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I] fallait que Beaumarchais fot extraordinaire en tout, et se signalat toujours d’une maniére inusitée dans les nombreuses carriéres ou il se vit engagé par activité de son esprit ou par la fatalité des circonstances. Fils d’un horloger , et exercant lui-méme cette profession, il inventa une nouvelle espéce d’échappement : cette invention lui fut disputée; il plaida devant l’Académie des sefénces , qui lui donna gain de cause: voila son premier procés et sa premiere victoire.
Introduit auprés des filles du roi par un talent agréable qwil portait a la perfection, il fut recommandé par elles & Paris-Duverney, 4 la fois homme d’état et de finance, se montra sur-le-champ capable des opérations Jes plus vastes et les plus compliquées du haut commerce, et paya la bienveiltance de son patron d’un service inappréciable : il s’agissait de déterminer Louis XV 4 visifer Ecole militaire. Cette faveur , qui combla de joie Paris-Duverney, créateur de cet établissement ; cette faveur aprés laquelle il soupirait depuis neuf ans, et pour laquelle il avait employé infructueusement tous les genres de sollicitation, il la dut au zéle et a l’adresse de Beaumarchais, qui décida les filles du roi, ses protectrices, a donner & leur pére exemple d’une démarche qu'il se crut obligé @imiter , mais 4 laquelle on n’aurait peut-étre jamais pu porter autrement ce monarque apathique, ennemi des occasions de paraitre, et plongé dans ses habitudes voluptueuses. “
Plus tard, Beaumarchais entreprit d’armer et d’approvisionner l’Amérique septentrionale , insurgée contre la métropole; et ces contrées ne furent peut-étre pas moins redevables de leur indépendance aux habiles spéculations du commercant francais, qu’aux puissants secours de la France.
Quinze louis destinés au secrétaire d’un conseiller da parlement-Maupeou , et imprudemment retenus par la femme de ce magistrat, furent la cause d’un procés ou Beaumarchais , déployant un genre de polémique inconnu au barreau de tous
les pays et de tous les siécles , évoqua cette misérable cause
au tribunal de PEurope entiére , y traduisit ses adversaires et =
ses juges, les immola les uns sur les autres avec ’arme du ridicule, triompha lui-méme en succombant, et remporta , pour gage de sa victoire , une flétrissure morale qui le cou-
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vrait d’honneur. Mais ce n’est pas ici le lieu de le montrer et de le suivre dans l’arene judiciaire, ow il s’est signalé par plus dun exploit : faisons-le voir dans la carriére dramatique , ob il n’a pas rendu des combats et n’a pas obtenu des succés moins difficiles , moins disputés , moins extraordinaires.
Le beau, le gai, Vaimable Beaumarchais débuta par deux drames d’un genre passablement sombre : il appelait cela le genre honnéte. Nul auteur dramatique ne fut plus accusé d’indécence , ef n’eut ou du moins n/’afficha plus de prétenfions 4 la moralifé. Ce qu’il y a d’un peu singulier, c’est qu'il croyait parvenir également 4 ce but. par le genre honnéte et par celui qui ne l’était pas, en peignant des meeurs décentes et des meeurs licencieuses , en faisant les Deux Amis et le Mariage de Figaro: du moins c’était 1a ce qu’il essayait de prouyer dans ses préfaces. Mais on saif ce qu’en général il faut penser de cette logique d’un auteur qui voudrait faire apercevoir de la conséquence dans ce qui en est le moins susceptible, les caprices de Pimagination et ces inspirations qu’on appelle des idées d’ouvrages. Il vous a montré la vertu, e’est pour vous la faire aimer et suivre ; le vice, pour vous le faire hair et éviter. Rien de tout cela: le plus souvent, il a voulu vous faire pleurer ou rire, selon Poccasion,, sans projet de vous rendre meilleurs ou pires. Ce sont les indiscrets censeurs qui nous attirent ces oiseuses apologies, Si l’on ne s’avisait pas souvent mal a propos d’accuser un auteur comique Wimmoralité , celui-ci ne penserait jamais 4 revendiquer plus mal a propos encore la gloire d’étre un écrivain moral. Je soupconne que c’est a peu prés 1a histoire de Beaumarchais.
