SCÈNE XIII
DUCHEMIN, FRANCIS, puis MADAME DUCHEMIN.
DUCHEMI\, allant aii-ilr>vaiit de sa femme. Ah! ma chère Adèle, c'est toi.., je t'annonce un convive de plus, un ami intime de notre cher Francis.
Fil \\ CI s, avec assurance.
Oui, M. de Vernant.
MADAME DUCHEMIN, stupéfaite.
M. de Vernant! (A Francis. )Commcnt, monsieur, au moment où je venais de vous reprocher d'avoir introduit chez moi... sans permission... étourdimcnt... une personne... j'apprends que vous avez encore poussé l'indiscrétion jusqu'à l'inviter à dîner!
DUCHEMIN
Qu'est-ce que tu dis donc? mais ce n'est pas Francis qui l'a invité, c'est moi.
MADAME DU CHEMIN
Vous, monsieur?
DUCHEMIN
Certainement... moi-même! mais cette invitation a l'air de te contrarier... oh! rassure-toi... c'est l'homme le plus aimable...
FRANCIS, appuyant.
Oui, le [)\i\s aimable... (Madame Ducbemin jetfi' lui regard sévère sur Francis.)
DUCHEMIN, continuant.
Eh ! tu l'as vu ce matin ; tu peux en juger mieux que moi... je ne serais pas fâché de faire sa connaissance, il est de ces gens avec lesquels il y a toujours à gagner.
FRANCIS
Oui, toujours; et la preuve, voilà ce qu'il vient de me donner tout à l'heure. (Il montre le souvenir.)
DUCHEMIN, le prenant.
Tiens.., mais c'est un fort joli petit souvenir. (Il le feuillette.) Un calendrier... l'indication des monumi'nts et de toutes les rues de Paris ; tu ne peux pas t'égarer avec ça... Que vois-je ? des vers au crayon...
FRANCIS
C'est pour moi qu'il les a faits, en l'honneur de notre amitié.
DUCHEMIN
Ca doit être fort intéressant. (Il s'apprête à lire.)
FRANCIS, lui prenant le souvenir.
Ça se chante.
DUCHEMIN
Ah! c'est un couplet?
FRANCIS
Sur l'air : » Depuis longtemps j'aimais .\dèle. »
DUCHEMIN
Tiens, j'aimais Adèle... Dis donc, ma bonne amie, ton nom.
FRANCIS
lOcoute donc, ma sanir, c'est cliarniaut.
UN FRÈRE DE QUINZE ANS
AIR : Depuis longtemps, etc.
Pour m'attacher dans cette vie Par un lien, du temps toujours vainqueur, Je cherchais une âme embellie Par l'innocence et la candeur; Je ne sais pas si c'est une chimère, Mais ce trésor si désiré de moi, Ce bien si dous, ce bonheur que j'espère, Mon jeune ami , je l'ai vu près de toi. (Pendant ce conplet, madame Duchemin par son embarras témoigne qu'elle comprend bien le sens de ces vers.)
DUCHEMIN, applaudi ssint.
Charmant, délicieux! suave... comme une déclaration d'amour. (Mouvement de madame Duchemin. J
FH WCIS.
C'est vrai, qu'il a l'air de bien m'aimer.
Dl CHEMIN.
Prodigieusement, mais un poëte exagère toujours un peu, surtout s'il est romantique.
S'il est romantique I mieux que ça, moyen âge des pieds à la tète.
Dl CHEMIN.
C'est superbe, et il est très-flatteur d'inspirer de pareils vers... n'est-ce pas, mon Adèle'?
MADAME DUCHEMIN
Je ne m'y connais pas.
DUCHEMIN
Moi, je m'y connais, foi de magistrat, et je te jure qu'ils sont fort jolis. (A part, et remettant le souvenir à Francis.) Ce jeune homme-là doit être un excellent administrateur. Haut.) Ah çà, ma chère amie, je compte sur ta complaisance pour le bien recevoir.
AI AD AME ni CHEMIN, vivement.
Est-ce qu'il aurait accepté'?
DUCHEMIN
Pas encore, puisque Piorre ne fait que de partir à l'instxmt pour lui porter mon invitation.
MADAME DUCHEMIN
Une invitation, quand aucune relation ne justifie... mais mon ami, vous n'y songez pas.
DUCHEMIN
C'est, ma foi, vrai!... si, au lieu de le bien prendre, il allait s'en formaliser. Oui, tu as raison, une invitation écrite à quelqu'un qu'on n'a jamais vu... ça n'a pas le sens commun... Diable! diable!... je cours chez lui, moi-même, en personne!... (Il -.rt.)
