‹ Théâtre de Alexis de Comberousse, précédé d'une noticeChapitre 721 sur 764 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les MÊMES, MAZARIN, BKRNOUIN, UN Valet, chargé d'un ballot.

MAZAniN, an fond du théâtre, à Bernouin. Tu m'entends, Bernouin?... Ce ballot, chez Bilaine, mon libraire, galerie du Palais. J'en veux six cents écus, pas un sou de moins. Va. (Bernouin sort avec le valet. Mazarin descend la scène silencieusement et du côté opposé à celui où sont les antres personnages. ) Le Mazarin confondu... Un pamphlet contre ma personne!... écrit avec un esprit, une verve!... Ça doit avoir un succès! J'en ai fait saisir tous les exemplaires pour en augmenter la valeur... et je les revends h mon i)rofit! Le tour n'est pas maladroit. Ce qui était destiné à me faire du mal va me faire du bien. 0 Providence!... voilà, comme tu confonds toujours les projets des méchanis! LOUISE, bas, à la comtesse.

Il a l'air de bonne humeur.

LA COMTESSE, dft même.

Il médite quelque méchant tour.

MAZARIN, toujours à lui-même.

Six cents écus!... C'est égal, per Dio ! ça ne se vend plus comme du temps de la Fronde. LA COMTESSE, haut, à Mazarin.

Mon cher oncle ne daigne pas seulement m'aperccvoir.

M \ZARIN.

Ah! c'est foi, ma petite Oljmpc? Toujours fraîche comme la rose, cnm mia '

LA COMTESSE

Oui... oui... cara mia!... des termes d'amitié,

d'affection... comme en politique! ce qui n'empêche pas de se faire toutes les noirceurs imaginables !

Ah ! Ton est dans ses jours de vapeurs, à ce qu'il paraît?... Est-ce un ruban mal attaché? une robe dont on est mécontente?...

LA COMTESSE

Votre conscience doit vous dire quel est le motif de ma colère... Votre conscience... si vous en avez une... car les ministres... vous, surtout!

MAZARIN

Ah! ma nièce!.... Olympe!...

LA COMTESSE

Cette place, promise à un de mes protégés...

MAZARIN

Le<[uer?... car des protégés, tu en as tant!...

LA COMTESSE

Ce jeune et aimable cavalier.

MAZARIN

Tes protégés sont tous jeunes et aimables.

LA COMTESSE

Celui pour qui vous m'avez promis un régiment... ce légiment, ne l'avez-vous pas donné à M. de Saint-Valier?

Point du tout.

LA COMTESSE

Comment! il me l'a dit lui-même. 11 vous a vu prendre la plume et tracer les premières lettres de son nom !

MAZARIN

C'est vrai... mais je n'ai pas lini comme j'ai commencé. Il y a tant de noms dont les pi-emières lettres sont les mêmes! (Souriant.) Tant de gens qui commencent par être saints!

LA COAITESSE.

Oh ! ne croyez pas vous en tirer par une plaisanterie !

MAZARIN

Bon! bon! le premier bal fora passer cette grande colère! (A Louise.) Bonjour, Louise. Quel air tremblant, agité!... Pourquoi ces yeux rouges?

LA COMTESSE

Sa sollicitude bien naturelle pour votre santé... MAZARIN, ironiquement.

Ah ! oui... pour ma santé... c'est juste ! ils étaient là ce matin une foule, qui venaient aussi s'informer de ma santé...

LOUISE

Ah! monseigneur!...

MAZARIN, conthiuant.

l-Acelli'nts amis!... Quel zèle!... Quelle charité!... Ils (iniront par en être plus malades que moi-même. (A Guénaud.) Tu vois, Guéiumd : si tu ne veux pas (pic toute la France meure avant moi , (lépêche-toi de me; gu(''rir.

Gui':\ A u n.

Je ne demande pas mieux, monseigneur.

UNE JOURNEK CHEZ MAZAHIN.

MA/. An IN.

Ni moi non plus. ( Apercevant dfi Vallon, et l'examiiiaiit un iiisiant.) Eli! mais, voilà une figure que je n'ai jamais vue, ce me semble.

DE VALLON, à part.

Ce maudit homme a un regard !...

LA COMTESSE

Jamais, en effet, mon oncle... car ce jeune cavalier est un confrère... un neveu... que M. Guénaud a fait venir de Montpellier tout exprès pour le seconder dans les soins qu'il vous donne. (Elle fait un geste de silence à Giiénaud.)

