‹ Théâtre de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 162 sur 504 · ACTE I, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE

LE COMTE

Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu’a mon service tu étais un assez mauvais sujet.

FIGARO

Eh! mon ie monseigneur, c’est qu’on veut que le pauvre soit sans défaut.

LE COMTE

Paresseux , dérangé...

FIGARO

Aux vertus qu’on exige dans un domestique , Votre Excellence connait-elle beaucoup de maitres qui fussent dignes d'étre valets ?

LE COMTE riant.

Pas mal. Et tu. t’es retiré en cette ville?

-Non, pas tout de suite.

; LE COMTE l’arrétant.

Un moment..... Jai cru que @’était elle..... Dis toujours, je Ventends de reste.

FIGARO

De retour 4 Madrid, je voulus essayer de nouveau mes ta-

lents littéraires ; et le théatre me parut un champ @honneur...

LE COMTE Ah! miséricorde!

FIGARO

(Pendant sa réplique, le comte regarde avec attention du cété de la jalousic.)

En vérifé, je ne sais comment je n’eus pas le plus grand succes, car’ j’avais rempli le parterre des plus excellents tra~ vailleurs ; des mains... comme des battoirs ; j’avais interdit les gants , Jes cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds; et d@’honneur, avant la piéce , le café m’avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale... ;

LE COMTE

Ah! la cabale! monsieur Yautenr tombé.

| FIGARO

Tout comme un autre : pourquoi pas? Ils m’ont sifflé; mais si jamais je puis les rassembler..

LE CONTE

L’ennui te vengera bien d’eux ?

Ah! comme je leur en garde, morbleu!

LE COMTE

Tu jures ! Sais-tu qu’on n’a que vingt-quatre heures au pa-

lais pour maudire ses juges?

FIGARO

On a vingt-quatre ans au théatre; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.

LE COMTE

Ta joyeuse colére me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t’a fait quitter Madrid. :

FIGARO

C’est mon bon ange, Excellence , puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maitre. Voyant 4 Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, ef que, livrés au mépris ot Ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques , les maringouins, les envieux, les feuillistes , les libraires , les censeurs, et tout ce qui s’attache a la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d’écrire, ennuyé de moi, dégotté des autres, abimé de dettes et léger d’argent ; a la fin convaincu que l’utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j’ai quitté Madrid; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles , Ja Manche, Estramadure , la Sierra- Morena, l’Andalousie; accueilli dans une ville , emprisonné dans lautre , et partout supérieur aux événements; loué par ceux-ci , blamé par ceux-la; aidant au bon temps, supportant le mauvais; me moquant des sots, bravant les méchants; riant de ma misére et faisant la barbe & tout le monde; vous me

voyez enfin établi dans Séville, et prét a-servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu’il lui plaira m’ordonner. Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ?

FIGARO

L’habitude du malheur. Je me presse de rire de tout , de peur d’étre obligé d’en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce cété ?

LE COMTE

Sauvons-nous.

FIGARO

Pourquoi?

LE COMTE

Viens donc, matheureux! tume perds. (Ils se cachent.)

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