SCÈNE XU
LOUISE, ARTHUR, PAUL, sur le balcon.
Louise , chère Louise ! me pardonnerez-vous mon humeur, mes injures de ce matin?
Vous pardonner, monsieur!... je ne comptais plus sur vous qu'au premier jour des Italiens.
ARTHUR
Que voulez-vous, c'est plus fort que moi! je suis jaloux à en perdre le peu de raison que j'ai : un mot, un geste, un regard... Mais pour me punir de toute ma folie, je viens vous en faire l'aveu et vous en demander pardon à genoux.
LOUISE
C'est bien beau de votre part.
ARTHUR
Moquez-vous de moi tant que vous voudrez ; mais, en vérité, ce n'était pas ma faute, et \ ous même, hier aux Italiens, par malice, sans doute, en vous occupant un peu trop de certain jeune homme...
LOUISE, à pari, regardant le balcon.
Oh ! mon Dieu!...
ARTHUR, continuant.
Mais madame de Courtavelle, votre amie, à la- ([uelle je suis allé conter mes chagrins en sortant de chez vous, m'a tiré de mon erreur et m'a rendu la vie. On m'avait fait de faux rapports : ce jeune homme, dont au reste personne ne peut dire le nom ni le rang, eh bien ! c'est d'elle qu'il est amoureux.
LOUISE, avec une surprise inquiète.
Ah!...
ARTHUR
Oui, oui, oh! mais amoureux... au point de prendre des déguisements incroyables pour arriver jusqu'à elle.
LOUISE, dont l'embarras redouble.
Des déguisements!...
ARTHUR
Figurez-vous qu'un jour ([u'elle avait demandé des ouvriers pour repeindre ses appartements, elle l'a vu arriver parmi eux... (Uiant.) en costume de badigeonneur!... Ah! ah! ah!... mais, par exemple, il s'est conduit avec une discrétion admirable; il ne lui a adressé ni un regard ni une parole.
LOU ISE.
I',n vérité!...
ARTHUR
Sans doute, parce qu'elle ne lui en a pas fourni l'iiicasion.
LOUISE, à pari.
Oh! mon Dieu !
ARTHUR
Mais vous ne riez pas.
LOUISE
Si, si... c'est fort original... (A part.) Lt il est là, chez moi... sous les mûmes liabits... Je suis plus
morte que vive. (En ce moment, Fidèle chante en
dehors :
Ah ! qu'on est fier d'être Français Quand on regarde la Colonne ! )
ARTHUR, se retournant.
Kh ! mais, vous avez donc aussi des ouvriers?
LOUISE, venant se placer entre le balcon et Arthur
pour l'empêcher de voir.
Oui, oui; vous savez, pour cette petite tenture
en dehors.
ARTHUR, examinant toujours.
Non , vous ne m'en aviez pas parlé.
LOUISE, le prenant par le bras.
De sorte que le récit de madame de Courtavelle vous a rassuré tout à fait.
ARTHUR
Oh! tout à fait. (Il se dégage et s'avance vers le balcon.) Que vois-je?
LOUISE, à part.
Allons, je n'ai pu l'éviter.
ARTHUR
Encore cet homme sous ce môme déguisement! On me trompait. (A Louise.) Vous avez dans madame de Courtavelle une amie bien charitable, madame.
LOUISE
Arthur, veuillez m'cntendrc.
Laissez-moi... (A Paul.) Approchez, monsieur.
PAUL, s'empressant de quitter son travail et s'avançant la casquette à la main.
Qu'y a-t-il pour votre service, bourgeois?
ARTHUR
Monsieur, point de mauvaise plaisanterie, je vous en prie ; vous êtes reconnu.
Çn ne m'étonne pas. J'ai l'amour-propre d'être un artiste distingué dans ma partie : c'est vrai.
ARTHUR
Assez, monsieur; j'ai l'honneur de vous faire savoir que j'aspire à la main de madame. PAUL, à lui-même.
Tiens! tiens! tiens! s'il ne fallait qu'aspirer...
ARTHUR
Et que je suis au moment de l'obtenir; ainsi...
LOUISE
Arthur, écoutez-moi.
ARTHUR
Permettez, madame. (A Taul.) Votre présence ici, sous ce costume...
PAUL, à part.
Encore nu (|ui me croit déguisé; ça fait honneur au pliysi(|ue, pas moins.
ARTIIU R.
Oui, sous ce costume, annonce que c'est contre la volonté de madame que vous y êtes...
PAUL
Contre sa volonté!... Entendons-nous, je ne poux pas convenir de ça.
ll: coLLi-:ui>.
ART III n, lui jiioïKiiil le liras et à (Ifiiiii-voix. N'importe! vous introduire ainsi t-st une insulte... Vous me ferez raison.
PAUL, mettant sa casijnetto.
Eii! la! la! ne vous échauffez pas tant, mon cher monsieur; je vous ferai tout ce que vous voudrez... (Levant sur lui la brosse qu'il lient à la main.) Et môme tout jaune de tout rouge que vous êtes, si ça peut vous faire plaisir.
ARTHun, élevant la voix.
Insolent!
LOUISE, se plarant entre eux.
Messieurs... au nom du ciel!... je vous en prie...
PAUL, ôtaiit sa casquette.
Oh ! une dame... il y a une dame !... C'est vrai... c'est moi ([ui ai tort.
ARTHUR, bas, lui glissant sa carte.
Voilà ma carte, monsieur...
PAU L, haut.
Très-bien! (A part.) Faisons-le monter. (Haut.) C'est dans mon quartier...
ARTHUR, bas.
Dans un quart d'heure, chez moi.
PAUL
.l'j' serai... avec des échantillons, afin riue monsieur puisse choisir les teintes.
A R T H u R , toujours bas.
Au pistolet.
PAUL
Je ne connais pas cette rouleur-là ; mais c'est égal.
ARTHUR
Cessez, monsieur, cessez; c'est assez faire l'ouvrier comme cela... ou je finirai par croire que vous avez peur.
PAUL, avec force.
Ah ! vous le prenez sur ce ton-là ! eh bien ! oui, j'ai cent mille livres de rente et je suis le fils d'un prince, pour vous mettre une balle entre les deux yeux.
LO UISE.
Messieurs, messieurs !
ENSEMBLK.
.\iu df M. Vojd.
ARTÎI UR.
Il faut qu'il satisfasse .\ mon juste courroux, Et que son sang efface Tous mes transports jaloux.
PAUL
Comme il fait la grimace !
Le pauvre homme est jaloux ; Mais bientôt face à face Je calm'rai son courroux.
LOUISE
Grand Dieu ! quelle menace !
.le crains tout d'un jaloux.
Que faut-il que je fasse Pour calmer son courroux?
(Arthur sort.)