SCÈNE III
Les Mêmes, ÉLÉONORE, MATHIEU, MADEMOISELLE HÉBERT.
éléonore, arrivant jusqu'à la table de vente. Arrêtez ! arrêtez l'enchère ! je m'oppose à la vente de cet esclave !
LA REBELIÈRE.
Comment! comment! que veut dire ceci?
ÉLÉOKORE, à. La Rebelière.
C'est à vous que je m'adresse, monsieur, à vous qui avez tout pouvoir ici; faites-moi rendre justice. Cet, homme, qu'on avait dit le protégé, l'affranchi de M. d'Érambuc, cet homme est à moi. (Lui donnant des papiers.) Tenez, regardez sur ces cahiers de dénombrement; le voici porté à la date de sa naissance, et voilà plus haut le nom de sa mère. (Elle descend de cheval.)
MADEMOISELLE HÉBERT, vivement.
Ce n'est pas tout. M. Mathieu, faites voir à M. de La Rebelière la marque que Donatien porte au bras. (Mathieu lève la manche de Donatien.)
C'est celle du comte de Kerbran, dont je suis la nièce et l'héritière.
MATHIEU
Maintenant, si M. de La Rebelière désire qu'on lui lise l'article du Code noir... (Mathieu l'ouvre et le lui présente, en lui indiquant le paragraphe.)
LA REBELIÈRE, le repoussant de la main. Assez, assez, je me trouve sultisamment éclairé. En ma qualité de commandant des Carbets, j'ai dû poursuivre et j'ai poursuivi la vente de cet esclave. Maintenant, il se trouve avoir un maître, je le rends à qui de droit.
ÉLÉONORE
Ah! j'arrive donc à temps pour le sauver! (Les soldats font descendre Donatien de la table.)
LA REBELIÈRE.
Mais ne vous réjouissez pas encore; cela ne change rien à sa condition... cet homme, ma belle pupille, bien qu'il vous appartienne, n'en est pas moins esclave.
ÉLÉONORE
Esclave ! lui! oh! vous vous trompez, monsieur, car je n'ai réclamé mon droit de maîtresse que pour l'abjurer à l'instant même. Donatien , vous êtes libre! oui, je vous affranchis solennellement ici, à la face de Dieu et des hommes!
LA REBELIÈRE, vivemcnt, avec rage.
Vous ne le pouvez pas.
ÉLÉONORE
Pourquoi donc?
LA REBELIÈRE, avec ironie.
Oh! mademoiselle, son sort ne dépend pas entièrement de vous; il faut encore que le gouverneur lui accorde une patente de liberté, et il ne l'obtiendra jamais, jamais, entendez -vous? Vous pourrez le rendre libre de fait et non de droit. 11 restera esclave, oui, oui, esclave! Vous avez invoqué le Gode noir? regardez; c'est lui qui vous répond.
ÉLÉONORE, après avoir regardé Mathieu, qui lui répond tristement par un signe de tète affirmatif.
Esclave! toujours!... ô mon Dieu!... Mais, non, non, monsieur, vous êtes dans l'erreur... j'étais folle de m'alarmer... la Martinique n'est qu'un point dans le monde : cette liberté qu'elle lui refuse... eh bien!... la France... la lui rendra. LA REBELIÈRE, avec une sourde rage.
La France!... oui... en effet, nos lois ne le suivront pas jusque-là... Vous pouvez l'y emmener... mais non pas avant qu'il ait subi la peine à laquelle nul esclave ne peut se soustraire quand il a insulté un homme libre...
ÉLÉONORE
Que voulez-vous dire?
LA REBELIÈRE.
! Puisque nous marchons le Code noir à la main, ] il est bon de le faire valoir jusqu'au bout, pour le maintien de nos droits et privilèges. L'esclave Donatien m'a offensé, injurié, menacé; tout Saint- ! Pierre en est témoin. Je demande donc qu'ici, sur l'heure, il soit attaché aux quatre piquets pour y recevoir vingt-neuf coups de lanière. (Présentant le Code à Éléonore.) Lisez, mademoiselle, hsez, c'est écrit, c'est la loi!...