En téte d’Eugénie , dans une dissertation intitulée : Essai sur Je genre dramatique sérieux, il reproduit avec assez de chaleur et d’adresse tout ce qu’on avait déja pu alléguer en faveur du drame ; mais il dissimule, atténue ou élude les objections les plus fortes, c’est-a-dire celles qui sont tirées des conséquences du genre, plutdt que du genre méme ; et ce genre, il le met sans fagon au-dessus de la tragédie et de la comédie, de l'une pour la vérité, de l'autre pour Pintérét , de toutes deux pour la moralité. Diderot avait dit tout cela ; Beaumarchais n’y ajoutait rien, et son drame, qui avait réussi, v’en avait pas besoin : mais, il faut Pavouer, il avait un peu
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la manie des factwms, et il voulait, a toute force , plaider pour ou contré quelque chose. Avee toute sa moralité, Eugénie ne put échapper au reproche d’indécence: on se réeria beaucoup contre cette grossesse d’une jeune fille qui était tombée dans le piége odieux tendu par un séducteur, croyant se livrer aux embrassements légitimes d’un époux.
Les Deux Amis n’eurent pas, a beaucoup prés , aulant de succés qu’Eugénie. I] faut sans doute croire a l’équité des jugements du parterre, quand le temps les a confirmés, Cepen- - dant si Pon pouvait opposer a l’effet de ta représentation celui de la lecture, on préférerait peut-étre 4 Eugénie les Deux Amis, dont le sujet est moins romanesque et en méme temps moins commun, lintrigue mieux conduife, le style plus naturel , plus soigné, de meilleur got. Le premier acte de la piéce offre un tableau de V’intérét le plus doux et le plus aimable. C’est une jeune fille ornée de toutes les qualités ef de tous les charmes, qui fait Porgueil et le bonheur de tout ce qui l’environne; ¢’est un amant rempli d’ardeur et de timidité, qui aspire au moment d’unir pour jamais son sort a celui de cette fille adorée , compagne de son enfance ; ce sont deux péres, liés dune ancienne amitié, qui, s’étant trop bien entendus sur objet de leur plns eher désir pour avoir eu besoin de s’en faire Paveu formel, sourient mystérieusement a la tendresse de leurs enfants, et n’ont air de Pignorer que pour méler un peu de retenue a leurs empressements, un peu d’incertitude a leur espoir, et par la rendre plus vif V’instant de bonheur qui doit les donner Pun a lautre. Tout dans cette maison respire le calme de a prospérité et les douces agitations de Pamour ; il semble qu’il ne soit pas au pouvoir du sort de troubler un état si paisible, si fortuné; et voila que tout 4 coup un grand revers , fondant a la fois sur ces quatre personnages, met en danger leurs biens, leur honneur, leur vie et leur amour. On retrouve, dans le premier acte de Popéra de Lucile, 4 peu prés cette méme situation , ce méme tableau de famille , auquel succédent des scénes orageuses ; et ce qui ajoute au rapport des deux ouvrages, c’est que, dans l'un et dans autre, une réyélation inattendue vient changer I’état et les droits de la jeune personne.
Beaumarchais fut interrompu dans ses travaux dramati-
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ques par ses aeux fameux proces contre M. de la Blache, héritier de Paris-Duverney, et le conseiller au parlement Goézman. De toute maniére, la gloire de l’auteur et les plaisrs du public gagnérent a cette interruption. Beaumarchais , qui avait fait pleurer médiocrement a ses drames , ayant fait beaucoup rire dans ses plaidoyers,, prit apparemment goat d ce dernier genre de succés, auquel le tour de son caractére et de son esprit lui donnait d’ailleurs plus de droits. Il re- ‘nonga donc au drame lugubre , qui ne convenait plus a sa réputation d’homme éminemment gai, pour n’y plus revenir qu’une seule fois, comme nous le verrons bientot; et il se mit a composer le Barbier de Séville, pour continuer d’amuser le public et lui-méme.