Ah! ce cavalier est médecin? A sa tournure, je ne m'en serais pas douté.

LA COMTESSE, à part.

Cette fois , je n'avais pas pensé à la tournure.

MAZARIN

Je l'aurais pris plutôt pour un capitaine de cavalerie... et je m'y connais, moi qui le fus jadis, avant dépasser...

Aussi, monseigneur, n'est-ce là qu'un costume de voyage... et je dois m'excuser auprès de Votre Éminence...

MAZARIN

Mais tu ne m'as jamais dit que tu eusses un neveu, Guénaud.

GUKNAiiD, embarrassé.

C'est vrai, monseigneur. Vous savez que... quelquefois, un neveu... on ne s'en vante pas dans les familles... Et puis... moi-même, je ne me doutais guère... je n'avais pas prévu... que je me verrais bientôt dans la triste nécessité... (A part, dominé par le regard de la comtesse.) Maudite position!

MAZARIN

D'appeler quelqu'un à ton aide?... Ah çà! tu ne sais donc plus ton métier?

DE VALLON

Permettez-moi, l'Iminence, de justifier le docteur du silence qu'il a gardé envers vous sur mon compte. (D'un ton léger.) D'abord, je vous avouerai que l'oncle et le neveu ici présents ne sont pas très-cousins.

M A Z A u I N , à part , souriant.

Il est original!

DE VALLON

Je suis loin de reprocher à mon cher oncle de m'avoir traité jusqu'à ce jour comme un étranger... il avait ses raisons... Je conviens môme que, de ma part, il y a eu réciprocité.

LOUIS E , à part.

Il va se trahir!

Vous êtes un mauvais sujet, je vois cela. DE VALLON, s'incllnant.

Monseigneur voit tout, mais, s'il daignait aussi tout entendre , peut-être me jugerait-il moins défavorablement.

M AZARIN.

Parlez... aussi bien votre franchise m'amuse.

DE VALLON

Monseigneur est bien bon.

LOUISE, à part.

Que va-t-il dire?

DE VALLON, avec assurance.

Vous saurez donc que mon oncle et moi ne voyons pas du tout de môme en médecine.

GUÉNAUD, vivement.

Je l'espère bien !

DE VALLON

Toutes nos affections, suivant lui, dépendent du physique, et, suivant moi, du moral; en un mot, il est dans un monde, et moi dans un autre. MAZARiN, souriant.

C'est ce qui fait que vous n'avez jamais pu vous rencontrer.

DE VALLON

Précisément.

GUÉNAUD, bas, là la comtesse.

Quelle audace!

Ainsi, par exemple... (Par une transition brusque.) Votre pouls, monseigneur, si vous voulez bien... M A z A R I N , après un moment de surprise et d'hésitation.

Parbleu! je suis curieux d'éprouver sa science... (A Guénaud.) Tu es toujours le médecin Tant-Pis, toi, Guénaud.

GUÉNAUD, durement.

La vérité avant tout, monseigneur.

M AZARIN.

Et quand elle est triste?

GUÉNA UD.

Tant pis !

MAZARIN

Là, qu'est-ce que je disais?...

DE VALLON, tenant toujours la inain de Mazarin.

Piilsus creher, impatiens... allissimus...

GUÉNAUD, bas, à la comtesse.

Tout le monde s'en mêle.

DE VALLON

Pouls de malade, dirait M. Guénaud, et moi, je dis : pouls de ministre.

GUÉNAUD

Il est sorcier.

DE VALLON

De grand ministre! de ministre immortel! (Il

quitte la main de Mazarin.)

Air : Il me faudra quitter l'empire.

Vous, monseigneur, craindre pour votre vie!... Ces mouvements d'un sang trop généreux N'annoncent pas une fièvre ennemie...

Non, ces transports brûlants , impétueux. C'est le génie, et sa force, et ses feux. L'homme d'État, et vous pouvez m'en croire, Qui sait si bien, préparant l'avenir, Servir son roi, la France et conquérir Pour son pays le bonheur et la gloire. Cet homme-là ne doit jamais mourir.

UNE JOURNÉK CHEZ MAZAUIN.

M.\/.ARI\, s:itisflit.

Corpo di Bacco! il y a de bonnes idées dans cette tète-là !

DE VALLON, à lui-même.

11 paraît flatté.

