‹ Théâtre de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 2 sur 504 · SUR BEAUMARCHAIS. XI · texte numérisé non relu

SUR BEAUMARCHAIS. XI

Beaumarchais n’ait eu Vintention formelle d’étaler le triomphe de la qualité qui dominait en lui, de cette force de caractére qui, d’un état assez obscur, avait élevé 4 une grandeur de fortune et de renommée fort au-dessus de la noblesse et des richesses héréditaires. Les deux Figaro avaient déja préludé, sur un ton moins hant , a expression de cette vérité dont Beaumarchais était fier et méme vain. Enfin, dans la Mére coupable, lenom de Bégearss , déguisant beaucoup trop mal celui d’un de ses derniers et plus rudes antagonistes, perpétuait le bruit d’une affaire judiciaire toute récente, ou malheureusement Beaumarchais n’avait pas joué le réle brillant. On sent cette différence de fortune a celle de sa vengeance. Triomphant, quoique bldmé, il avait achevé gaiement au théatre ceux qu’il avait déja immolés si gaiement au barreau. Ici il fait un acte de fureur noire, en donnant le nom de son adversaire au machinateur des plus odieux complots: cet adversaire , il est vrai, lui en avait donné l’exemple et presque le droit , en disant de lui dans un plaidoyer : Ce malheureux sue le crime. L’offense et la représaille ‘sont également l’une et l’autre de mauvais gout et de mauvaise foi.

Le Figaro a quelque rapport avec ces personnages de convention dont ’ancienne comédie aimait a faire usage, et qu’on voyait paraitre dans un grand nombre de piéces avec un caractére , un langage et un costume donnés; mais il en differe en ce qu’il est un étre individuel et non générique, que l’auteur nous montre suceessivement dans les différentes phases de sa vie. Beaumarchais, qui s’est toujours plu a présenter comme les moyens et les résultats @’un grand systéme ezmbiné d’avance les actes trés-décousus de son existence civile et liftéraire , a voulu faire accroire qu’il avait concu simultanément VPespéce d’ensemble formé par ses trois Figaro. Il prétend que les deux comédies espagnoles ne furent faites que pour préparer le drame de la Mere coupable. « Les « deux premiéres époques du roman dela famille du comte « Almayiva, dif-il encore, ne semblent pas , dans leur gaieté « légére, offrir des rapports bien sensibles avec la profonde « et touchante moralité de la derniére; mais elles ont, dans «le plan de Vauteur, une connexion intime. » Beaumarchais se moque; il suffit de le citer encore lui-méme, pour renver-

au Y NOTICE

ser tout cet échafaudage de préméditation, de préparation et de connexion intime. On se rappelle bien d’abord que le Barbier de Séville était destiné a la Comédie italienne : or, il n’anrait pas posé sur cette scene légére et bouffonne les fondements d’un édifice qu'il edt eu dessein de couronner sur la scene frangaise par le drame de la Mére coupable ; encore moins aurait-il pu songer a faire quelque jour de ce triste sujet un opéra-comique , enjolivé d’ariettes et de couplets. Mais voici ce qui vaut encore mieux que des raisons : ce sont des faits. Je les tire de la préface du Barbier de Séville et de celle du Mariage de Figaro. Beaumarchais, qui n’avait voulu, dit-il, faire du Barbier qu’une piéce amusante et sans fatigue , prétend qu’au lieu de rester dans la simplicité comique, il aurait pu étendre et tourmenter son plan 4 la maniére tragique ou dramique (c'est toujours lui qui parle); et 1a-dessus il imagine follement un sixiéme acte, dans lequel Bartholo et Figaro se dispntant, et passant des injures aux coups, le premier aurait fait tomber de dessus la téte de lautre le vescille ou filet qui le coiffe, et aurait ainsi mis a découvert la marque dune spatule imprimée a chaud sur cette téte rasée. A cette marque , le docteur aurait reconnu son fils dans Figaro, lequel jusque-la n’aurait connu que sa mére; et cette mére, qui est Marceline , aurait été a la fin épousée par Je docteur. Cette idée en lair, que Beaumarchais donne pour tragique ou dramique, parut plus gaie ’ monsieur le prince de Conti que la piéce du Barbier elle-méme, et il porta a l’auteur le défi de mettre au théatre cette famille de Figaro indiquée dans la préface. Beaumarchais accepta ce défi, et composa sa Folle Journée, dans laquelle il crut pouvoir, sans perdre la gageure, changer quelque chose a ce plan pour rire, quil n’aurait jamais songé de lui-méme a exécuter. Ainsi la spatule imprimée sur Pocciput se trouve placée plus convenablement au bras droit; ainsi Figaro, qui dans le Barbier de Séville connaissait sa mére et parlait quelquefois d’elle , ne la reconnait , dans la Folle Journée, qu’au moment ov il serait presque forcé de Pépouser. Ce qui est vrai, ce qui est prouvé, . est que, du temps méme de la Folle Journée, Beaumarchais avait déja Pidée de la Mére coupable, et y avait méme déja travaillé, « Je garde, dit-il dans la préface du premier ou-

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« vrage, une foule d’idées qui me pressent, pour un des sujets- «les plus moraux du thédtre aujourd’hui sur mon chantier : « la Mére coupable... /éléverai mon sujet 4 la hauteur de mes. « situations., fy prodiguerai les traits de la plus austére mo- «vale, et je tonnerai fortement sur les vices que j’ai trop « ménagés. Apprétez-vous donc, messieurs, 2 me tourmenter « de nouveau; ma poitrine a déja grondé; j’ai noirci beau- « coup de papier au service de votre colére. » Mais il se présente ici une petite objection. Si déja, dans la pensée de Beaumarchais , Phéroine de cette Mére coupable était la comtesse Almaviva , de quel front ose-t-il , au méme moment, la donner pour Ja plus vertueuse des femmes par govt et par principes , et s’emporter contre ceux qui lui trouvaient déja un gott trop décidé et trop mal combattu pour Chérubin- Léon d’Astorga ? La camariste Suzon, elle-méme, sage e¢ atiachée & ses devoirs au tempsdela Folle Journée, parait, a celui de la Mére coupable, n’avoir pas toujours marché sur cette ligne dans intervalle, apparemment pour que sa maitresse neat pas trop a rougir. Bégearss lui parle méme avec un ton de privauté fort suspect; et quand il assure de son amour cette femme de chambre dont il a besoin, ila d’autant plus Yair de lentretenir d’un ancien godt éteint par la possession et les infidélités pevt-étre mutuelles, que Suzon, qui avait bien dix-huit ans a1’époque de son mariage, et quia vu pleuser sa maitresse pendant vingt ans, est une femme qui approche de la quarantaine. Enfin , lorsque le comte lui dit : Je fai vue lui rendre autrefois plus de justice (a Bégearss), elle baisse les yeux. Ce jeu de figure, indiqué par lauteur lui-méme, prouve que fe comte est dans.le secret de la liaison de Suzanne avec Bégearss, et ce secret est assez facilement saisi A la représentation par les spectateurs. Peut-étre entrait-il dans ce systéme de moralité profonde et touchante dont Beaumarchais parle 4 chaque instant, d’établir que les femmes les plus vertueuses et ies plus sages finissent toujours par avoir quelque faiblesse : cela est loin de ce genre honnéte ow il n’admettait que des femmes irréprochables. Figaro, au contraire, loin de s’étre perverti, a beaucoup gagné du cété de la morale : sa probité et sa délicatesse , que je n’aurais pas voulu cautionner a Séville et au chateau d’Aguas-Frescas, b

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