LOUISE, PAUL
PA UL, l'examinant du coin de l'œil.
Dieu, qu'elle est gentille quand elle est en colère ! et ce hasard qui me conduit chez elle... Parole d'honneur, je suis né coiffé. Voyons un peu c' que ça va d'venir.
LOUISE, à part.
Maintenant que me voilà seule avec lui... je ne sais vraiment plus ce que je vais lui dire... PAUL, de même.
Eh ben! est-ce qu'elle ne va pas bientôt commencer?... (11 fait un pas de plus vers elle.) Elle a ji't-être déjà oublié que je suis là. (Nouveau silence. — Haut à Louise.) J'attends toujours que madame veuille bien me dire ce qu'elle réclame de mes petits services. Outre le badigeon extérieur à la détrempe, à l'huile ou au vernis, je pose les tentures et colle le rouleau à la satisfaction générale, et...
LOUISE
Il est inutile, monsieur, de feindre davantage... votre ruse est découverte, et je vous reconnais parfaitement.
PAUL, à part.
Elle me reconnaît! elle m'avait donc remarqué!... Heureux colleur, va!
LOUISE
Je n'ai pas voulu d'explication devant ma femme de chambre ; mais comment avez-vous osé vous servir d'un pareil moyen, hasarder une démarche aussi peu convenable ?
PAUL
Pardon, madame, je ne comprends pas... Je fais mon état, voilà tout.
LOUISE
Vous introduire... ainsi déguisé?
PAUL
Déguisé !
LOUISE
Vous commencez enfin à comprendre.
PAUL, à part.
Oh! la chance!... elle me prend pour quelque lils de banquier tout au moins. Ah! je suis déguisé... Bien, bien, ah! bien; c'est bon à savoir. Eu avant la déclaration... (Haut.) Eh bien! oui, madame, il fallait vous voir seule un moment ; le moyen s'est olVcrt... et je l'ai saisi les yeux fermés... maintenant je les ouvre aussi grands que ma mère me les a faits, et je demeure ravi, enchanté, transporté. (A part.) Chaud, chaud, et allez donc! (Elle va parler, il continue haut.) Au thi'âti'e, au milieu de ces mille femmes, toutes plus charmantes les unes que les autres, je n'ai vu (juc VOUS; vous m'avez paru la plus belle, et je ne ruminais qui; ruses de guerre pour arriver à vous le
LK COLLKUR.
dire... Ici jo vous trouve plus belle encore... je vous V dis ; mais les plis de ce front auquel je n'en avais jamais vu et votre regard fâché... me font presque regretter d'avoir réussi.
LOUISE
Monsieur...
PAl'L, à pari.
Ça l'embarrasse, bon ! c'est ce (jui nie met à mon aise. (Haut.) Allons, ne me faites donc pas la mine... Dans le monde, on vous aurait présenté un ennuyeux personnage : vous vous croiriez obligée de le recevoir de temps en temps, n'est-ce pas? i;t parce qu'un aimable et joyeux garçon comme moi s'est présenté tout seul, vous le renverriez! mais ça n'aurait pas le sens... (Mouvement de Louise.) Oh ! pardon, ne faites pas attention. (A part.) Quelle boulette ! (Haut.) Influence du costume... il gâte un peu le langage. (A part.) Il abîme drôlement le physique. (Haut.) Mais il ne change pas le cœur.
Vous savez très-bien jouer votre rôle, monsieur; mais ce ne peut être qu"une plaisanterie... ou une gageure, et je comprends que le meilleur parti est d'en rire.
PAUL
Oh! non, madame, ne riez pas. Hein?
LOUISE
Et comment s'en empêcher, en voyant sous ce
costume un de nos jeunes gens les plus à la
mode.
PAUL, à part.
Elle y tient ! elle y tient ! Ah ! si son erreur pouvait durer !
FIDÈLE, eu deliors.
Ah ! hé ! frère ! ah ! hé ! rrrrr it ! ! !
PAUL, à part.
Fidèle!... l'imbécile qui vient tout gâter... c'est trop tôt. (Il regarde Louise avec amour.) LOUISE, avec malice.
Eh bien, monsieur, vous ne répondez pas? vous n'entendez pas? (Appuyant.) C'est votre frère qui vous appelle.
PAULj avec embarras.
Mon frère?...
LOUISE
Comment! vous ne vous souvenez plus de la parenté?
PAUL, à part.
Ahl Dieu de Dieu! n'y a pas à dire, me v'ià dans r pétrin.
LOUISE
11 faut que ce soit moi qui vous la rappelle. PAUL, à part.
N'y a plus qu'à s'en tirer en canonnier français. (Haut, en se posant.) Vous vous trompez, madame. Il en arrivera ce qui pourra, mais jamais Paul Brichard ne reniera sa famille.
LOUISE
Comment avez-vous dit, Paul Brichard? Ah!
ail! ah: le nom est vraiment impayable, et... et fort bien inventé.
PAUL
C'est le mien, madame, et celui qui m'appelle, c'est mon frère, peintre-colleur comme moi. (A part.) Je n' peux pourtant pas partir et la quitter comme un serin. (Haut.)
Aiu nouveau de M. Vogel.
La voix quo vous venez d'ontendre
Bien à propos vient m'avertir ;
Oui, je commence à le comprendre,
Pour mon repos je dois partir.
Oui, la raison veut que je vous oublie ; Mais à mon cœur je n'ose me lier:
Il est des instants dans la vie
Qu'on nu peut jamais oublier.
LOUISE
J'espère, monsieur, que vous comprenez toute l'imprudence de votre démarche, et que vous allez enfin cesser de me compromettre. (Elle lui indique la porte).
PAUL, à part.
Diable! diable! c'est pas si facile de faire la cour aux grandes dames... Enfoncé!... (11 va pour sortir.) Allons, madame...