SCfeNK XIV.
MADAME DLCIIEMIN, FRANCIS.
MAI)\ME DL CHEMIN, rcven.int snr le devant de la scène, à elle-même.
Il ne m'a pas comprise; il ne connaît pas M. de Vernant, et c'est celui qu'il met le plus d'empressement à inviter.
FRANCIS, à part.
Elle ne parle pas, c'est qu'elle est bien en colère.
MADAME DUCHEMIN, Continuant.
Le dernier que j'eusse voulu recevoir, car je lui en veux maintenant, et beaucoup : se servir de cet enfant pour me déclarer... Elle jette les yeoi sur Francis.)
FR \NCIS, à pari.
Elle m'a regardé...
MADAME DUCHEMIN, continnant.
Et mon mari qui court le chercher! il est capable de croire... de supposer... O mon Dieu, mon Dieu... comme je suis contrariée! et tout cela par la faute de ce petit étourdi. (A Francis.) Que faitesvous là, monsieur? qu'attendez-vous?
FRANCIS
J'attends que tu me grondes, ma bonne sœur.
M A D A M E D U C H E il I N.
Ma bonne soeur! toujours son air câlin; il me répète sans cesse qu'il m'aime.
FRANCIS, avec feu.
Oui, je t'aime, et plus que ma vie encore; et si quelqu'un te faisait de la peine, je le tuerais.
MADAME DUCHEMIN
Eh bien ! tuez-vous donc, monsieur, car depuis ce matin vous m'en faites beaucoup.
FRANCIS
Moi!... je te fais de la peine, parce que je t'ai présenté mon ami de Vernant! est-ce que je pouvais prévoir que le plus aimable de mes amis serait justement celui que tn recevrais le plus mal? (Mouvement de madame Duchemin.) Ah ! par exemple, tu ne peux pas dire qu'il n'est pas aimable. MADAME D U C H E MIN, embarrassée .
Eh! mon Dieu... qui est-ce qui vous dit le contraire?
FR \NCIS.
Mais alors qu'as-tu donc à lui reprocher?
MADAME DUCHEMIN, avec Vivacité.
Eh!... que voulez-vous donc que je lui reproche? de quel droit? et que m'importent d'ailleurs ses qualités ou ses défauts?... ne dirait-on pas que je m'occupe de lui... que je pense à lui?...
FRANCIS
Ah! mon Dieu! mon Dieu! ma bonne sœur... comme tu es méchante aujourd'hui!
MADAME DUCHEMIN
Allez, monsieur, vous me fi-riez mourir de chagrin... vous êtes insupportable.
S et: NE W.
Les Mêmes, MAHIE.
M \ R I E, accourant.
Ah! ma tante!... vous avez bien raison. (A Francis. Oui, monsieur, vous êtes insupportable. F R A N c 1 s. Vous aussi?
MARI E
Je crois bien, je lui demande une tourter«'llo, et
UN FRERE DE OUINZE ANS
voilà romnm on me l'aiiportc de sa part. (Elle la mouire.) Heganicz, ma tante, morte...
rn ANcis.
Puisqu'elle n'a pas voulu se laisser prendre autrement, je lui ai lAclu^ un coup de fusil, moi... pour vous faire |)laisir.
Pour me faire plaisir... allez, il faut que vous soyez bien cruel... bien sauvage!
M A D A M K nvcnr.Mi \.
Oli! ce n'est encore rien, auprès de ce qu'il m'a fait.
Qu'est-ce donc?
M VDAMi: DTCHEMIX.
Iniagine-toi, ma bonne amie, qu'il a fait inviter ;\ dîner aujourd'hui, par mon mari, ce jeune homme que nous connaissons si peu.
M. de Vernant?
1\I ADAM F ni CHEMIN.
Lui-même...
M \ n I E. Qui me sourit toujours d'un air protecteur, comme si j'étais une petite fille?
MADAME DUCHE MIN.
Ah! je n'aurais jamais pensé que vous pussiez me mettre dans un tel embarras.
MARIE , appuyant.
Ail! monsieur... monsieur... c'est abominable...
Abominable... abominable!... expliquez-moi...
SI A D A M E D U C H l'. M I \.
Eh quoi! vous ne comprenez pas?
MARI E
Eh quoi ! vous ne comprenez pas?
!■ li A N c 1 s.
Que voulez-vous que je comprenne?
Trio du Pendu.
M AD A AIE DU CHEMIN, avcc colère et repi'oche. Enfant !
MAniE, de même.
Enfant !
MADAME DU CHEMIN
Enfant !
FRANCIS, étonné.
Enfant !
Mais comment Suis-je enfant?
Mais comment? Bis.