (On frappe à la porte.)
FRÉDÉRIC
Oh! personne!... (Vivement.) On frappe!...
VIRGINIE
Oui, j'entends bien...
FRÉDÉRIC
Qui ça peut-il être?
VIRGINIE
Nous allons bien voir... (A haute voit.) Entrez, la clef est sur la porte.