M A z A R I N , ])ar réflexion.

Ali çà! mon petit Esculape... tu viens bien de me promettre que je vivrais longtemps après ma mort; mais avant ?

DE VALLON

Avant, monseigneur? Et qu'est-ce qui vous empêche de prendre un à-compte de cent années sur votre immortalité?...

GUÉNAUD, à part, se contenant ;i peine.

Quelle impudence!... je n'y tiens plus.

Au fait, il est toujours plus sûr de se faire payer d'avance. Et pourquoi ne vivrais-jc pas cent années? (Il s'anime et se promène.) lione Deus !... Je me sens une force, une vigueur... Il a raison: l'effet du moral sur le physique... Eh bien! Guénaud,que dis-tu des prophéties de notre jeune docteur languedocien?

G u É N A ij D , avec humeur.

Je dis, monseigneur... je dis...

MAZARIN, achevant en souriant.

Que le Languedoc touche à la Gascogne, n'est-ce pas?... Jalousie de métier!... Et moi, je soutiens que ton neveu dit vrai... Je suis donc assuré, maintenant, de voir la noce de Louise, ma jolie pupille, avec M. le marquis de Mancini. (Mouvement de de Vallon.) Mais, pour plus de certitude, j'ai décidé que ce mariage aurait lieu dans quelques jours.

DE VALLON

Vous avez le temps, monseigneur, ne vous pressez pas.

MAZARIN, vivement.

Au contraire, je veux me presser... je veux en finir. Moi,Giulio Mazarini, qui ai vaincu la Fronde, je semblerais reculer devant une fantaisie déjeune fille!... (A Louise.) Car je sais, mademoiselle, que cette mauvaise tête de Vallon vous tient toujours au cœur... (S'animant.) Un écervelé, un fou... un...

DE VALLON

Calmez-vous, monseigneur, vous allez vous faire mal...

S'il s'avisait jamais de rentrer en France, la lîastille m'en répondrait, et pour longtemps. LOUISE, avec effroi.

La Bastille!

MAZARIN

Oui, mademoiselle.

LA COMTESSE

Eh! mon Dieu! à quoi bon vous tourmenter ainsi d'un événement... (Avec intention.) qui ne peut plus arriver... grftcc à la surveillance de vos agents...

DE VA LLON

Dirigés par un ministre dont l'infatigable génie...

MAZARIN, calmé par cet éloge.

Veraincnte... docteur, veramente... Mazarin est toujours Mazarin!... Ce n'est pas le travail, c'est le repos qui me fatigue... Je dirai môme que, parfois, la Fronde me manque. Entendre sans cesse crier sous ses fenêtres, pendant trois ou quatre ans : « A bas le Mazarin! A bas l'Italien maudit! le traître !» quel bruit! quel concert! comme ça réveille!... et être forcé de trouver sans cesse quelque ruse , quelque moyen de se défendre , n'avoir pas un instant, pas une minute de repos... lutter seul contre tout un peuple qui vous poursuit et vous menace le soir, le matin, la nuit, le jour, du cri mille fois répété de Mort au Mazarin!... voilà, mon enfant, voilà ce qui s'appelle vivre! Tandis qu'à présent tout est trauffuille : à peine de temps en temps quelques sourdes cabales, et dans mon intérieur une opposition de jeune fille et les chances du jeu, voilà tous mes sujets d'émotion!... A propos. Olympe, n'oublions pas que nous avons ce soir grande réception , et que ton mari, le cher comte de Soissons, doit me donner ma revanche au lansquenet.

LA COMTESSE

Votre revanche !... Et c'est vous, au contraire, qui lui avez gagné, la dernière fois, cent pistoles.

MAZARIN

Oui, mais c'était soixante de moins que le jour précédent... Tu vois bien qu'il me redoit quelque chose.

DE VALLON , à part.

Le vieux juif!

MAZARIN

Ton neveu m'a bien jugé, Guénaud, il a du mérite; je t'en fais mon compliment; je le pousserai, il ira loin.

Gi'ÉN Al D, à part.

Jusqu'à la Bastille.

M AZA UIN.

Qu'on me laisse seul, à présent... j'ai à travailler, et je ne me suis jamais senti mieux disposé. (Tout le monde sort, excepté Guénaud. La comtesse , en se retirant , semble remercier Gui-nand de sa discrétion et lui rcconiniandcr de nouveau le plus grand secret.)

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