Cette piéce n’était d’abord qu’un opéra-comique , dans }equel il avait fait entrer des parodies de jolis airs italiens et espagnols ramassés dans ses voyages. L’ouvrage fut refusé par les comédiens Italiens. Qu’on ne se hate pas trop de s’étonner; on va voir qu’il-y avait de bonnes raisons pour cela. Le principal acteur du théatre, celui qui devait étre chargé du rdle ile Figaro , avait exercé dans sa jeunesse la méme profession jue ce personnage , et n’avait probablement pas autant d’es-~ prit. Il est inutile d’en dire davantage. La piéce rejetée par les Italiens fut regue par les Frangais. Elle tomba a la premiére représentation. De cing actes, l’auteur la réduisit 4 quatre, et, én cet état, elle obtint un succés complet qui s’est toujours soutenu. Beaumarchais s’était trop bien trouvé d’entretenir le public de lui et de le rendre juge de ses déméleés , pour en laisser échapper cette occasion. 11 fit imprimer le Barbier de Séville avec une longue préface qui était encore un factum, et ou il s’égayait aux dépens de ses critiques , comme naguére il avait fait aux dépens de monsieur et madame Goézman, d’Arnaud, Marin ét consorts. L’amour-propre y est porté a un exces que tout l’esprit de ’auteur n’empéche pas de trouver ridicule; et, sous un air d’ironie dont on nest pas longtemps dupe, c’est de trés-bonne foi que Beaumarchais offre 4 admiration du lecteur les caractéres, Vintrigue, les incidents, et jusqu’aux mots les plus insignifiants de sa piece.
On est généralement persuadé que Beaumarchais a voulu, se peindre dans le personnage de Figaro. Ceci demande expli-
Gon
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cation. IH est plus que douteux qu’un homme qui prétendait a une sorte de considération publique ait eu fe’projet de se inettre Iui-méme en scéne sous les traits d’un pauvre diable de barbier qui, tout en menant une intrigue dont les fins sont honnétes, laisse soupconner qu’il en conduirait tout aussi volontiers une autre dont les fins ne le seraient pas. Il y a dans ce masque de Figaro quelque chose d’effronté et de suspect qui empéche qu’un galant homme en veuille couvrir son visage. Mais il est certain que Beaumarchais a mis dans la bouche de ce méme Figaro nombre de traits qui font une allusion directe & ses propres aventures : c’est une espéce de supplément & ses Mémoires, et une continuation d’hostilités contre ses parties. Une d’elles est 4 la fois nommée et qualifiée dans le mot de maringouin , sorte d’insecte trés-incommode; et ce trait lowé par ceux-ci, bldmé par ceux-la, avait évidemment pour intention de rappeler le b/dme honorable dont Te parlement-Maupeou venait de le charger. C’est seulement de cette maniére et dans cette mesure qu’il faut entendre la prétendue ressemblance de Beaumarchais avec son barbier Figaro. Au reste , c’étaif une manie particuliére & cet écrivain de vouloir marquer chacune de ses piéces , pour ainsi dire , du sceau de ses opinions , de ses passions et de ses aventures personnelles. Plein de lui-méme, il semblait craindre que le public ne s’occupat plus de la piéce que de l’auteur ; et il placait toujours Pauteur dans quelque coin de la piéce. Le rdle du frére , dans Eugénie , retrace , 4 certaines circonstances prés, son affaire avec Clavijo, ’'amant de sa sceur. Nous venons de voir que le Figaro du Barbier de Séville était chargé de rappeler de temps en temps Beaumarchais au souvenir du parterre , et de provoquer encore quelques applaudissements pour Iui. On en peut dire autant du Figaro de la Folle Journée ; et ’argumentation sur let et ’ow, adverbe de lieu ou conjonction alternative, dans le dédit signé par Figaro a Marceline , parait bien étre une parodie de l’accusation de faux intentée si ridiculement 4 TPauteur par le comte de la Blache. Personne ne doute que dans Tarare , dont la moralité est que la grandeur d’un homme sur la prio
Nappartient point a son éta’, Qu’elle est toute ason caractere,